Société

Abandon du projet initial de barrage

A Sivens, l’État veut apaiser les tensions pour mieux imposer sa loi

Publié le 29 décembre 2015

Bill Zabriskie

Le 24 décembre, sur la base d’un accord passé entre l’État et le Conseil Général du Tarn, le projet initial de barrage contesté sur la zone humide du Testet a été officiellement abandonné. Rien de surprenant, lorsque l’on considère la procédure environnementale qu’avait lancée la Commission Européenne à l’encontre de la France l’an dernier au sujet du barrage, alors que celle-ci était occupée à dérouler son appareil répressif contre les manifestations en hommage à Rémi Fraisse, tué sur la zone d’occupation des travaux. Rien de surprenant non plus lorsque l’on observe la réaction de Thierry Carcenac, président du Conseil Général du Tarn, qui s’est félicité de ce « joli cadeau de Noël pour les tarnais ». Déclaration cynique, au regard du fait que ce « cadeau pour les tarnais » prend la forme d’un chèque de 3,4 millions d’euros adressé par l’État (et donc l’argent public) au Conseil Général du Tarn, afin de rembourser d’une part les dépenses engagées dans la construction (2,1 millions), et d’autre part restaurer la zone humide (1,3 million), si tant est que cela soit possible. Une nouvelle fois, ce ne sont pas les responsables qui paient les pots cassés.
Précisons que, bien évidemment, l’abandon du projet initial ne signifie pas abandon d’un projet de barrage, et « l’alternative » proposée ne satisfait pas les opposants au barrage.

Durant le premier trimestre 2016, Ségolène Royal désignera un médiateur dans le cadre d’un nouveau « projet de territoire », dans lequel officiellement devront se confronter les points de vues des « pros » et « antis » barrage, et qui devrait prendre la forme des ateliers participatifs qui ont généralement lieu en amont des projets politiques d’aménagements territoriaux. Tout comme dans le cadre de celui qui a précédé le projet initial de barrage, et comme dans chacun d’eux, cet atelier devrait prendre la forme d’une opération de communication en faveur du nouveau projet - dont le choix a de toute façon déjà été arrêté, aux dires mêmes de Carcenac ! - et non d’une réelle instance de débats décisionnels entre les populations concernées.
Le nouveau barrage imaginé par le Conseil Général, plus petit (750 000 m3 de retenue d’eau, au lieu du 1,5 million prévu initialement) devrait bien être celui adopté, malgré la contestation des opposants qui ne voient pas en lui une solution puisqu’il détruira également la zone humide en question (quid du 1,3 million d’euros de l’État pour la restaurer ?). Leur solution, qu’ils espèrent pouvoir porter durant les discussions autour du « projet de territoire », consiste à piocher dans des réserves d’eau souterraines non-utilisées par les agriculteurs, en redistribuant cette eau selon les besoins en irrigation. Le collectif Testet reconnaît que cette solution est limitée et la remet lui-même en question en se disant « d’accord pour la construction d’un barrage de 300 000 m3 en aval de la forêt de Sivens » dans le cas où les réserves d’eaux supposées ne seraient finalement pas suffisantes pour irriguer les champs de maïs. Ou comment écarter un problème en bottant en touche, sans regarder le fond de celui-ci.

Course au profit et logique capitaliste : le fond du problème.

Ces projets de barrages, qu’il s’agisse de l’initial ou du nouveau, vont de pair avec la volonté de la part du gouvernement de répondre aux revendications des exploiteurs de la région : le besoin urgent d’irrigation tant mis en avant par Carcenac, et la FNSEA, n’est réel qu’au regard des besoins colossaux en eau que nécessite la culture du maïs (plus de 400 litres d’eau pour un kilo de maïs !), plante naturellement inadaptée à pousser dans ces vallées, et que les agriculteurs sont pourtant constamment encouragés à cultiver. Il n’est réel en définitive qu’au regard des nécessités de profits des gros exploitants ! L’immensité initialement prévue du barrage, et le maintien dans le nouveau projet d’une volonté de puiser dans d’immenses quantités d’eau, montrent bien qu’une remise en cause de cette logique est loin d’être à l’ordre du jour, malgré les nombreux signaux d’alarmes tirés sur l’appauvrissement des ressources en eau. Aujourd’hui, l’agriculture absorbe plus de 70% de l’eau totale consommée en France. Mais ce modèle agricole n’est pas problématique seulement pour la question des réserves en eau : ces pratiques rendent une large partie des terres à nu durant une très grande partie de l’année, favorisant le ruissellement, l’érosion et les inondations, y compris durant les périodes de sécheresse. Enfin, l’utilisation toujours plus intensive des engrais chimiques et des pesticides amène avec elle son lot de cancers et autres maladies, telle que Parkinson.

L’État veut apaiser les tensions pour mieux imposer sa vision

Après la disparition de la stèle en hommage à Rémi Fraisse, vraisemblablement volée par les autorités, l’État abroge donc en toute discrétion durant la nuit de Noël le projet initial du barrage, jouant la carte de l’apaisement, dans une affaire qui a « dérapé » pour lui. Le gouvernement veut faire oublier la répression qu’il a opérée, sa police en collaboration avec la FNSEA et ses milices, en tuant Rémi Fraisse et en agressant, enfermant et infligeant de lourdes amendes aux manifestants dénonçant la mort du jeune militant. Apaiser, pour tenter de tout reprendre à zéro, après un premier échec dans l’imposition de la construction de ce barrage non seulement inutile, mais aussi mortifère puisque s’inscrivant de bout en bout dans une logique qui mène droit à la catastrophe écologique. En attendant les travaux du prochain projet, prévus en 2018, la lutte contre les grands projets inutiles et ce modèle à l’agonie continue et n’est pas prête de s’apaiser.