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1936-2016. Leçons d’Espagne à l’Université Révolutionnaire et Internationaliste

Publié le 25 juillet 2016

La journée du dimanche 17 juillet de l’Université d’été Révolutionnaire et Internationaliste a été consacrée aux débats sur la stratégie et la question du parti. Parmi les ateliers du matin, l’un d’entre eux a abordé cette question à la lumière des leçons de la révolution espagnole, dont on fête, en ce moment, le 80ème anniversaire. L’atelier était animé par Antonio Liz, historien et militant, qui vient de consacrer son dernier ouvrage à la période, ainsi que par Santiago Lupe, de la direction de Clase contra Clase.

Josefina Martínez

Liz a commencé en soulignant l’importance, pour les camarades les plus jeunes qui participaient à l’atelier, venus de l’Etat espagnol mais également de France, d’Allemagne et des Etats-Unis, à se pencher sur ce qui est, selon lui, la « plus grande révolution ouvrière de l’histoire du XXème siècle ». Le prolétariat de l’Etat espagnol comptait, à l’époque, dans les années 1930, « sur une forcé sociale et des organisations plus importantes que dans la Russie tsariste de 1917. Néanmoins, à la différence d’Octobre, la révolution espagnole a été un échec ». Connaître les raisons et les ressorts de cette défaite est une « question clef pour toutes celles et ceux qui, au début du XXI° siècle, veulent en finir avec le capitalisme ».

Liz a poursuivi en brossant à grands traits cette période qui commence lors de la chute de la monarchie espagnole, le 14 avril 1931. D’un côté, la période de la Constituante et le premier cabinet républicano-socialiste n’avaient pas été à même d’apporter une solution aux principaux problèmes du pays (chômage, misère rurale, revendications démocratiques non résolues à l’instar de la question de la terre, des questions nationales catalane, basque, etc.) et n’avaient pas non plus voulu remettre en cause les assises des secteurs les plus réactionnaires de la société. D’autre part, ces mêmes gouvernements « progressistes » réprimaient avec la plus grande fermeté les insurrections paysannes dans les campagnes et les grèves lancées par les secteurs les plus combatifs du mouvement ouvrier organisés au sein de la puissante CNT, le syndicat anarchiste.

Liz a montré comment, logiquement, à cette période fait suite le « bienio negro », les deux années de reprise en main par la droite, mais également quelques-uns des mouvements de résistance les plus déterminées, non seulement dans les Asturies, avec son expérience de front unique inédit entre organisations syndicales socialistes et anarchistes, mais également à Saragosse, en Aragon, avec sa grève (moins connue) de 30 jours en 1934. Ces deux événements représentent, dans un sens, une sorte de répétition générale de la révolution qui éclate après le Pronunciamiento des généraux à l’été 1936.

Liz a, par la suite, insisté sur la période révolutionnaire en tant que telle, avec ses moments les plus intenses, depuis la réaction ouvrière qui met en échec le coup d’Etat le 19 jusqu’aux événements de Barcelone de mai 1937 au cours desquelles prend corpos ce que Liz a appelé la seconde des deux contre-révolutions à l’œuvre dans l’Etat espagnol des années 1936-1939, la contre-révolution fasciste et la contre-révolution stalinienne. Liz a rappelé la combativité et la détermination du monde du travail en défense de sa révolution tout au long de cette période, et ce contre ses propres directions, à la fois celles qui étaient, en dernière instance, ouvertement contre-révolutionnaires, à l’instar des staliniens, des républicains et des socialistes, mais également ce qui ont choisi de validé les décrets pris contre les conquêtes révolutionnaires de juillet 1936, en l’occurrence la CNT et le POUM. 

Santiago Lupe a poursuivi en illustrant l’abîme entre ce caractère héroïque du prolétariat et le rôle contre-révolutionnaire de ses directions. Systématiquement, les travailleurs ont cherché mille et une voies pour triompher et, systématiquement, leurs directions ont agi en sens contraire, jusqu’à choisir de noyer dans le sang, en mai 1937, la dynamique révolutionnaire. Parmi l’ensemble des éléments de bilan que l’on retrouve dans les écrits de Trotsky sur la période, récemment réédités par les camarades de Clase contra Clase en lien avec le Centre d’Etudes, de recherches et de Publications Léon Trotsky de Buenos Aires, Lupe a mis en avant la question de la construction d’un parti révolutionnaire.

Pour le compagnon de Lénine et fondateur de l’Armée Rouge, le début de la révolution espagnole est à situer en 193, dont Trotsky prévoyait un développement beaucoup plus long que la révolution russe, au calendrier ramassé entre février et octobre 1917. Par ailleurs, l’absence d’un parti révolutionnaire, à l’image du Parti Bolchévique devait rendre, selon Trotsky, le processus beaucoup plus tortueux, l’énorme énergie déployée par les masses étant plus difficilement reconductible à la prise du pouvoir. Ces masses, d’ailleurs, allaient devoir faire une dure expérience vis-à-vis de leurs directions, socialistes et anarchistes, notamment, alors que les révolutionnaires auraient à trouver les voies et les opportunités pour construire un parti sachant imprimer une orientation révolutionnaire sur les événements.

« Quel type de parti et quel type de direction pour le monde du travail ? », voilà les deux questions qui ont parcouru l’ensemble des discussions et des controverses qui se sont ouvertes à partir de 1931 entre Trotky et les dirigeants de la Gauche Communiste espagnole dans un premier temps puis du POUM par la suite. Lupe a montré les points clivants de ces discussions, à commencer par les critiques formulées par Trotsky à l’égard du niveau internationalisme de la section espagnole qui affaiblissait la formation des cadres, de même que l’extrême diplomatie sur laquelle se basaient les accords entre Andreu Nin et Joaquín Maurín, le dirigeant du Bloc Ouvrier-Paysan qui sera l’une des composants du POUM et partisan de la collaboration avec les organisations de la petite-bourgeoisie catalaniste. En privilégiant un accord formel avec le BOC pour fonder le PIOUM, Nin a ainsi laissé de côté la possibilité d’influencer un secteur de la base du PSOE, en plein radicalisation.

L’ensemble de ces discussions était l’expression, selon Lupe, de deux conceptions différentes du parti à construire, et, par conséquent, de la stratégie et du programme pour la révolution. Cela se voit encore plus clairement lorsque la révolution sociale éclate au grand jour et que le POUM finit par faire partie des gouvernements autonomistes catalans contre-révolutionnaires. La défaite de mai 1937 et les tentatives de certains secteurs issus de l’anarchisme de construire une alternative politique, reprenant une bonne partie du programme défendu alors par les trotskystes, montrent comment la question de la construction d’une direction révolutionnaire n’est pas quelque chose qui s’improvise en plein révolution mais représente, à l’inverse, une tâche préparatoire fondamentale.

Avant que ne s’ouvre un intense débats entre les camarades des différentes délégations présentes, Lupe a conclu sur l’actualité des « leçons d’Espagne » pour celles et ceux qui restent persuadés que, malgré tous les obstacles, le monde du travail relèvera la tête à nouveau, comment en 1936, et ouvrira de nouveaux possibles. « Ce n’est sans doute pas un hasard, a-t-il souligné, si tous les courants qui, ces dernières années, ont fini à la remorque de Podemos ou de Syriza étaient celles qui avaient les plus adeptes d’une révision « poumiste » des principales conclusions à tirer de la révolution espagnole.

Trad. CT