Genres et Sexualités

Inégalités salariales

A 16h34, en France, « grève de femmes » ou « coup médiatique » d’un « féminisme cool » ?

Publié le 8 novembre 2016

Les femmes ont été appelées par le collectif Les Glorieuses à arrêter le travail le 7 novembre à 16h34. Un collectif dont le site web semble s’être inspiré de Marie-Claire. Et ce n’est pas qu’une question de forme. : derrière le site se cache une poignée de femmes qui défendent ce que l’on nomme un « féminisme cool » ou plutôt – plus politiquement – un féminisme « bourgeois » qui est loin de chercher à défendre les intérêts de la majorité des femmes, de chercher à poser ce qui différencie la journée de travail d’une cadre blanche vivant à Paris d’une jeune femme racisée touchant à peine le SMIC, et n’avance dans ce sens que des revendications partielles, limitées, réformistes. Le tout en parant le féminisme d’atouts sexys, consensuels, qui conduit un ensemble de personnes à désigner ce féminisme comme étant un « féminisme cool », « mainstream », « bisounours », « choupi ».

Joan Manchette et Léonie Piscator

L’appel à la grève des femmes ce lundi 7 novembre a été repris par un ensemble de journaux, et des rassemblements se sont tenus dans plusieurs grandes villes de France. Un fort écho médiatique qui a eu le mérite de mettre sur le devant de la scène, le temps d’une journée, la question des inégalités de salaire entre hommes et femmes : une question sérieuse pour toutes les femmes. Mais tant dans l’organisation de l’événement, sa portée, la communication, et le contenu politique retrouvé sur les lieux de rendez-vous donné à 16h34 pour les femmes ayant suivi l’appel, cette action relève en réalité plus du « coup médiatique » de la part d’un collectif de féministes « cools », plutôt qu’à une réelle action politique cherchant à visibiliser la réalité des conditions de travail des femmes, ce qui aurait signifié parler de patriarcat, de domination, d’exploitation, de la double journée de travail, du travail reproductif. En appelant seul à la mobilisation, le collectif les Glorieuses n’a donc pas cherché à se lier aux différentes organisations féministes, limitant de fait la portée de cette « grève des femmes » qui, si elle avait été impulsée et pensée de concert avec d’autres organisations, aurait pu prendre une plus grande ampleur. Mais évidemment, cela aurait signifié prendre le risque de voir leurs revendications être dépassées.

Leur appel a donc été relayé par de nombreux médias de masses, qui nous ont permis au passage de constater à quel point les clichés sexistes ont la vie dure : la plupart des articles évoquant l’appel étaient illustrés par des jambes et des talons hauts, réduisant de fait les femmes à une tenue vestimentaire, à une paire de talons. Une communication tout à fait consciente pour ce féminisme « bisounours » et réformiste qui nous parle des « Françaises », souvent blanches, qui ont un travail (à temps complet bien sûr, alors même que la majorité des femmes travaille à temps partiel et cumulent les emplois précaires).

Mais d’où vient cette initiative ? Elle est directement issue des luttes menées par les femmes, en Pologne et en Islande notamment, contre les inégalités salariales. Les Islandaises étaient en effet descendues dans les rues de Reykjavik le 24 octobre dernier pour protester contre les écarts de salaires entre hommes et femmes. La date avait alors été choisie pour faire écho à la grève massive de femmes qu’a connu ce pays en 1975. En Islande que certains dépeignent comme le « pays le plus féministe » d’Europe, les avancées en terme d’égalité – qui est encore loin d’être atteinte – ont toutes été gagnées par la lutte et ne sont pas des concessions gratuites du gouvernement. Et l’égalité salariale est la partie visible de l’iceberg : en Islande, les femmes gagnent en moyenne 14 à 18 % de moins que les hommes.

L’initiative qui a vu le jour en France se concentre également sur les inégalités salariales et c’est ce qui a amené les Glorieuses à choisir la date du 7 novembre et l’heure de 16h34. En effet, si on considère que les femmes gagnent environ 15 % de moins que les hommes, c’est le jour de l’année à partir duquel elles commencent à travailler « bénévolement ». Idem pour l’heure, si on rapporte ce calcul à une journée de travail. Mais le calcul se base sur le salaire horaire brut, ce qui ne reflète que partiellement les inégalités réelles, dont les raisons sont bien plus complexes. Notamment parce que les femmes sont la plupart du temps contraintes d’occuper des emplois à temps partiel, qu’elles se heurtent au plafond de verre et se trouvent donc dans chaque métier en bas de l’échelle des salaires… Si on se fie à la rémunération annuelle nette, l’écart salarial est plus proche de 26 %.
Enfin, la question même des inégalités de salaire n’a été abordée que de manière superficielle. Nulle mention n’est faite au travail domestique, en grande partie attribué aux femmes, et qui n’est absolument pas rémunéré. Pourtant, il est nécessaire de dénoncer cet état de fait, d’autant plus que les moyens de productions développés pourraient permettre très aisément de collectiviser toutes ces tâches – grâce à la mise en place généralisée de crèches, de cantines et de laveries collectives par exemple. Mais le capitalisme et le patriarcat se renforcent mutuellement en invisibilisant le travail des femmes, considéré de fait comme « naturel », ce qui permet de faire du profit sur ce travail gratuit.

L’événement a connu un certain écho dans plusieurs villes, comme à Paris où il a réuni environ 200 personnes, et à Toulouse où près de 100 personnes sont descendues dans la rue. Nombre de femmes présentes y appelaient à l’unité et la solidarité, contre le patriarcat, et on ne saurait que trop être d’accord avec elles. Mais cette lutte ne sera pas victorieuse si elle se restreint à quelques coups médiatiques ! C’est sans aucune illusion sur ce « féminisme cool » de papier glacé et sur les promesses et mensonges électoraux que doit se mener cette bataille, remettant sur le devant de la scène les femmes travailleuses, chômeuses, précaires, qui subissent au quotidien l’intrication entre l’oppression de genre et l’exploitation capitaliste.

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