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Culture et Sport

Hip Hop militant

56ème Anniversaire : « J’ai souhaité rendre vie, le temps d’un spectacle, aux disparus d’octobre 1961 », Mehdi Slimani

Le 17 octobre 1961, des dizaines de milliers d'Algériens manifestaient pacifiquement à Paris contre le couvre-feu qui leur avait été imposé par le préfet de police, Maurice Papon, et le gouvernement de l'époque. Ce jour-là, et les jours qui suivirent, des milliers de ces manifestants furent arrêtés, emprisonnés, torturés, des centaines perdirent la vie. A l’occasion de ce 56e « anniversaire » ce mardi, Révolution Permanente a interviewé Mehdi Slimani, danseur et chorégraphe, qui, au travers son spectacle « Les Disparus », exhume, commémore et redonne corps à ces disparus, à ces oubliés.

Crédit photo : David Jouary

« J’ai souhaité rendre vie, le temps d’un spectacle, aux disparus d’octobre 1961, victime d’une barbarie amnésique ; pour la mémoire...contre l’oubli... leur prêter un corps, pour l’intimité d’une danse, pour une dignité retrouvée. » Mehdi Slimani, octobre 2010.

Révolution Permanente : Est-ce que tu peux te présenter ?

Mehdi : Moi, c’est Mehdi Slimani, donc je suis chorégraphe de la compagnie No MaD. J’ai rejoint la culture Hip Hop en 1995. Après un parcours à la télé ou dans les comédies musicales, je me suis rapidement tourné vers l’écriture. J’ai ainsi fondé la compagnie No Mad en 2001. Après être entré dans l’univers chorégraphique, je me suis rendu compte que le cheminement que je souhaitais suivre s’orientait plutôt vers des créations aux thématiques plutôt engagées, parfois historiques, parfois politiques, dans tous les cas, vers un propos avec du fond.

RP : Généralement effacée par l’histoire officielle, comment as-tu pris connaissance du massacre du 17 octobre 1961 ?

Mehdi : Alors le 17 octobre 1961, moi j’en ai entendu parler à la Fac. J’étais étudiant en licence de socio. Il y avait une liste interminable d’ouvrages un peu techniques. Il fallait en choisir un mais je n’arrivais pas à me décider. Alors qu’on était les derniers élèves à ne pas avoir choisi, le prof me dit : « Ecoutes, je te propose ce livre : Meurtres pour mémoire, de Didier Daeninckx ». Il m’impose le livre en gros. Je me disais alors, mais pourquoi il fait ça spécialement pour moi, c’est étrange. Pour le coup, je suis obligé de préciser que dans l’amphi, j’étais le seul étudiant d’origine magrébine.

Et donc, je vais chercher ce livre à la bibliothèque. Et première page, je vois un truc genre « Samir monte sur son vélo ». Je me dis mais attend, il se fout de ma gueule ce prof-là. Je vais jusqu’à Paris 1 Panthéon Sorbonne, puis il me ramène à mes origines. Non, mais il se fout de ma gueule. J’étais super énervé. Je lis quand même 3 ou 4 pages pour en savoir un peu plus, et rapidement, je m’aperçois qu’il va se passer quelque chose dans cet ouvrage : les événements du 17 octobre 1961. Cette dimension de la mémoire, donc. Ainsi, après avoir été premièrement plus ou moins surpris de son choix, finalement, je suis parti le remercier de m’avoir permis de prendre connaissance de cette histoire. J’ai donc découvert le 17 octobre 1961, comme ça. Et c’était en 2003.

RP : Peux-tu nous en dire plus sur le spectacle Les Disparus ?

Mehdi : Huit ans plus tard, au cinquantième anniversaire de ce massacre, en 2001, la mairie de Blanc Mesnil, m’a proposé de monter un projet de spectacle, en partenariat avec des militants engagés avec qui j’étais déjà en connexion. « Les Disparus » à la base, c’était une vraie manifestation de danse, puisqu’il y avait 20 danseurs, semi-amateur, avec un bon niveau technique, mais qui, pour la plupart n’avaient jamais fait de création chorégraphiques. Et donc, je les ai emmenés sur ce projet, un projet délirant et enthousiaste. Et ça a fonctionné. Donc voilà.

On s’est lancé là-dedans et ça a été une expérience incroyable. Ça c’était en 2011. En voyant les échos que ça provoquait, je me suis dit que j’allais en refaire une version un peu plus professionnelle avec peut-être un peu moins de monde sur scène. Du coup, plus simple, plus abordable en termes de logistique. Et donc j’ai remonté au fur et à mesure des années plusieurs fois ce projet. En 2014, en 2016, et donc là, cette année en 2017, avec la Courneuve.

RP : De quelles sources t’es-tu inspiré pour monter ton spectacle ?

Mehdi : Le livre de base, c’est donc celui de Didier Daeninckx. Après, je suis parti me documenter parce que le livre Meurtres pour mémoire est avant tout présenté comme un roman historique. Du coup, on se demande, ou est la part de fiction et ou est la part de vérité ? En effet, quand tu lis ce livre-là, tu te dis mais attend « Ça c’est vraiment passé ce truc, ou alors c’est un roman ? Qu’est-ce que c’est ? ». C’est là que tu commences ta recherche historique. En plus de cette première source, je me suis documenté grâce aux travaux d’historiens comme Jean Luc Einaudi, ou encore Benjamin Stora. Il y aussi Olivier Le Cour Grandmaison.

Différents historiens te permettent globalement de comprendre assez clairement la violence qui s’est déroulée dans les rues de Paris, cette nuit là, ce mois ci. Tous ces ouvrages historiques sont venus nourrir mon travail. Il y aussi des références cinématographiques, et notamment le film Nuit Noire de Alain Tasma. Et puis mention particulière à Rachid Bouchareb, pour son film Hors la loi, qui finit avec Octobre 1961 et commence avec le massacre de mai 1945 à Sétif.

RP : Pourquoi est-il si difficile de pouvoir faire reconnaitre ce crime d’Etat ?

Mehdi : Effectivement, à l’heure d’aujourd’hui, on ne peut plus remettre en cause les travaux des historiens qui arrivent tout de même à un consensus. Il reste évidemment certaines zones d’ombres, certains historiens parlent de 50 morts, d’autres de 300. Il y a une bataille sur les chiffres, et aussi sur les responsabilités à imputer aux les hommes politiques et compagnie. Mais globalement, il y a quand même un consensus effectivement sur ce qu’il s’est passé ce soir-là, et sur le contexte dans lequel ça s’est passé.

Après la question et c’est d’ailleurs ce pourquoi moi ça m’a bouleversé, c’est effectivement ce dont tu viens de parler : cette volonté de ne pas commémorer, de ne pas se souvenir, d’oublier, d’effacer, voir à l’époque de censurer. Puisque l’on sait que les journaux, le lendemain, n’ont rien noté, n’ont pas relevé. Le surlendemain, il y avait l’humanité qui parlait de 2 morts. Donc on est un tout petit peu à côté de la plaque. Cette volonté-là de la part des médias et des politiques de noyer dans l’oubli les disparus d’octobre 61, après qu’ils aient été noyés dans la Seine, je trouve ça d’un cynisme. Tu sais aussi que toutes les commissions d’enquête aboutirent à des non lieux. Moi, c’est ça qui m’a heurté. Parce qu’évidemment, il y a pas mal d’horreur partout dans le monde, notamment à cette époque, où l’on sait qu’on était dans le contexte de la guerre d’Algérie, un contexte un peu particulier. Mais cette volonté de pas rendre hommage, d’effacer des mémoires ces corps-là qui ont subi très clairement une violence sans précédent dans les rues de Paris. Il faut savoir quand même que le 17 octobre 1961 est qualifiée par les historiens de la manifestation la plus réprimée en Europe de l’histoire contemporaine…

Au-delà de cet horreur, moi ce qui m’a frappé encore une fois, c’est le refus d’emporter la mémoire. Et donc nous on a le devoir de raviver cette mémoire, de le faire de façon apaisée, dépassionnée. Et mon média, je trouve, c’est pour ça que je le danse tous les jours depuis des années, parce que je suis convaincu de ça. Ce média danse, c’est la plus belle porte pour moi pour rendre un corps à ces corps disparus.

RP : Peux-tu nous en dire plus sur l’accueil réservé en général au spectacle Les Disparus ?

Mehdi : Honnêtement, je suis surpris et heureux, parce qu’en fait, la peur elle existe avant et pas pendant ni après le spectacle. Le mieux, évidemment, étant de venir voir le spectacle pour le constater. Il y a surement quelques résistances dans la salle. Des gens qui sont, sûrement, un peu sur la défensive mais la tonalité du spectacle, l’esthétique, ce qui passe au travers la danse fait que, on est sur quelque chose qui est fluide, on apprend vraiment ce qu’il s’est passé. On ne raconte pas une autre histoire. On raconte ce qu’il s’est passé le 17 octobre 1961. On parle de ces gens qui se sont retrouvés au milieu d’une manifestation, qui étaient partis manifester de façon pacifique, qui étaient désarmés, qui se sont fait tirer dessus, certains matraqués, 10 000 d’entre eux ont été parqués. Et donc, entre 50 et 300 ont été tués, dont certains jetés à la Seine. On parle de tout ça, on ne parle pas d’autre chose.

Malgré ce propos affreux. Il y a une osmose qui passe. Il y a la danse, il y a de l’humour, il y a peut-être une touche d’ironie de dérision, d’acceptation de la tragédie de la vie et de l’histoire. Et il se passe quelque chose qui fait qu’on transcende cette souffrance pour en faire un spectacle de danse. Dans la salle, il y a de tout. Dans la plupart des représentations, il y a des gens qui connaissent le 17 octobre, des gens qui ne connaissent pas. Il y a des vieux, des jeunes, il y a des blancs, des gens qui étaient à la manifestation, on a des gens qui viennent témoigner. « J’y étais, regarde j’ai une cicatrice, c’était ce jour-là ». Il y a ce genre de témoignages-là à la fin du spectacle.

Il se passe quelque chose dans cette salle. Quelque chose qui n’est pas de l’ordre de la résistance mais est plutôt de l’ordre de l’acceptation de ce qui vient de se jouer devant eux : cette idée de transcender cette souffrance par la danse. Pour moi, c’est le plus beau des cadeaux. C’est pour cela que j’aime ce spectacle. Une satisfaction d’avoir réussi ça. C’est ça ma satisfaction.

RP : Chaque année, une commémoration a lieu au Pont Neuf Saint-Michel, peux-tu en dire quelques mots ?

Mehdi : Il faut absolument aller commémorer, il y a plusieurs points de commémorations. Et il faut qu’il y en ait de plus en plus. Et effectivement, une commémoration aura lieu au Pont Neuf Saint-Michel à 17h. Nous, on ne pourra pas y être puisqu’on est en répétition, on jouera le spectacle « Les Disparus » à 19h au centre culturel Houdremont La Courneuve.

Informations complémentaires :
Représentation « LeS DisParuS » (10 danseurs/65 min)
 
Le 17 Octobre 2017 à 19h 
Au centre culturel Jean-Houdremont
Adresse : 11 avenue du Général Leclerc, La Courneuve 
Accès : Metro 7 - La Courneuve 8 Mai 1945, RER B - La Courneuve Aubervilliers
Entrée gratuite sur réservation 01 49 92 61 61
Lien web : Centre culturel Houdremont




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