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Société

Chroniques de l'état d'urgence

1233 perquisitions, 165 interpellations, 266 assignations à résidence : pour quoi faire ?

Depuis la mise en place de l’état d’urgence, au moins 1233 perquisitions ont été effectuées, entraînant 165 interpellations et 142 gardes à vue, tandis que 266 personnes ont été assignées à résidence. Si le gouvernement met en avant la nécessité de protéger la population pour justifier la mise en place de l'état d'urgence, il est intéressant de voir comment et contre qui ces mesures sont utilisées. Quels objectifs ces perquisitions et interpellations poursuivent-elles et comment se déroulent-elles en pratique ? Léo Serge

La déclaration quasi-immédiate d’un état d’urgence de trois mois avait déjà de quoi inquiéter. Aucun argument objectif ne permet de justifier cette durée plus qu’une autre : après tout, pourquoi ne pas alors l’étendre à six mois ? L’« urgence », par définition momentanée, est-elle destinée à durer, voire à devenir permanente ? On sait que par le passé en France et dans d’autres pays, la proclamation d’un état d’urgence prolongé a rendu difficile tout retour en arrière. Parmi les mesures permises par l’état d’urgence, la perquisition administrative permet de pénétrer partout, sans aucune supervision de la justice. Intéressons-nous à quelques exemples très révélateurs des nombreuses dérives qu’entrainent la mise en place de l’état d’urgence.{{}}

Une liste interminable de bavures

Se raser la barbe est devenu dangereux, pour les jeunes hommes au patronyme non franchouillard. À Avignon, c’est un non-voyant qui a été dénoncé pour radicalisation après avoir commis cet acte hautement subversif qui a inquiété sa voisine. Il ne s’agit hélas pas d’une plaisanterie : à la clé, Daoud a subi perquisition, garde à vie, brimades et assignation à résidence. Il doit désormais pointer trois fois par jour au commissariat, alors même que sa canne blanche a disparu dans l’opération...

Dans le Loiret, un couple a vu son logement mis sens-dessus-dessous par la police, lors d’une perquisition administrative qui a causé au moins 5.000€ de dégâts. La préfecture affirme qu’elle avait initialement « un faisceau d’indices » analysés par les services de renseignement, soit des « raisons sérieuses de penser que se [trouvaient] là des personnes, armes ou objets susceptibles d’être liés à des activités à caractère terroriste ou pouvant troubler l’ordre public ». Résultat des courses : rien n’a été saisi, aucune infraction n’a été constatée, aucune procédure judiciaire n’est ouverte.

Vendredi en gare de Massy, un train entier a été évacué sur ordre de la police afin d’arrêter Mickaël, 27 ans, qui regardait un film d’action dans le TGV. Des passagers auraient trouvé suspects son comportement et son aspect : le jeune homme est barbu et il portait des gants. Choqué, il a été libéré au bout de quatre heures.

De son côté, le trompettiste français mondialement connu Ibrahim Maalouf, en voyage il y a une semaine à destination de Londres, s’est vu signaler que son passeport faisait l’objet d’un signalement auprès de l’organisme de coopération policière Interpol. Passeport confisqué, interrogatoire… Une fois relâché, le musicien raconte sur son compte Facebook sa mésaventure, relayée aussitôt par Le Parisien. Il monte ensuite dans le train, avant d’être invité à en descendre par trois agents de la douane, fâchés d’avoir été associés à l’épisode. Ibrahim Maalouf reproche aux douaniers d’avoir « dépassé les limites en [le] traitant comme un terroriste potentiel devant tout un wagon juste parce qu’un journaliste a écrit par erreur qu’ils [l]’avaient arrêté ».

La liste pourrait être encore longue. Dans beaucoup de cas, les interventions se révèlent infructueuses, et donc totalement injustifiées. On peut en déduire que l’objectif poursuivi est tout autre, et il est d’ailleurs assumé comme tel par les autorités. Les propos allant dans ce sens se multiplient, l’un des derniers en date émanant de Catherine Galinié, directrice de cabinet de la préfecture de Tarbes, qui déclare sans sourciller que « même si ces perquisitions n’ont pas un lien direct avec les événements terroristes, elles sont, a minima, liées par l’esprit ». Dans le département du Nord, la vente d’alcool à emporter vient d’être interdite après 20h par le préfet. Pour freiner la consommation d’alcool des djihadistes ? Le préfet s’explique : « Cette mesure vise à limiter les troubles à l’ordre public, et à ne pas disperser les forces de l’ordre sur des missions liées à la consommation excessive d’alcool ».

Des mesures qui ciblent des personnes et des lieux particuliers

Selon Alexandre Piettre, chercheur membre du groupe « Sociétés, religions, laïcités » à l’Ecole Pratique ?des Hautes Etudes, dont les propos ont été rapportés par Le Monde : « Les autorités ratissent extrêmement large, sur la base de soupçons policiers largement tributaires des services du renseignement territorial, qui ne sont pas des spécialistes du fait religieux. S’il s’agit de trouver des terroristes ou ceux qui en font l’apologie, on tape à côté. »

Sur les 1.233 perquisitions administratives réalisées depuis l’instauration de l’état d’urgence, au moins 25 ont ciblé des lieux de cultes musulmans. À Aubervilliers, une mosquée a été laissée dans un état pitoyable. Tous les lieux qui prônent un « islam orthodoxe » sont visés, partant du principe que ces pratiques religieuses amènent nécessairement à une radicalisation violente. Mais alors pourquoi ne pas s’en prendre à tous les foyers chrétiens intégristes et à leurs porte-parole, à commencer par Hervé Benoît, prêtre de Fourvière à Lyon, pour qui les victimes du Bataclan étaient les siamois des terroristes et vénéraient Satan ? C’est que le premier ministre a déclaré devant l’Assemblée Nationale : « Nous avons un ennemi et il faut le nommer, c’est l’islamisme radical. Et un des éléments de l’islamisme radical, c’est le salafisme ». De cette ligne politique édictée par le premier ministre, découlent les perquisitions et les arrestations à l’encontre de nombreuses personnes sur la base de leurs opinions politiques ou religieuses, avérées ou simplement supposées.

Une mise en scène de l’Etat pour faire taire toute contestation

Ces perquisitions deviennent un spectacle destiné à faire oublier les échecs majeurs de la police, de la gendarmerie et du renseignement. Il s’agit de mettre en scène le pouvoir de l’État, mais aussi son caractère absolu et arbitraire. Dorénavant aucun droit n’est garanti, et tout droit devient une concession de la « République » : voilà le message qui s’affirme actuellement en France.

Le gouvernement prétexte aujourd’hui qu’il existe des salariés en voie de « radicalisation » à Air France-Cargo afin d’autoriser toutes les interventions. Oui, il y a des salariés en voie de radicalisation contre les licenciements ! On brandit du champagne et des tapis de prière comme preuves ! La limite du ridicule est franchie, et toutes les excuses les plus idiotes – qui ne trompent personne – seront retenues contre ceux qui luttent contre cet ordre social injuste.

Hollande et ses confrères des partis « républicains », au-delà de leurs discours enflammés, ne possèdent pas d’issue de fond aux problèmes qui sont posés par les contradictions tant nationales qu’internationales qui sont en train d’éclater au grand jour. Les politiques répressives ne permettent en rien d’effacer l’aura que le djihadisme peut avoir chez certains jeunes, bien au contraire. La classe politique française, suivant en cela l’exemple de Nicolas Sarkozy ou de Georges Bush, est constituée de « pompiers-pyromanes » expérimentés.

Alors que les marchés de Noël et les rencontres sportives sont maintenus, les manifestations – notamment à l’occasion de la COP21 – sont interdites. Et si c’était l’un des objectifs de l’état d’urgence et des perquisitions administratives ? Dans toute situation, nos dirigeants pèsent les avantages et les inconvénients d’une décision, et estiment le coût politique de la répression et de l’élimination des obstacles sur leur chemin. Celles et ceux qui luttent contre les entreprises pétrolières sont ainsi clairement sur leur chemin. Celles et ceux qui luttent contre leur licenciement ? Egalement. Qui défendent leur droit à manifester, à faire grève ? Des obstacles. Mais l’accumulation des obstacles finit par former un mur infranchissable contre lequel le plus blindé des adversaires s’écrase.




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