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Débats

Suite au 1er mai parisien

"1er Mai : le lumpenmanifestant en burqa paramilitaire" ? Une critique par Laurent Levy

Nous relayons ici ce post de Laurent Lévy, en accord avec l’auteur, publié en réponse à l’article dans Regards de Guillaume Liégeard intitulé « 1er Mai : le lumpenmanifestant en burqa paramilitaire ».

Crédits photo : AcrossTheStar

On peut critiquer les « black bloc » et autres « autonomes ». On peut, et sans doute, on doit. Mais comme toujours, il y a la critique bienveillante ou positive, celle qui se situe à l’intérieur d’un camp, et qui discute la méthode, sa pertinence, ses risques, et pourquoi pas ses impasses, et il y a la critique réactionnaire, de simple dénonciation, qui se refuse à regarder les choses dans leur complexité et leurs contradictions. C’est hélas, trois fois hélas, de cette deuxième catégorie que relève l’article de Guillaume Liégard dans Regards (dont on trouvera le lien en commentaire).

Si l’on en croit les chiffres de la police – dont on a bien dû reconnaître récemment qu’ils n’étaient pas de simple propagande – sur 34.000 manifestant-e-s du premier mai parisien, 20.000 défilaient dans le cortège syndical « officiel » et 14.000 dans ledit « cortège de tête », qui depuis les grands mouvements contre la loi « travail » s’installe de manière systématique à l’avant des manifestations. Ce qui était la simple habitude pratique et impatiente de partir en manifestation avant que le cortège principal ne s’ébranle a fini par être conceptualisé sous ce nom ; et c’est ce « cortège de tête » qu’investissent régulièrement des militants se réclamant plus ou moins de différentes mouvances anarchistes dont l’un des objectifs est d’en découdre avec la police et de détruire de façon symbolique et spectaculaire tel ou tel édifice ou équipement considéré comme figurant le pouvoir du capital et de la marchandise, de la domination : y passent vitrines de banques, abri-bus et panneaux publicitaires, et le premier mai un restaurant McDonald’s.

14.000 sur 34.000, soit aux alentours de 40%. Même si les chiffres étaient approximatifs et exagérés, même si le « cortège de tête » ne représentait en réalité que 25 ou 30% du total des manifestant-e-s, c’est là une donnée que l’on ne peut sans erreur d’analyse se refuser à prendre en considération. Certes, il ne s’agit assurément pas du pourcentage du « black bloc » dans la manifestation. Mais c’est là qu’il se trouve, et on peut gager que nombre de celles et ceux qui manifestent avec lui lui accordent au moins une part de sympathie, voire de connivence. Et lorsque tout le monde y répète que « tout le monde déteste la police », c’est l’expression d’un sentiment partagé, et qui n’est pas limité à ceux et celles qui choisissent délibérément un affrontement dont les conséquences sont toujours les mêmes.

Il est légitime d’éprouver des sentiments à tout le moins ambivalents à l’égard de ces secteurs militants. On sait bien que dans l’affrontement avec les forces de police, le rapport des forces technique et militaire nous sera par hypothèse défavorable. Canons à eau, grenades lacrymogènes, matraques, casques et boucliers, mouvements rapides des cars et camionnettes installées dans des rues adjacentes préalablement fermées à la circulation sur des itinéraires balisés par la Préfecture de police... le combat est inégal. Quant à l’effet public, en termes de rassemblement à vocation majoritaire, il est clair qu’il ne peut être considéré comme « globalement positif ». On hésite légitimement à défiler, surtout en famille, lorsque la perspective de se trouver gazé-e devient banale, et on n’incite pas à combattre la réforme de la SNCF ou à défendre le service public lorsque sont diffusées en boucle des images de voitures brûlées et de visages ensanglantés. Mais. Mais d’une part, il est de fait que nombre de militant-e-s motivé-e-s choisissent délibérément de défiler dans ce « cortège de tête ». Et il est d’autre part de fait que la violence est d’abord le fait des « forces de l’ordre », qui vient redoubler la violence sociale dramatique qui fonde les protestations. Au delà du jeu des provocations et de la répression, il y a bien dans les « violences » une expression de la société et de ses affrontements : l’État montre sa force brutale, et tout le monde – même s’il s’agit du petit monde de celles et ceux qui se révoltent – déteste la police.

L’idée d’un mouvement révolutionnaire limité à une minorité radicalisée est certainement une idée fausse. Cent, mille, dix mille « casseurs » ne feront pas la révolution. Ce qui ne se compte pas par millions ne compte pas. La puissance populaire, si elle s’exprime, s’exprimera autrement. Et les différents niveaux de radicalité sont au nombre des « contradictions (politiques) au sein du peuple », contradictions avec lesquelles il faut se coltiner. Mais en un sens, le succès du « cortège de tête » est le corollaire de la crise du syndicalisme ; et le fait qu’on y voit de nombreu-x-ses syndicalistes est un indice de la profondeur de cette crise – qui est aussi celle des formes de lutte. L’affirmation que la pratique du « black bloc » soit une réponse erronée à cette crise ne donne en soi aucune indication sur ce que serait une réponse juste. Or, il est essentiel dans ces luttes de savoir qui est avec qui, qui est contre qui, qui est contre quoi. Et si une rapidité de plume a fait écrire à tel leader politique de gauche cette sottise, que les « casseurs » seraient des « groupes d’extrême-droite » (une caractérisation logique lorsque l’on a perdu tout repère sur ce qu’est la gauche et ce qu’est la droite, et que l’on confond la forme des actions et le fond de leurs motivations), il importe de le dire : que leur combat soit juste ou non, qu’il soit contre-productif ou non, qu’il ait ou non des effets délétères sur le mouvement social, les activistes du « black bloc » ne sont pas des ennemi-e-s. Ils et elles sont des ennemi-e-s du monde que nous combattons. Et puisque Guillaume Liégard les compare au grand Blanqui, l’enfermé, l’un des héros de la préhistoire du communisme, il convient de ne pas oublier que même les révolutionnaires ultérieurs qui, à juste titre, récusaient ses méthodes et conceptions de l’action politique avaient pour cet héritier de Babœuf et de Buonarotti, pour sa personne comme pour son courage, le plus grand respect. Que le mot « blanquiste » soit devenu dans le vocabulaire des socialistes intégrés à la république bourgeoise, hostiles à la révolution et ennemis des bolcheviks, un brevet d’infamie n’y change rien. Même si cette caractérisation était erronée, même si les bolcheviks n’étaient pas blanquistes – quand nombre de communards l’étaient – même si les révolutionnaires d’Octobre condamnaient la « casse ».

Dire que la mouvance autonome « parasite » les mobilisations n’est pas inexact, en ce sens qu’elle lui doit sa visibilité, et que l’idée de mettre à sac un restaurant McDonald’s ne semble pas lui venir en dehors de manifestations organisées par d’autres (même le « cortège de tête » n’existerait pas sans le « cortège officiel »). Mais de là à écrire que « comme tout parasite, cette dernière vient se greffer sur des mobilisations en cours auxquelles à vrai dire, elle n’accorde que peu d’intérêt » relève assurément du mauvais procès : en défilant contre la casse de la SNCF, ou du droit du travail, ou pour la défense des services public, en défilant contre Macron et son monde, en défilant contre les cadres oppressifs de la société, en récusant la violence de l’État, la mouvance « autonome » montre au contraire qu’elle éprouve un certain « intérêt » aux luttes d’aujourd’hui, et qu’elle entend y participer.

On passera, sous la plume d’un auteur dont on sait qu’il vendrait père et mère et plus encore pour le plaisir d’un bon mot, sur la « burka paramilitaire » et sur le « lumpenmanifestant ». Mais les deux glissements sémantiques sont pourtant bien problématiques, et pour se limiter à « lumpen », on se bornera à noter que l’époque n’est plus où les marges de la société étaient peuplées de personnes qui se faisaient gloire de ce qui leur était imposé : c’est aujourd’hui la société elle-même qui repousse sur ses marges toute une population qu’elle se refuse à considérer. Et l’on rappellera la tendresse et la bienveillance critique, et même très critique, avec laquelle un Victor Serge pouvait évoquer ses ami-e-s tombé-e-s dans les pièges de l’illégalisme de la « bande à Bonnot » : une attitude morale qui peut être considérée comme un modèle par qui sait reconnaître ses vrais ennemis dans l’État répressif de la bourgeoisie plus que dans celles et ceux qui le contestent, même en empruntant les impasses où le pessimisme et le désespoir peut les conduire. Mais on ne passera pas sur l’idée qui conclut cet article, lorsque à propos de ce « lumpenmanifestant », Guillaume Liégard déclare : « Les mobilisations victorieuses ne pourront advenir à nouveau qu’en le combattant et le marginalisant politiquement. », comme si l’ennemi à vaincre n’était pas celui qu’on croit, comme si c’était ce jeune homme en cagoule qu’il fallait « combattre », comme s’il n’était pas, de fait, et par sa propre volonté, « marginalisé », comme si la conquête de l’hégémonie idéologique et politique devait se faire contre lui et non contre nos ennemis communs. Si nous savions ouvrir des avenues, personne ne se précipiterait dans des impasses.

Source : https://www.facebook.com/laurent.levy.7/posts/10216522333836977

Crédit photo : GEOFFROY VAN DER HASSELT / AFP




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