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Politique

Du prix du carburant à la vie chère

17 novembre. Les syndicats doivent opposer un véritable plan de bataille pour une augmentation générale des salaires

L’appel à bloquer les axes routiers le 17 novembre prochain pour protester contre la hausse du prix des carburants a agité les réseaux sociaux ces derniers jours. Si le fort engouement autour de ce mouvement exprime une colère légitime de la population face à l’énième mesure de « matraquage fiscal » de ce gouvernement, rognant toujours plus sur le pouvoir d’achat, il est cependant indispensable, pour ne pas se tromper de colère, de préciser les contours, pour le moins nébuleux, de ce 17 novembre.

En un an, le prix du gazole a progressé d’environ 23 % et celui de l’essence, de 15 %. En un mois, le premier a pris 5%. Une hausse en partie imputable à l’augmentation du prix du pétrole sur les marchés mondiaux, passé de 65 à 86 dollars entre janvier et octobre. Pour autant, c’est surtout la décision du gouvernement d’augmenter les taxes sur le carburant qui explique la flambée des prix. Dans le cadre de la hausse de la contribution climat énergie et sous prétexte d’un « rattrapage fiscal » par rapport à l’essence, les taxes sur le gazole et l’essence, représentant 60 % du prix, ont respectivement augmenté de 14 % (7,6 centimes par litre) et de 7,5 % (3,90 centimes par litre) en un an. Cette tendance devrait se confirmer avec une nouvelle hausse des taxes, prévue dans la loi de finances 2019, de 6 centimes pour le diesel et de 3 centimes pour l’essence et ce jusqu’en 2022.

Au premier titre, ce sont des millions de salariés, les plus isolés géographiquement et obligés de prendre leur véhicule tous les jours pour aller travailler, qui sont frappés de plein fouet par ces nouvelles hausses de taxes. Ces hausses sont à inscrire dans le « matraquage fiscal » généralisé que le gouvernement ne cesse d’opérer sous divers prétexte (écologie, santé, etc…) comme dernièrement, celle des tarifs réglementés du gaz qui vont augmenter pour des millions de foyers de 5,8% hors taxe au 1er novembre, les hausses des taxes sur le tabac, la hausse du forfait hospitalier, ou encore la pseudo baisse de la taxe d’habitation qui s’est finalement transformée concrètement en hausse !

Ce sont aussi, les artisans taxis et autres VTC et autoentrepreneurs qui sont pleinement impactés par ces hausses du prix du carburant. Les petites entreprises en pâtissent elles-aussi, dans une moindre mesure, dans le sens où elles peuvent répercuter dans leur prix ces hausses, même si elles sont soumises à des pressions à la baisse des prix par les grandes entreprises.

Chacun subit ainsi, à un degré différent, les conséquences de la politique menée par Macron en faveur de la minorité la plus riche, au service des grandes multinationales.

Pendant ce temps, loin d’être augmentés en proportion, les salaires ne cessent d’être tirés vers le bas, sans parler de la généralisation de la précarité qui va avec. Les profits des grands patrons français du CAC 40 flambent de leur côté à un niveau inédit, tandis que ceux des pétroliers s’envolent et retrouvent des niveaux de bénéfices qu’ils n’avaient pas enregistrés depuis quatre ans. Le gouvernement sait soigner leur pouvoir d’achat.

Un engouement éclair, expression d’une colère légitime

Dans ce contexte, des appels à manifester contre la hausse des carburants et à bloquer les axes routiers dans tout le pays le 17 novembre prochain circulent sur les réseaux sociaux. Des pétitions en ligne ont recueilli des centaines de milliers de signatures en quelques jours. La rapidité avec laquelle ces initiatives ont rencontré un écho montre la colère suscitée dans une grande partie de la population suite à cette nouvelle augmentation de taxe. Comme une goutte d’eau qui a fait déborder le vase.

Tout est parti de la pétition d’une « habitante de Savigny », révoltée par la hausse continuelle du prix des carburants. Lancée avant l’été, la pétition a connu un succès phénoménal ces dernières semaines dans le sillage de l’annonce d’Elisabeth Borne d’une nouvelle augmentation de la TICPE, une taxe qui affecte le prix des carburants.

A la suite du succès de cette pétition, on a ensuite vu émerger la proposition d’un blocage du périphérique parisien le 17 novembre, à l’appel de deux chauffeurs routiers en concertation avec leur patron. La mobilisation s’est dotée depuis de son signe distinctif en appelant les futurs participants à arborer un gilet jaune sur leur tableau de bord. Sur les événements, les photos de voitures arborant ce symbole se multiplient ainsi chaque jour.

Le patronat du transport routier surfe sur la vague !

Très rapidement, la mobilisation a trouvé de l’écho dans une partie du patronat routier. En effet, la revendication de « baisse des taxes sur le pétrole et le gazole » est une revendication historique de ce secteur des classes dominantes, qui ont appuyé par le passé des grèves de routiers, comme en 1992. Ce mouvement apparaît comme une aubaine pour les transporteurs qui cherchent à faire pression sur Elisabeth Borne contre l’augmentation de la TICPE. C’est pour protester contre cette mesure que des entreprises du transport et du BTP organisaient par exemple une « opération escargot » en Haute-Savoie ce lundi, entre Annemasse et La Roche-sur-Foron.

Soucieuses de ne pas refroidir la dynamique du mouvement, les organisations patronales du transport telles que l’UNOSTRA ou l’UNOTRE sont restées prudentes sur la mobilisation, refusant d’appeler à la mobilisation pour la laisser entre les mains de « tous les automobilistes ». Pourtant, le soutien tacite au mouvement est évident, comme en témoigne le discours de Catherine Pons, déléguée générale de l’UNOSTRA reçue par BFM TV.

Une colère légitime mais pour quel débouché ? L’extrême-droite en embuscade

À l’origine, le mouvement a été lancé par deux chauffeurs routiers, Éric Drouet et Bruno Lefevre, soutenue « à fond » par leur entreprise de transport routier. Si sur BFM TV, Eric Drouet, revendique un mouvement « populaire et citoyen » affirmant n’avoir aucune étiquette politique, il est évident qu’en s’opposant à un énième « matraquage fiscal » du gouvernement, le mouvement est éminemment politique et il n’a pas fallu attendre longtemps pour que l’extrême-droite s’y intéresse.

Visualisée plusieurs millions de fois, c’est une vidéo postée sur les réseaux sociaux par Franck Bruhler, se revendiquant ouvertement de la « patriosphère », ancien responsable communication du FN 82, qui a donné une visibilité massive à la mobilisation. Comme l’affirme L’Humanité, celui qui est maintenant secrétaire départemental de Debout La France était jusqu’ici plutôt connu pour ses tweets xénophobes et son admiration de la théorie du grand remplacement que pour ses connaissances en fiscalité pétrolière.

Dès lors, Nicolas Dupont-Aignan se positionnait en faveur de la mobilisation quelques jours plus tard. Le même jour, Marine Le Pen, présidente du Rassemblement National, appelait « l’ensemble de (ses) élus et délégués départementaux, de (ses) fédérations à rejoindre la contestation qui est en train d’émerger ». Son trésorier, Wallerand de Saint-Just y voit une « révolte citoyenne ». Le patron du Parti de la France, Carl Lang, d’extrême-droite, soutient lui aussi l’appel, de même que les Jeunes Républicains.

La lutte contre la hausse des prix des carburants passe nécessairement par l’augmentation générale des salaires, des pensions et des allocations !

Rarement l’on avait vu autant les médias, comme BFM TV s’intéresser à un mouvement de blocage. Pour l’occasion les accusations de « prise d’otage », si habituelles dans le cadre des mouvements de grève, ont été rangées au placard, au profit de reportages et d’interviews sur une liste interminable de plateaux TV, notamment pour Priscillia Ludosky, qui a lancé la pétition, et qui appelle ouvertement à se joindre au blocage du 17 novembre.

Si la colère d’une partie de la population face à cette énième mesure de « matraquage fiscal » est légitime, s’y arrêter comme le revendiquait par ailleurs l’un des routiers initiateurs du mouvement dans une vidéo sur Facebook ne peut être une issue à la question du pouvoir d’achat qui mine l’existence de nombreux travailleurs. Il ne faut, par ailleurs, pas oublier que la baisse des taxes sur les carburants est une vieille revendication du patronat routier pour qui le volume des profits se mesure à l’aune des tonnes de carburant mises dans les cuves de ses camions qu’il répand en masse sur le réseau routier. Le tout en contradiction évidente avec toutes les mesures les plus élémentaires de préservation de l’environnement.

En ce sens, il n’est pas anodin que les initiateurs du mouvement aient expliqué sur BFM TV disposer du soutien affiché de leur patron, une entreprise de transport routier. Dans une de ses vidéos, Éric Drouet explique même son refus, in fine, d’élargir les revendications en dehors de la question de la hausse du carburant, prétextant qu’il s’agit d’une première étape à franchir et qu’on verra ensuite... Les initiateurs, comme l’ensemble des organisations de droites, et d’extrême droite omettent voire contournent volontairement la question-clé qui devrait structurer tout mouvement à même d’offrir une issue progressiste à cette question du pouvoir d’achat, celle de l’augmentation des salaires et du niveau des pensions et des allocations, qui doivent être indexées sur l’inflation.

La colère est certaine. Qu’attendent les directions syndicales pour lui donner un réel débouché ?

Le succès des appels à « manifester » le 17 novembre, à « bloquer des routes ou des ronds-points », ou à « mettre un gilet jaune sur son tableau de bord », pour le moment virtuel, exprime ainsi une colère légitime de la population cachée sous le vocable d’ « automobiliste » par les initiateurs ou encore le patronat routier et par le « peuple français » par ceux, la droite et l’extrême-droite, qui instrumentalisent la colère pour la retourner en définitive contre le monde du travail.

C’est en ce sens que se sont positionnés correctement la CGT et Solidaires en dénonçant l’instrumentalisation de la mobilisation par l’extrême-droite, et en rappelant l’enjeu central de la question des salaires face à une revendication centrée sur le prix du carburant. Pour autant, si l’on peut rejoindre la position des directions syndicales quant au caractère « gazeux » du mouvement, il est pour le moins commode pour Martinez et consort de pouvoir s’opposer à ce mouvement par pur principe, sans questionner une seule seconde leurs propres responsabilités dans la période : à savoir celle, centrale, de proposer un réel plan de bataille à la hauteur pour faire face aux attaques menées par Macron ou encore celle de penser un programme à même d’englober l’ensemble des préoccupations qu’une partie du salariat revendique dans ce mouvement.

Hormis, la journée de manifestation du 9 octobre, nouvelle journée sans lendemain, qui malgré son impréparation a montré que la « vapeur » était bien là, la direction confédérale de la CGT ne propose qu’une nouvelle manifestation nationale le 1er décembre, à Paris contre le chômage et la précarité. Une nouvelle journée, un samedi, qui est loin d’opposer un quelconque plan de bataille à même de donner des perspectives à une colère sous-jacente, à même de construire un réel « tous ensemble » du monde du travail et de la jeunesse pour faire face à cette préoccupation centrale, celle du pouvoir d’achat.

C’est ce qui fait, que certaines structures CGT ou SUD expriment la préoccupation de dialoguer avec ce mouvement du 17 novembre pour ne pas laisser la place à l’extrême-droite. Ces remous en interne ont obligé la direction confédérale à justifier auprès de ces structures pour masquer sa responsabilité de l’absence de plan de bataille alternatif.

Pour autant, si la préoccupation de ces structures à dialoguer avec cette colère est juste, le raccourci est cependant incorrect, de par la caractérisation même du mouvement, à moins de se diluer derrière l’extrême-droite qui compte théoriquement défiler avec l’ensemble de leurs représentants. Mais pour faire valoir ces positions, il s’agirait pour ces structures syndicales de batailler en interne pour exiger que la direction confédérale puisse donner un débouché sur la gauche à cette colère, par nos méthodes de luttes, les grèves et les manifestations, ce qui passe par un véritable plan de bataille alternatif face à Macron.

Il n’y aura pas de raccourci le 17 novembre : pour lutter, il faudra exiger des directions syndicales un véritable plan de bataille

En l’absence de grandes mobilisations capables de poser la question du pouvoir d’achat sur le terrain progressiste de l’augmentation des salaires, il est pour le moins, logique que le rejet du « matraquage fiscal » du gouvernement et de ses contre-réformes débouche sur des initiatives « floues » et protéiformes, avec un caractère marqué de conciliation de classe, loin des bonnets-rouges notamment, réunissant de manière indistincte salariés, autoentrepreneur, taxis, VTC, représentant le monde du travail de manière indifférenciée, mais aussi des secteurs du patronat routier, ou encore... des secteurs des forces de polices, plutôt habitué à réprimer les manifestants et à casser des grèves.

Si l’on peut pointer les limites des revendications du mouvement, ce sont aussi les méthodes d’action qu’il faut questionner à savoir les blocages qui, s’ils ne sont pas combinés aux grèves, à savoir s’ils sont construits en totale extériorité du mouvement ouvrier, ne permettent pas de construire un rapport de force.

S’il n’y aura pas de raccourci le samedi 17 novembre, un mouvement que le patronat routier comme les organisations politiques de droite et d’extrême-droite comptent bien utiliser et sur lequel elles cherchent à capitaliser, on ne peut cependant contempler cette colère qui monte sans pointer la responsabilité des directions syndicales dans l’absence de plan de bataille sérieux à opposer en « échange ».

Face à la vie chère, il serait ainsi possible de s’adresser à l’ensemble des secteurs subissant de plein fouet les politiques du gouvernement, d’articuler les revendications de lutte contre l’augmentation des taxes à une lutte globale pour donner une réelle réponse à la question du pouvoir d’achat au travers d’une augmentation de 300 euros par mois pour tous en urgence pour ensuite déboucher sur la nécessité d’une indexation automatique des salaires sur l’inflation, une hausse du SMIC ou encore la répartition du temps de travail pour mettre fin au chômage. La question de l’augmentation du prix du carburant, qui touche au pouvoir d’achat des classes populaires, pose également la question du transport et du service public.

Le refus de l’augmentation du prix du carburant doit être articulé avec la lutte pour la gratuité des transports et pour un service public de qualité, avec le développement des lignes de train et des transports publics dans l’ensemble du territoire, dans les villes et les campagnes, pour que les millions de travailleurs puissent se déplacer sans être obligés de prendre la voiture. Là encore, cela passerait par une lutte conséquente contre la politique du gouvernement de casse du service public, à commencer par le mot d’ordre d’abrogation de la réforme ferroviaire.

Plutôt qu’à « négocier » le « dialogue social » à l’Élysée avec Macron sur la question de la casse de l’assurance chômage, ou encore à ne préparer que les élections professionnelles qui auront lieu prochainement c’est ce dont les directions syndicales devraient commencer à discuter et à préparer, en toute indépendance de classe. C’est indispensable pour opposer une réelle réponse quant à la question de la vie chère, et donner un débouché sur la gauche à la colère qui ne veut plus s’exprimer de manière souterraine.




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