Débats

Maintenir l’ordre … d’un système d’exploitation

170 personnes à Paris et des dizaines en région pour la Conférence ’Que fait la police ?’

Publié le 17 novembre 2016

« A-t-on déjà vu la police fracasser la porte d’un politicien véreux ? D’un PDG qui licencie ? » Le raisonnement par l’absurde a fait sourire plus d’un des participants présents à la Librairie Résistance, à Paris, mardi 15 novembre. En accueillant 170 personnes à Paris, la conférence-débat intitulée « Que fait la police ? », retransmise en direct en région notamment à Rennes, à Bordeaux, à Toulouse et à Montpellier, a fait salle comble. Il faut dire qu’avec un mouvement contre la Loi Travail qui a jeté une lumière très crue sur les méthodes de répression policière, après l’assassinat, cet été, d’Adama Traoré, et avec, ces dernières semaines, les manifestations nocturnes des forces de l’ordre, le rôle de la police interroge plus que jamais. En présence de trois intervenants, dont Assa Traoré, sœur d’Adama Traoré, et Guillaume Vadot, du Comité de rédaction de revolutionpermanente.fr et témoin et victime de violence policière, le débat a donc porté sur le rôle de la police : A quoi sert-elle ? Peut-on convaincre les policiers d’être moins répressif ? Quels intérêts défendent-ils ?

Yano Lesage

Que fait la police ? 15 morts par an dans les quartiers populaires


Les chiffres, fondés sur une étude très sérieuse du collectif Urgence Notre Police Assassine sont formels. En moyenne, ce sont près de 15 personnes, en général des hommes, habitant dans les quartiers populaires et racisés, qui sont tués chaque année par la police. Les techniques de meurtre sont diverses : le plaquage ventral, technique assimilée à de la torture dans un certain nombre de pays voisins de la France, qui a causé la mort par asphyxie de Lamine Dieng en 2007 et d’Adama Traoré cet été ; les balles, pour Abdoulaye Camara, tué en 2014, et Amine Bentounsi, en 2012, alors que tout deux étaient non armés. Alors que les médias et les politiques français s’émeuvent des cas de meurtres racistes commis par la police aux Etats-Unis et reconnaissent le caractère politique des mouvements de protestations Black Lives Matter ; ici, en France, la dénonciation des violences policières et du caractère raciste de cette institution qui relaye tout l’héritage colonial de l’Etat français, est toujours dénigré, considéré comme une violence, comme apolitique et illégitime par ces mêmes médias et ces mêmes dirigeants.

Que fait la police ? Elle augmente son niveau de répression


Loin d’aller dans le sens d’un apaisement des relations sociales, on assiste ces dernières années à une montée de ces tensions entre population et police. C’est au milieu des années 1990, entre la mise en place de cette prémisse d’état d’urgence qu’est le Plan Vigipirate et la contestation du Plan Juppé en novembre-décembre 1995 que l’armement de la police commence à se renforcer considérablement : la première apparition du flashball en 1995 fera place au LBD40 plus puissant pour éborgner les manifestants, à l’autorisation pour les policiers de porter leur arme en dehors des heures de service, au PLGS 65 permettant des tirs multiples de grenades, les nouvelles techniques de maintien de l’ordre depuis l’instauration de l’état d’urgence en novembre 2015. Avec ce même état d’urgence, des méthodes de guerre civile de basse intensité, vertébré par l’idée d’une sorte de « guerre des civilisations », est menée dans les quartiers et jusqu’aux centres villes lorsque ceux–ci drainent les manifestants et de la contestation sociale. Rennes a été le laboratoire de ces nouvelles techniques répressives et de maintien de l’ordre tout au long du printemps jusqu’à ce qu’elles soient appliquées, par la suite, à la capitale. Alors que les signes de faiblesse et de crise du système politique et économique capitaliste se ressentent de plus en plus, drainant avec elles les possibilités d’une augmentation de la contestation sociale, la police augmente ses moyens d’exercer sa fonction : la répression et le maintien de l’ordre.

Que fait la police ? Elle maintient l’ordre

L’ordre des patrons qui licencient, l’ordre des politiciens qui cassent les droits sociaux, l’ordre des inégalités, l’ordre des classes dominantes, c’est « l’égalité » de cette République. On comprend davantage pourquoi la police, dans ce cadre, sert à maintenir chacun à la place qui lui est assignée.

Non, ni l’Etat, ni sa police ne sont neutres dans le combat qui oppose les exploiteurs aux exploités. Les policiers, forces qui incarnent le monopole légal de la violence, ont pour fonction de réprimer tout ce qui cherche à déstabiliser cet ordre des riches et des puissants. Leur donner plus de moyens, comme le réclame Mélenchon, en prenant ses distances avec les manifs de flics mais en insistant sur la défense des services publics, y compris la police, c’est préparer la répression de demain. De façon plus problématique, c’est une partie de l’extrême gauche qui récemment a cédé à la logique du « petit fonctionnaire de police » opposé à sa hiérarchie, comme si les manifestations de policiers n’étaient qu’une simple déclinaison sectorielle du mouvement social.

Faire front et se préparer


Le combat contre les violences de la police et de la gendarmerie ne peut être qu’un combat collectif, a souligné Assa Traoré. Il dépasse, de loin, la seule problématique de l’institution policière mais pose la question de l’Etat tel qu’il existe. Face à cette police et à sa hiérarchie qui incarne un véritable état-major de la contre-révolution qui est préparé de façon permanente, avec ses techniques, sa centralisation et son savoir-faire, il nous faut faire front, ensemble, avec les secteurs qui subissent ces violences sur les lieux de travail, contre les grèves, dans les quartiers et devant les lycées ou les facs.

Il faut également se poser la question de l’organisation d’un « contre état-major » à même de préparer les combats à venir. Le printemps de la Loi Travail n’était sans doute qu’un avant-goût de « l’automne des attaques » de 2017, sous la prochaine présidence. Cela implique que nous soyons non seulement sur nos gardes, mais davantage prêts, encore, avec les coudes serrés, qu’au printemps dernier. Voilà quelques-unes des conclusions qui ont été avancées au fil du débat qui a suivi.
Un nouveau rendez-vous à la Librairie Résistance, sur un autre thème d’actualité brulante, a été donné aux camarades et amis présent, pour le 2 décembre, pour aborder la question des Etats-Unis après l’arrivée au pouvoir de Trump.