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Débats

« La veille encore, il ne serait venu à la pensée de personne que cette Journée des Femmes pût inaugurer la révolution »

23 février 1917. Il y a 100 ans, les ouvrières russes faisaient naître la révolution

Sarah Macna C’est une histoire que ne nous enseigne jamais l’idéologie dominante. Les uns, parce qu’ils préfèrent assimiler la révolution russe et la prise du pouvoir par les travailleurs et travailleuses à sa trahison stalinienne. Les autres, parfois les mêmes, sans doute parce qu’ils sont mis mal à l’aise par l’idée que les femmes travailleuses puissent faire de la politique. Le centenaire de la révolution russe est l’occasion de se remémorer de façon vivante et actuelle le rôle actif, souvent peu mentionné et de fait peu connu, qu’ont joué les femmes dans toutes les étapes de ce processus révolutionnaire. Cette histoire, c’est la nôtre, et c’est celle dont nous chercherons à faire perdurer la mémoire dans une série d’article sur Révolution Permanente.

Il y a cent ans, la Russie était dirigée par le tsar dont l’autorité était remise en cause par un certain état de décomposition du régime. Il s’agissait d’une brutale autocratie, interdisant les réunions et la presse de ceux et celles qui cherchaient à défendre leurs conditions de travail et de vie, et poussant à la guerre et à la mort de centaines de milliers de jeunes pour défendre les intérêts de la grande Russie, lors de la Première Guerre mondiale. À cette époque, les conditions de vie et de travail des femmes étaient terribles : des journées de travail interminables, la famine, des femmes privées d’éducation et presque sans droits civiques. Pendant des années, et notamment dans les grandes villes devenues bastions ouvriers comme Saint-Pétersbourg, travailleurs et travailleuses ont néanmoins été les figures de grandes grèves.

Le mouvement ouvrier féminin a été partie intégrante du mouvement ouvrier. Il est impossible de les séparer : les ouvrières se sont battues aux côtés des ouvriers à chaque soulèvement, à chaque lutte dans les usines. Et ce dès la fin des années 1870 et le début des années 1880 : en 1885, elles ont guidé les ouvriers du textile lors de la célèbre grève d’Orekhovo-Zouïevo. Les bâtiments de l’usine furent détruits et le gouvernement tsariste dut édicter dans l’urgence, le 3 juillet, une loi interdisant le travail de nuit des femmes et des jeunes. Ce sont des vagues de grèves qui touchèrent particulièrement l’industrie du textile, où une grande concentration de femmes travaillaient. Ce sont dans ces luttes, de la fin des années 70 jusqu’en 1917, au début purement « économique » (en réponse au chômage et la crise de l’industrie cotonnière), en s’affrontant à leurs employeurs et au capital qui les réduisait en esclavage, que se forgea une conscience féministe, l’éveil politique, la conviction que « ni l’égalité politique, ni l’égalité légale, ne peuvent résoudre définitivement la « question féminine ». Aussi longtemps que la femme aura à vendre sa force de travail et à subir l’esclavage capitaliste, elle ne sera pas libre et indépendante ; elle ne pourra pas être une femme qui choisit son mari en fonction seulement de ce que lui dicte son cœur, une mère qui n’a pas à craindre pour le futur de ses enfants ».

Le 23 février 1917, qui est le 8 mars dans notre calendrier grégorien, la grève est lancée pour la Journée internationale pour les droits des femmes. Dépassant toutes les expectatives, celle-ci marquera le premier jour de la révolution de Février, qui renversa le tsar, au nom de « Pain, paix et liberté ». Du pain contre les conditions de vie terribles vécues par les travailleurs et travailleuses et les classes populaires, notamment paysannes ; la paix pour cesser de voir mourir des contingents entiers de jeunes au front, enrôlés par conscription pour une guerre qui n’est pas la leur ; et la liberté contre le pouvoir autoritaire du tsar. Ci-dessous, nous publions le récit de Léon Trotsky dans son Histoire de la Révolution russe de cette journée incroyable, lancée par les femmes ouvrières de l’industrie textile.

Comme le raconte Trotsky, personne ce jour-là n’avait idée que cette journée marquerait le début de la révolution, pas même les organisations révolutionnaires, qui furent dépassées ce jour-là par la combativité des ouvrières. À cette colère et combativité, aux revendications portées spontanément par les femmes descendues dans la rue, il fallait donner un programme pour en finir définitivement avec la misère, c’est-à-dire non seulement détrôner le tsar, mais aussi instaurer le pouvoir des travailleurs et travailleuses, avec le soutien des paysans et paysannes. C’est d’ailleurs pour cela, en soutenant la force dont avaient témoignée les femmes travailleuses dans ces premiers temps de la révolution, que Lénine et les bolcheviks ont promu l’idée d’un congrès pan-russe des femmes, pour qu’elles s’organisent autour de leurs revendications.

La combativité des femmes en Russie a permis jusqu’à la fin des années 20 et la réaction engendrée par l’accession de Staline au pouvoir, de promulguer des lois qui furent parmi les plus progressistes de l’Histoire : le droit à l’avortement gratuit et au divorce, la création de laveries, de crèches et de cantines communes pour permettre aux femmes de sortir du foyer, mais aussi la légalisation du mariage homosexuel et la possibilité pour les personnes trans de changer le sexe inscrit sur leur passeport !

En cette année de centenaire, c’est bien de cette mémoire dont nous avons besoin, de ces milliers de femmes qui ont pris le pavé contre le tsar et sa police, contre l’exploitation capitaliste et la barbarie impérialiste de la Première Guerre mondiale. La grève internationale pour les droits des femmes appelée cette année pour le 8 mars, soutenue en France par les organisations syndicales de la CGT et Solidaires, doit être l’occasion de faire écho à la force de nos anciennes, qui ont osé avant nous défendre le droit à une vie meilleure, sans exploitation, ni oppression.

En mémoire des ouvrières textiles de 1917 : extrait de l’Histoire de la Révolution russe, de Léon Trotsky


« Le 23 février, c’était la « Journée internationale des Femmes ». On projetait, dans les cercles de la social-démocratie, de donner à ce jour sa signification par les moyens d’usage courant : réunions, discours, tracts. La veille encore, il ne serait venu à la pensée de personne que cette « Journée des Femmes » pût inaugurer la révolution. Pas une organisation ne préconisa la grève pour ce jour-là. Bien plus, une organisation bolcheviste, et des plus combatives, le Comité du rayon essentiellement ouvrier de Vyborg, déconseillait toute grève. L’état d’esprit des masses d’après le témoignage de Kaïourov, un des chefs ouvriers du rayon, était très tendu et chaque grève menaçait de tourner en collision ouverte. Mais comme le Comité estimait que le moment d’ouvrir les hostilités n’était pas encore venu – le parti n’étant pas encore assez fort et la liaison entre ouvriers et soldats étant trop insuffisante – il avait donc décidé de ne point faire appel à la grève, mais de se préparer à l’action révolutionnaire pour une date indéterminée. Telle fut la ligne de conduite préconisée par le Comité à la veille du 23, et il semblait que tous l’eussent adoptée. Mais le lendemain matin, en dépit de toutes les directives, les ouvrières du textile quittèrent le travail dans plusieurs fabriques et envoyèrent des déléguées aux métallos pour leur demander de soutenir la grève. C’est « à contrecœur », écrit Kaïourov, que les bolcheviks marchèrent, suivis par les ouvriers mencheviks et socialistes-révolutionnaires. Mais du moment qu’il s’agissait d’une grève de masse, il fallait engager tout le monde à descendre dans la rue et prendre la tête du mouvement : telle fut la résolution que proposa Kaïourov, et le Comité de Vyborg se vit contraint de l’approuver. « L’idée d’une manifestation mûrissait depuis longtemps parmi les ouvriers, mais, à ce moment, personne ne se faisait encore une idée de ce qui en sortirait. ». Prenons bonne note de ce témoignage d’un participant, très important pour la compréhension du mécanisme des événements.

On croyait d’avance que, sans le moindre doute, en cas de manifestation, les troupes devraient sortir des casernes et seraient opposées aux ouvriers. Qu’allait-il se passer ? On est en temps de guerre, les autorités ne sont pas disposées à plaisanter. Mais, d’autre part, le soldat de la « réserve », en ces jours-là, n’est déjà plus celui que, jadis, l’on a connu dans les cadres de l’ « active ». Est-il vraiment si redoutable ? À ce sujet, on raisonnait beaucoup dans les cercles révolutionnaires, mais plutôt abstraitement, car personne, absolument personne – on peut l’affirmer catégoriquement d’après tous les documents recueillis – ne pensait encore que la journée du 23 février marquerait le début d’une offensive décisive contre l’absolutisme. Il n’était question que d’une manifestation dont les perspectives restaient indéterminées et, en tout cas, fort limitées.

En fait, il est donc établi que la Révolution de Février fut déclenchée par les éléments de la base qui surmontèrent l’opposition de leurs propres organisations révolutionnaires et que l’initiative fut spontanément prise par un contingent du prolétariat exploité et opprimé plus que tous les autres – les travailleuses du textile, au nombre desquelles, doit-on penser, l’on devait compter pas mal de femmes de soldats. La dernière impulsion vint des interminables séances d’attente aux portes des boulangeries. Le nombre des grévistes, femmes et hommes, fut, ce jour-là, d’environ 90 000. Les dispositions combatives se traduisirent en manifestations, meetings, collisions avec la police. Le mouvement se développa d’abord dans le rayon de Vyborg, où se trouvent les grosses entreprises, et gagna ensuite le faubourg dit « de Pétersbourg ». Dans les autres parties de la ville, d’après les rapports de la Sûreté, il n’y eut ni grèves, ni manifestations. Ce jour-là, les forces de police furent complétées par des détachements de troupes, apparemment peu nombreux, mais il ne se produisit point de collisions. Une foule de femmes, qui n’étaient pas toutes des ouvrières, se dirigea vers la Douma municipale pour réclamer du pain. Autant demander du lait à un bouc. Dans divers quartiers apparurent des drapeaux rouges dont les inscriptions attestaient que les travailleurs exigeaient du pain, mais ne voulaient plus de l’autocratie ni de la guerre. La « Journée des Femmes » avait réussi, elle avait été pleine d’entrain et n’avait pas causé de victimes. Mais de quoi elle était lourde, nul ne se doutait encore dans la soirée. »

Trotsky, Histoire de la Révolution russe, extrait du chapitre 7




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