Culture et Sport

Quand la révolte s’exporte outre-Manche

200 ans de chants révolutionnaires français présentés au festival Antiuniversity Now à Londres

Publié le 14 juin 2016

Captain Simard

Deptford, c’est un peu la Goutte d’Or de Londres. Un quartier populaire en voie de gentrification (anglicisme employé pour éviter de parler d’"embourgeoisement") où j’ai eu le plaisir et, il faut bien le dire, la surprise d’entendre une chorale du nom de Strawberries Thieves entonner l’Internationale dans une église ! Cela laisse le Français rêveur, surtout lorsque celui-ci est censé donner deux mois plus tard dans cette même ville un concert/conférence traitant des chants révolutionnaires ayant marqué l’histoire de France, dans le cadre du festival gratuit Antiuniversity Now ! - qui prolonge une expérience initiée en 1968 et dont le principe est que n’importe qui peut apprendre de n’importe qui, et réciproquement.

De chants révolutionnaires il est donc question en ce samedi 11 juin 2016, face à un public impliqué et présent malgré la coupe d’Europe de football. Les Canuts d’Aristide Bruant ouvre le bal, avec l’évocation de ce qui est aujourd’hui considéré comme les premières grandes révoltes ouvrières en France, entre 1831 et 1834. La chanson date quant à elle de 1894, soit plus d’un demi-siècle après les évènements.

« Rien n’a changé »

Il est d’ailleurs curieux de constater que bon nombre de chants révolutionnaires datent d’une autre époque que celle à laquelle ils sont censés se référer. L’exemple le plus fameux est celui du Temps des cerises, que la mémoire collective associe aujourd’hui à la Commune de Paris. Or cette chanson fut écrite par Jean-Baptiste Clément en 1866... c’est-à-dire cinq ans avant les évènements qui ensanglantèrent Paris ! A l’inverse, La Butte rouge fut écrite sept ans après la bataille de Bapaume à laquelle elle se réfère. Il en est de même pour bon nombre de chansons évoquant ainsi les luttes passées.

Sans doute un certain recul était-il nécessaire aux auteurs pour pouvoir saisir et restituer avec justesse ce que de tels évènements impliquaient sur le plan humain. "Rien n’a changé", remarque une dame dans l’assistance, et les chansons qui défilent, balayant plus de 200 ans d’Histoire, lui donnent raison. Les Conscrits décrits à la fin du XIXème siècle par Gaston Couté donnent-ils une image de la bêtise et de la bestialité militaire fondamentalement différente de celle que nous pouvons voir aujourd’hui ? Le Bon Dieu (1839) de Béranger (Pierre-Jean, pas François) ne dénonce-t-il pas les excès et les horreurs que continuent d’engendrer encore aujourd’hui les religions ? La sévérité du châtiment que subit Mandrin dans la Complainte anonyme du XVIIIème siècle qui lui est dédiée ne rappelle-t-elle pas à quel point sont encore de nos jours écrasé-e-s celles et ceux qui s’attaquent aux riches et aux puissants ?

C’est bien cela qui confère à ces chants leur caractère intemporel, et qui fait que si ils appartiennent désormais à l’histoire de la lutte, ils éclairent également l’avenir.

« Et la propriété intellectuelle ? »

Car ces chansons sont aussi et avant tout des armes. Une chanson comme Le Chant des partisans, écrite en 1943, est devenue un hymne collectif, un cri de ralliement et par-là même une arme véritable. Entre alors en jeu la question délicate du droit d’auteur, posée par un membre du public qui s’étonne de m’entendre chanter La Gueule ouverte, chanson écrite après les attentats contre Charlie Hebdo en janvier 2015. "Celle-ci ? C’est la mienne, pas de problème". Mais il est vrai que la question de la propriété intellectuelle se pose – et devrait en tout cas être posée de manière différente en ce qui concerne les chants révolutionnaires. Si Maurice Druon clamait haut et fort qu’il ne voulait pas toucher un centime pour le Chant des partisans dans la mesure où des résistants étaient morts, disait-il, avec cet hymne sur les lèvres, une chanson ne rentre en principe dans le domaine public que 70 ans après la mort de son auteur. Si Renaud venait à mourir demain (d’aucuns diront que c’est déjà fait), une chanson comme Hexagone ne pourrait d’un point de vue légal être reprise et/ou diffusée gratuitement qu’en 2086 ! Il en est de même pour A bas l’état policier et autres hymnes de Mai 68, dont les auteurs (Dominique Grange en l’occurrence) sont pour la plupart encore vivants aujourd’hui. A l’heure où Nicolas Sarkozy parle de "liquider" l’héritage de Mai 68, il est légitime de se demander si ces hymnes ne sont pas un véhicule pour perpétuer cet héritage, et si la législation actuelle en matière de droits d’auteur n’est pas un moyen d’en limiter la diffusion – et de tuer par-là même une partie de la mémoire collective.

Le droit d’auteur, dans le cadre du capitalisme, c’est une des façons pour beaucoup d’artistes d’assurer leurs moyens d’existence. Abolir le droit d’auteur serait priver les créateurs du fruit de leur travail, et il n’en est pas question. De là à penser qu’ils pourraient en jouir jusqu’à 70 ans après leur mort, cela devient aberrant, et rappelle qu’une chanson, si révolutionnaire soit-elle, peut également être synonyme de gros sous et d’industrie lourde. Ainsi, si certains auteurs peuvent être enclins à laisser libre la diffusion de leurs chansons, il n’en est certainement pas de même pour les éditeurs et les maisons de disques, dont les motivations sont nettement moins philanthropiques. L’industrie du disque tend ainsi à limiter pour le peuple l’accès à une arme qu’il a faite sienne, et nous ne pouvons toujours pas reprendre ou diffuser librement La Butte rouge, qui a pourtant près de cent ans !

Mais l’ambiance qui régnait ce soir-là, transportant un public non francophone dans une mémoire ouvrière existant au-delà de la barrière de la langue, montre bien que les chansons peuvent tout aussi bien exister auprès de celles et ceux pour lesquel(le)s elles ont été écrites, et à qui elles appartiennent, sans qu’elles soient détournées de leur utilité première, qui est de donner une voix et une mémoire à celles et ceux que l’on n‘entend pas et dont on voudrait enterrer le souvenir. Ce qui n’arrivera pas tant que l’on chantera.

Londres, le 14 juin 2016

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