Politique

Comment partir à l’abordage

2017 aura bel et bien lieu

Publié le 29 novembre 2016

Sarah Macna

« 2017 n’aura pas lieu ». Ce slogan, que l’on avait vu émerger dans nos manifestations au printemps, semblait avoir trouvé le mot juste – la poésie en prime – pour rendre compte d’une mobilisation qui refusait toute récupération, revendiquait, pour une fois, que la politique des classes dominantes ne serait pas la nôtre, et qu’elle ne serait pas légitimée par nos voix. Elle répondait, en plus radical, au « Nous ne voterons plus PS » issu des réseaux de Fakir, allant plus loin dans le rejet de ses élections, « pièges à con », dont le résultat néolibéral et pro-patronal semble bien joué d’avance. Mais alors que ces derniers jours nous auront montré le visage d’une bourgeoisie toujours plus hargneuse à vouloir nous imposer ses contre-réformes, sous les traits d’un Fillon ou d’un Macron, ne faut-il pas mieux au contraire, prendre conscience que 2017 aura bel et bien lieu, et nous préparer consciemment à le combattre ?

Nos rêves ne rentrent pas dans vos urnes

 
En 2010, il est vrai, à la fin des manifestations contre la réforme des retraites et alors que la défaite commençait à poindre le bout de son nez, nombreux et nombreuses sont les manifestants qui ont pensé, par défaut, faire payer Sarkozy dans les urnes. C’est d’ailleurs sans équivoque le « Sarkozy dégage » qui a gagné l’élection de 2012, bien plus que le vote pour Hollande. Avec ce dernier au moins, on espérait en finir avec le mépris de classe, la rhétorique raciste, le bling-bling indécent. Le quinquennat du président le plus détesté de la Ve République aura permis de tirer le bilan de ce choix.

En plus de Hollande et du PS, c’est aussi à Jean-Luc Mélenchon que cette détestation anti-sarkozy aura profité. Mais aujourd’hui, après avoir brillé de son absence pendant la mobilisation contre la loi Travail, après avoir tenu son discours sur les « travailleurs détachés », après avoir dit « comprendre » les manifestations de policiers qui demandaient plus d’impunité, difficile de croire encore longtemps que ce débauché du PS puisse être autre chose qu’un « vote par défaut », intégré au système.

En réalité, ce dont témoigne le « 2017 n’aura pas lieu », c’est bien de cette crise profonde qui traverse les mécanismes habituelles de légitimité des classes dominantes. Marre de leur pseudo-bipartisme dont les deux représentants appliquent la même politique. Marre de leurs pseudo-élections qui ne concluent qu’à la validation tacite de leurs prochaines attaques. Marre de leurs pseudo-représentants qui ne représentent que l’intérêt des puissants.

Et en cela, « 2017 n’aura pas lieu » est une des preuves de la radicalité du mouvement que nous avons vécu au printemps. Elle est la continuité de ce « cortège de tête » que l’on a vu fleurir un peu partout dans les manifestations, qui refusait de marcher au pas derrière les directions syndicales, et affirmait sa volonté de décider par lui-même de son orientation et de ses revendications. Mais si « 2017 n’aura pas lieu » est le pendant du cortège de tête, il en contient aussi les limites, celle que nous n’avons pas réussi à dépasser pendant quatre mois de lutte, et qu’il va nous falloir dépasser pour affronter les temps qui viennent.

Cortège de tête, ou tête de cortège ?

 
Ces limites, c’est notamment celle qu’observent les camarades du « 2017 n’aura pas lieu » lorsqu’ils tirent le bilan de leur action ratée devant le siège de François Fillon sur Paris Lutte Info  : « Les lignes politiques d’À l’abordage ! parlent énormément aux militant.e.s convaincu.e.s, mais peinent à résonner au-delà de l’entre-soi anar. Comme ça a été proposé sur Blocus Paris, il faudrait se réunir pour offrir quelque chose de plus parlant aux électeurs et électrices désillusionné.e.s, quelque chose de plus concret et positif que les affirmations abstraites qui ont tourné jusqu’ici. Organisons-nous en amont des présidentielles pour rester vraiment ingouvernables, pour porter des critiques basées sur des propositions tangibles. »

L’une des limites des cortèges de tête en effet, c’est celle d’avoir été un cortège qui souhaitait rester la tête, sans se préoccuper du reste de notre corps social, celui des travailleurs et travailleuses, étudiants et étudiantes, lycéens et lycéennes, précaires, chômeurs et chômeuses, qui s’exprimaient à travers les sondages largement en faveur de la mobilisation, mais qui ne nous ont pas rejoints. Ou bien même de ceux et celles qui, touchés par les mêmes maux de l’exploitation, se sont désintéressés de la bagarre.

Sur RTL vendredi dernier, François Fillon expliquait en long et en travers qu’il n’avait pas peur de nos mouvements sociaux, que même lorsqu’il y avait des millions de personnes dans la rue il avait pu faire passer sa réforme des retraites en 2010. Et nous savons qu’il a raison, et que ce que nous prépare 2017 sera plus brutal et plus anti-social encore que ce que nous avons vécu les années précédentes. Mais pour gagner contre Fillon ou son concurrent, il va nous falloir tirer les bilans de nos propres échecs, tirer les bilans de nos limites et de nos cortèges de tête, plutôt que de les maintenir « à l’abordage ».

Tirer les bilans du printemps pour s’affronter à un 2017 qui aura bel et bien lieu

 
Ce qui a manqué au printemps, ce n’est ni la radicalité, ni la colère, ni la volonté d’en découdre. Et si la droite s’est donnée un candidat aussi offensif, qui explique vouloir passer ces réformes par ordonnance et revendique le fait d’envoyer la police contre les syndicalistes, c’est bien parce qu’elle sait qu’elle va devoir s’affronter à ce qu’elle a vu en germe pendant quatre mois de mobilisation.

Mais ceci restera « en germe », et donc incapable de faire trembler les classes dominantes et leur monde, si nos cortèges de tête restent des têtes qui se détournent du corps, qui préfèrent s’affronter à la police ou au service d’ordre des Républicains plutôt qu’à nos divisions et nos limites. S’affronter à la nécessité d’un programme (ou de « propositions tangibles » comme l’exprime l’article de Paris Luttes Info), qui rassemble l’ensemble du camp de ceux qui n’ont que leur force de travail pour vivre. S’affronter au « racisme par omission » qui existe dans les mouvements sociaux. Ne pas détourner le regard sur la réalité des directions syndicales, bousculées au printemps mais jamais dépassées car ne faisant face à aucune alternative, sauf peut-être ce qui s’est exprimé à Amiens autour de Mickaël Wamen et de ses camarades les 19 et 20 octobre dernier. Construire, pied à pied, les possibilités de cadres d’auto-organisation réelle pendant la prochaine phase de lutte qui nous attend. En un mot, faire de la politique.

En 2017, faire de la politique

 
Car pour rester « ingouvernables », il nous faudra nous affronter au plan de bataille de ceux qui veulent nous gouverner, et lui opposer le nôtre.. Déserter le terrain de la politique, se rendre muets ou inaudibles, actions coup de poing ou non, pendant les mois qui nous séparent de l’élection, c’est laisser le matraquage médiatique de leurs promesses faire rentrer dans le rang nos camarades de lutte, ou camarades de lutte en puissance, du printemps 2016. Dit d’une autre façon, si nos cortèges de tête, nos assemblées générales, nos coordinations du printemps ne proposent pas de perspective ou ne proposent que celle de l’action coup de poing ponctuelle, alors c’est le 2017 des puissants qui leur en donnera une.

Du côté des militants du CCR qui animent Révolution Permanente, en tant que militant du NPA, nous défendons et militerons la candidature de Philippe Poutou pour ces raisons. Un candidat ouvrier, syndicaliste combatif, professionnel de la lutte des classes et non de la politique politicienne, et qui nous semble le mieux à même de faire entendre la voix du printemps dans la campagne, mais aussi celle des manifestations Palestine réprimées en 2013, des manifestations contre les expulsions, des gardés à vue de la COP21, des licenciés d’Air France, ou encore des soutiens à la famille d’Adama, et de leur proposer un projet politique offensif, en indépendance de tous les partis et institutions du système, dans l’objectif de le renverser. Nous nous battrons en tout cas pour que cette candidature exprime le mieux tout cela, pour que notre 2016 existe dans leur 2017, et au-delà, préparant les batailles à venir.

Mais en plus de cela, la question centrale qui se pose, et qui cette fois va bien au-delà des militants ou sympathisants du NPA, bien au-delà de ceux qui déposeront un bulletin « Poutou » dans l’urne, c’est celle de la nécessité de sortir de l’abstentionnisme politique, qui consiste à nier les tâches qui se posent à notre camp pour nous replier dans notre entre-soi. 2017 aura lieu, et nous l’attendons de pied ferme.