Jeunesse

Sélection sociale, sélection institutionnelle, quel avenir pour nos facs ?

2017 : la sélection va-t-elle s’imposer officiellement dans toutes les universités ?

Publié le 17 novembre 2016

Comme dans de nombreuses universités auparavant, le « contingentement » généralisé est désormais en passe de s’imposer au Mirail également, avec la perspective d’une mise en application dès la rentrée prochaine. Retour ici sur un tournant majeur dans l’université française, où, dans un silence écrasant, les présidences d’Université ont déjà grandement installé la sélection fac par fac, une opération rendue possible par « l’autonomie » des universités que les candidats à la présidentielle de droite comme de « gauche » veulent renforcer. Des attaques découpées qui demandent une seule et même réponse du mouvement étudiant, des jeunes, et des personnels des universités.

Marina Garrisi

La sélection à l’université : une volonté récurrente des classes dominantes qui franchit un cap majeur

Aujourd’hui, le « droit pour tous les bacheliers de s’inscrire dans la filière de son choix » reste un droit en principe garanti par la loi, mais de fait nos universités pratiquent déjà la sélection, puisque chaque année des milliers de jeunes se retrouvent « sans facs » du fait de « capacités d’accueil limitées » : fin 2015, 76% des universités avaient instauré une sélection à l’entrée en licence. Sans parler de la complexification des démarches administratives, du raccourcissement des délais, de la multiplication des justificatifs pour les étudiants étrangers, etc. Cette situation doit être mise en perspective car elle ne tombe pas du ciel, et ne va pas aller en s’améliorant d’elle-même, bien au contraire.

La démocratisation de l’université dans les années d’après 68 avait été à la fois le fruit d’une conquête par les luttes de larges franges de la jeunesse qui en étaient auparavant exclues, mais le processus de massification en laquelle elle s’est concrétisée avait simultanément obéi à une attente du capitalisme français de l’époque, et en premier lieu ses besoins croissants d’une force de travail d’un niveau moyen de qualification très supérieur par rapport à la période antérieure. Ces contradictions fortes se sont rapidement manifestées, dès que l’« âge d’or » (prétendu) de l’université a commencé à subir les premiers effets du néolibéralisme à la française sous la présidence Mitterrand. La volonté d’imposer une sélection drastique à l’entrée de l’université a ainsi été au cœur des politiques gouvernementales dès cette époque, comme en a témoigné en 1986 le projet de loi Devaquet : celui-ci prévoyait une sélection possible des étudiants à l’entrée des cursus, afin d’adapter le flux des étudiants aux besoins d’un marché du travail plus contracté sous l’effet de la crise, à la capacité d’accueil des établissements, et aux capacités des postulants. Cette réforme prévoyait également déjà l’autonomie des universités dans le domaine financier et budgétaire et donc la possibilité pour les universités de fixer elles-mêmes les tarifs des frais d’inscriptions.

À l’époque le mouvement étudiant et lycéen avait répondu à la hauteur en se mobilisant massivement contre la mise en place de la sélection et avait contraint le gouvernement Chirac à reculer sur cette loi. La situation actuelle est différente, car au-delà du cas français, elle s’inscrit depuis la fin des années 90, au travers du processus de Bologne, dans une logique européenne, d’une tout autre ampleur, de mise au pas de l’Enseignement Supérieur au marché économique, motivée par la « nécessité » d’avoir des universités « compétitives ». L’objectif d’une « Europe de la connaissance » concurrentielle au niveau international compétitive exigeait une université adaptée, que des réformes successives, et en particulier les lois LRU (2007) et Fioraso (2013) sont donc venu concrétiser en France. Ces réformes ont, dans ce contexte modifié, généralisé en le radicalisant le principe de l’autonomie des Universités, qui existait déjà mais sous une forme moins déterminante dans la Loi Edgar Faure de 68.

Autonomie des universités et isolement des résistances

Désormais, depuis le passage de la deuxième phase de la LRU en 2011, les Universités ont une « autonomie » de gestion financière, l’Etat au plan national s’étant progressivement, mais massivement, désengagé, les dotations restant dérisoires face aux besoins, et face aux effectifs étudiants en hausse continue sur la longue durée en particulier. Les universités sont donc mises en demeure de chercher de plus en plus des financements à l’échelle régionale ou locale, auprès d’acteurs publics (régions etc.) subissant eux-mêmes, par ailleurs le désengagement de l’Etat central, ou naturellement d’acteurs privés opérant au sein du « tissu économique local ». Ainsi les universités sont devenues « libres » de se « gouverner elles-mêmes », en lien avec ces nouveaux « partenaires » publics et privés. En réalité, et même si une partie majoritaire de leur financement reste encore « public », la logique concurrentielle induite par cette « autonomie » les pousse à reproduire directement la course à la rentabilité maximale et la gestion patronale de la main d’œuvre, avec tous les effets délétères imaginables sur les conditions de travail et d’étude. Le passage dans la période à venir à un financement majoritairement privé ne fera(it) que couronner un processus qui y prépare depuis le début.

C’est ainsi qu’une politique nationale de longue haleine sur l’enseignement supérieur et la recherche se traduit par des politiques et décisions prises université par université, selon des rythmes et des modalités propres apparemment indépendantes les unes des autres. C’est pour cela qu’aujourd’hui la sélection s’applique « université par université », sans qu’un projet de loi exprime clairement cette volonté et puisse susciter de réponse d’ensemble des jeunes et des étudiants – ce qui contribue au passage à diminuer aussi le risque d’un deuxième round de mobilisation de la jeunesse après celui du printemps contre la loi Travail. Faire passer une attaque de cette taille est en effet plus facile si l’on s’y prend de manière décentralisée, établissement par établissement, en faisant voter le contingentement dans des Conseils et des instances de décision locales pour le moins obscures, où la parole étudiante comme celles des personnels les plus précaires (enseignants et administratifs) sont le plus souvent étouffées ou invisibilisées, et surtout, isolées. En 2013 à Montpellier 3, une lutte étudiante avait été déclenchée par les décisions de la présidente de l’époque, qui affirmait notamment vouloir fermer le site de Béziers (qui accueille des étudiants globalement plus paupérisés que la moyenne) et mettre en place la sélection en licence, sous prétexte que les autres facs le faisaient déjà. Si le site de Béziers avait été sauvé, la sélection avait bel et bien été mise en place, les étudiants montpelliérains ne pouvant lutter seuls et au plan local contre une politique qui ressort, en dernière instance, de décisions et de budgets nationaux.
C’est dans un tel contexte qu’en ce moment à Toulouse le Mirail, une des rares universités qui n’avait pas encore mis en place ce dispositif, est en train de s’opérer la mise en place de la possibilité du contingentement pour l’entrée en L1 dans toutes les filières, sous la pression, relayée par le rectorat, d’une volonté nationale, au moyen du processus d’orientation constitué par la plateforme APB (« Application Post Bac »). Pour sa part, l’université Paul Valéry Montpellier 3 vient de voter non seulement l’extension des filières concernées mais aussi la réduction des effectifs dans les filières déjà concernées.

Le contexte des présidentielles est révélateur, et sur ce terrain, le discours de la droite est particulièrement décomplexé. Les nombreux candidats aux primaires de la droite n’ont pas de problème avec le fait d’afficher clairement leur conception de l’université, qui n’est plus un droit pour tous, mais une chance à offrir aux plus méritants. De NKM à Sarko en passant par Juppé, tous les candidats de droite sont, plus largement, d’accord pour renforcer l’autonomie des Universités, qui devrait permettre selon eux de « mettre fin à la sélection par l’échec dans l’enseignement supérieur » c’est-à-dire en donnant la possibilité aux universités de sélectionner à l’entrée des formations, mais aussi de fixer elles-mêmes leurs frais d’inscription, et donc fermer définitivement les portes de l’Université aux jeunes issus des classes populaires et des familles précaires. Que ce soit à cause du montant des frais d’inscriptions, ou du « mérite » accordé aux postulants étudiants qui se base en général sur le dossier scolaire, les notes obtenues mais aussi la renommée de l’établissement d’obtention du baccalauréat, tout cela entérine et aggrave le caractère de sélection sociale déjà existant à l’université. Quant aux candidats de « gauche » la logique est identique, le discours en d’autant plus hypocrite qu’il prend une apparence plus mesurée : n’est-ce pas le PS qui a imposé la Loi Fioraso en 2013 dans la droite lignée de la LRU de Sarkozy et Pécresse ?

Des conditions de travail et un défaitisme qui poussent les enseignants-chercheurs à céder…

La corporation des enseignants-chercheurs, de son côté, est elle-même écrasée sous la difficulté de devoir faire tourner une université sans moyens, dans des conditions souvent déplorables, des TD surchargés, des amphi bondés. 72% du personnel de l’enseignement supérieur interrogé dans le baromètre 2016 du site spécialisé Educpros affirme « ne pas avoir le temps de mener à bien toutes les missions qui lui sont confiées ». En cause, partout : le manque de personnels, particulièrement administratifs, cruellement ressenti par des enseignants-chercheurs toujours plus débordés par les tâches matérielles, et évidemment des subventions qui stagnent ou baissent quand l’afflux d’étudiants continue d’augmenter. Cette contradiction matérielle importante pèse lourdement, et dans ce contexte, la mise en place de la sélection en arrive à être perçue comme une solution... puisque réduire le nombre d’étudiants permettrait de gérer les miettes dans des conditions moins insupportables. C’est ainsi que les représentants enseignants en arrivent, dans les conseils, à voter pour la sélection en licence, comme ils l’ont fait à Montpellier le 15 novembre. Ce qui revient à accepter, et se résigner au manque de moyens, et par là à cette politique d’ensemble contre laquelle, pourtant, un nombre important d’entre eux s’étaient, jusqu’à un certain point, mobilisés en 2009 contre la LRU, comme un article du Monde du 2 novembre en faisait le constat.
Mais le gouvernement et l’Etat ne font pas de cadeaux : la mise en place de ces dispositifs de sélection accompagne déjà, mais dans l’évidence justifiera encore plus demain, le non-remplacement de titulaires, des réductions supplémentaires de poste dans tous les types de services administratifs de la fac. Les enseignants chercheurs en ce sens n’ont pas d’autre choix que de se mobiliser aux côtés des étudiants contre la sélection et pour la défense d’un Enseignement Supérieur gratuit et accessible à tous, s’ils veulent voir y compris leurs propres revendications prises en compte et satisfaites.

La nécessité d’une réponse unitaire de la jeunesse et du mouvement étudiant

Le mouvement étudiant et la jeunesse doit donc être le fer de lance d’une réponse à la hauteur de l’attaque. Que ce soit contre la mise en place du contingentement université par université, contre les projets formulés par les hommes au pouvoir où qui prétendent au poste, et contre les discours défaitistes et d’acceptation, nous devons revendiquer une Université ouverte à toutes et tous et gratuite. Non seulement pour mettre en échec les mesures de contingentement, mais également pour mettre au centre des discussions la sélection de fait qui opère déjà : revendiquer la fin des TD et amphi surchargés qui amènent à la mise à l’écart des étudiants les plus en difficultés par exemple, mais tout autant conquérir les moyens matériels pour sortir de la misère étudiante : des bourses pour tous, indexées sur le coût de la vie, la gratuité des transports, des logements étudiants, etc. C’est seulement comme ça que la sélection sociale à l’université, qui n’aura pas eu besoin d’attendre la mise en place du contingentement, pourra laisser la place à un Enseignement supérieur réellement accessible à tous.
Les organisations du mouvement étudiant doivent donc se donner comme priorité d’informer et d’expliquer cette attaque et son ampleur, organiser des campagnes d’information et de résistance, convaincre qu’il est possible et nécessaire de faire reculer les présidences sur ce dispositif, et de convaincre plus largement que l’université dont la jeunesse a besoin aujourd’hui n’a pas grand-chose à voir avec celle qui s’impose à nous depuis trop longtemps.