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Culture et Sport

Le spectacle à voir ou revoir avant les Fêtes

14-19. Avec Jolie Môme, à la recherche de l’Internationale

Union Sacrée (post-Charlie), bourrage de crâne et continuité des commémorations autour de la Première Guerre mondiale obligent, Jolie Môme ne pouvait pas rester l’arme au pied. Jusqu’au 20 décembre, les comédiens de la Compagnie du théâtre de la Belle Etoile de Saint-Denis proposent à nouveau au public leur grande fresque théâtrale et musicale sur la « der des ders », « 14-19, l’histoire nous joue des tours ». A ne rater sous aucun prétexte ! Paul Tanguy

La guerre n’est jamais aussi lointaine que lorsqu’elle est présente : Mali, Centrafrique, Syrie et ailleurs. Elle n’est jamais autant déréalisée, dans sa violence et sa barbarie, que lorsqu’elle est commémorée et célébrée. C’est le cas des moments de souvenir et des discours officiels qui ont entouré le Centenaire d’août 1914, mais également toutes les annonces d’entrée en guerre de la France, par le gouvernement « socialiste », au cours des dernières années. C’est le point de départ emprunté par La Compagnie Jolie Môme pour aborder cette question, jamais passée et toujours présente : un groupe de jeunes du Lycée Clémenceau est embarqué dans une opération « pédagogique » de commémoration de la Grande Guerre. En cours de route, les certitudes se brisent, les évidences se lézardent, la mémoire, sélective et parcellaire se reconstruit.

Le fil conducteur du spectacle est Sam, lointaine descendante de Jeanne Labourbe, la première communiste française, fusillée à Odessa par le contre-espionnage hexagonal alors qu’elle est à la tête d’un groupe de révolutionnaires qui cherchent à entrer en contact avec les marins de la Mer Noire qui, bientôt, vont se mutiner, aux côtés d’André Marty et Charles Tillon.

C’est toute la mémoire qui est invoquée par Jolie Môme dans ce spectacle. La plus évidente, à gauche, comme la plus incommode. Ceux dont le nom a été passé sous silence font leur retour sur scène, les inconnus côtoient les grands noms de l’Histoire. Ce sont les années qui courent de l’immédiat avant-guerre jusqu’aux derniers coups de feu des Spartakistes qui sont déployés devant les spectateurs, témoins de l’Histoire de ces insoumis, rebelles, pacifistes et révolutionnaires. Reconstruisant les événements, tableau après tableau, chanson après chanson, avec des moments absolument saisissants comme cadre de la pièce : du « Discours du pré », dit par un Jaurès plus vrai que nature, jusqu’aux derniers jours d’un Empire prussien finissant, à la veille de la première révolution allemande.

Sam bascule, comme dans un rêve, en plein cauchemar. En plein voyage dans le passé, elle est précipitée en été 1914 et se réveille dans le cabaret de Montélus, juste avant l’assassinat de Jaurès. C’est la veille de la Guerre et elle fait office de Cassandre Rouge. Alors que tous ont confiance dans les chefs, pensent qu’en cas de conflit ce sera la grève générale, elle sait comment les choses vont se dérouler. Elle prédit la guerre, mais ne sait pas que, ce qu’elle va vivre, c’est la révolution.

Sorte d’Alice au Pays des Catastrophes, Sam suit, dans une course effrénée, Rosa. Rosa Luxemburg, qui est de tous les théâtres du conflit, allégorie de l’opposition intransigeante à la guerre, de la défiance dans ces chefs qui ont trahi et de cette Internationale à reconstruire. Dans les tranchées, dans les usines où turbinent les tourneuses d’obus, sur le front de l’Est et jusque dans le port de Kiel, où les marins se rebellent contre le Kaiser, précipitant la fin de la guerre, Sam est de la partie.

Entrecoupant ces moments clefs, la pièce investit également les mécanismes profonds qui mènent à la guerre et la structurent. Elle met en scène, de façon saisissante et sur un mode burlesque, le jeu des alliances et sa mécanique implacable qui précipite l’Europe et bientôt le monde dans la guerre, les rapports entre les impérialistes, symbolisés par des allégories caricaturalement hilarantes des bouchers et des marchands de canon. Didactisant l’histoire sans jamais verser dans le récit pédagogique, tranchant dans l’analyse proposée sans jamais perdre en entrain, avec musique et drôlerie, la pièce nous mène, tambour battant, de la guerre à la révolution…

Il n’y a pas que la guerre, qui est un champ de bataille. L’histoire et la mémoire aussi. Jolie Môme s’y aventure avec courage et audace, baïonnette au canon. Mais qu’on se rassure. Les balles, elles, sont pour nos généraux. Qu’on se le dise.

Tous les week-ends ou presque jusqu’au 20 décembre, au Théâtre de la Belle Etoile.




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