Politique

« L’idée c’est de faire des exemples. D’en casser un, pour en dissuader mille »

A Rennes, un militant interdit de séjour dans le centre-ville pendant 15 jours

Publié le 17 mai 2016

Alors qu’à Paris, 10 interdictions de manifestations ont été données par la préfecture dont 9 annulées au tribunal administratif, à Rennes, Hugo Melchior doctorant et militant s’est vu recevoir une interdiction de séjour dans le centre-ville de Rennes pendant 15 jours quelques heures avant le départ de la manifestation du 17 mai. Dans un contexte, où, à Rennes, la répression contre les opposants à la loi travail s’est terriblement accentuée, avec le 28 avril la mutilation par flashball de Jean-François Martin, un étudiant de 20 ans qui a perdu son œil, la préfecture cherche à faire monter la tension et la peur afin de dissuader les manifestants et de faire des exemples.

Entretien avec Hugo Melchior.

Propos recueillis par Yano Lesage.


Peux-tu revenir sur les circonstances de la réception de ton interdiction de séjour dans le centre-ville de Rennes ?

Ça s’est passé ce matin du mardi 17 mai, sur les coups de 9h30-10h. Pour ainsi dire, je sortais de la douche quand j’ai ouvert la porte. Deux membres de la Bac et un brigadier chef de police sont venus chez moi pour me donner le procès verbal. Ils m’ont demandé de signer l’arrêté préfectoral signifiant mon interdiction de séjour de ce jour jusqu’au 30 mai 6h dans le centre-ville de Rennes. J’ai également reçu une carte signifiant les délimitations géographiques de cette interdiction. J’habite à la lisière de ce périmètre. Concrètement, ça veut dire que je ne peux même pas me rendre à la gare, ou simplement aller boire un verre avec des amis. Et bien entendu manifester. Ta liberté d’aller et venir est subordonnée à cette interdiction.

De quoi s’agit-il exactement ?

Il ne s’agit pas d’une simple interdiction de manifester, d’une interdiction de 24 heures, comme pour les militants concernés à Paris. Si jamais je suis arrêté dans la zone interdite, je risque théoriquement 6 mois d’emprisonnement et 7500 euros d’amendes, en application de l’article 13 de la loi du 3 avril 1955.

Quelles sont les raisons invoquées par ce papier ?

L’interdiction fait clairement référence à mon passé militant puisqu’il est indiqué dans le procès verbal que je suis « défavorablement connu pour des activités politiques passées ». En effet, j’ai été arrêté en 2007, lors d’une manifestation contre la LRU. Je suis passé en procès à Rennes le 26 décembre 2007, pour finalement être relaxé. A l’époque, j’étais militant de la Ligue Communiste Révolutionnaire (LCR) et militant à Sud étudiant à Rennes 2. Actuellement doctorant en histoire chargé de cours, dans le cadre de la mobilisation contre la loi travail, j’ai organisé une conférence à l’université Rennes 2, le 3 mars dernier, sur le thème de la mobilisation contre le CPE. L’arrêté stipule également que je me serais servi de cette conférence pour « faire valoir (m)es faits d’armes ». De plus, il souligne ma « participation à des manifestations ayant joué un rôle omniprésent dans l’organisation de manifestation ayant engendré un trouble à l’ordre public à Rennes », en référence à ma participation, aux côtés d’autres militants du NPA, d’Ensemble, du PCF mais également d’étudiants indépendants à la mobilisation contre la loi travail sur la ville de Rennes. Clairement, c’est cette activité militante qui est visée.

Le procès verbal cite également mes appels sur les réseaux sociaux ou bien mes déclarations dans les médias (notamment dans une émission sur Canal B, une radio locale). Il semble que je suis visé pour mes prises de positions publiques sur la question de la violence politique et pour avoir assumer une certaine forme de radicalité dans les modes d’actions (blocage, stratégie de la tension). Bref, en soutenant tout ce qui contribue à rendre le climat intenable pour le gouvernement, tout ce qui va dans le sens d’articuler massification et radicalité de la mobilisation et qui fait avancer le mouvement dans le sens de la convergence des luttes.

A ton avis, quel message le gouvernement cherche-t-il à envoyer à toi et aux autres militants qui subissent cette restriction à la liberté de manifester ?

Depuis le début du mois de mars, je suis engagé, avec les autres militants des JC, du NPA, d’Ensemble, d’Alternative Libertaire, de Solidaires Etudiant-e-s et tous les autres étudiants non encartés, avec qui on a constitué un front unitaire de lutte sur la fac. Je n’ai eu de cesse de me mettre au service du mouvement social et tenté d’être utile à l’échelle de ma fac. Je pense que je paye mon engagement militant. Aujourd’hui, on a un gouvernement qui, à défaut de parvenir à convaincre une majorité de français du bien-fondé de son projet de loi néolibéral qui vise à casser les droits des travailleurs acquis de haute lutte, cède à la tentation de la force pour triompher du mouvement social. L’idée c’est de faire des exemples pour dissuader les autres. D’en casser un, pour en dissuader mille. Il ne faut pas céder à cette peur.

9 interdictions de manifester sur les 10 prononcées à Paris ont été annulées par un référé liberté. Que comptes-tu faire ?

Après avoir consulté les réseaux militants, nous avons décidé de faire un recours devant le tribunal administratif. Car en effet, il ne faut pas courber l’échine. Ce n’est pas qu’une démarche individuelle, mais collective. Il s’agit de montrer au gouvernement qu’on ne se laissera pas faire, et surtout, qu’on ne lui laissera pas les mains libres pour continuer à criminaliser celles et ceux qui luttent pour défendre les droits collectifs des travailleurs et qui refusent de se résigner.