Notre classe

Petites misères de la vie d’une caissière (3)

A Tourcoing, une caissière d’Auchan City licenciée pour 0,85 centimes

Publié le 10 août 2016

M., caissière dans une grande surface de la région bordelaise

Le commerce, la grande distribution … un des secteurs où les capitalistes ont avancé le plus sauvagement dans le démantèlement des droits des travailleurs. Les histoires se répètent, l’une après l’autre…comme une fatalité ; elles se ressemblent toutes. Les produits changent, les marques, les montants, les circonstances, mais on s’y reconnaît toujours… Cela aurait pu être Carrefour…Auchan…Leclerc…LIDL…Intermarché. Elle …elle aurait pu s’appeler Sophie, Leila ou Pauline…peu importe son prénom…ce n’est qu’une hôtesse de caisse. Quant à eux…leur nom ce n’est pas important non plus… ils seront toujours Monsieur ou Madame.

Le samedi 9 juillet, Stéphanie surveille les six caisses automatiques lorsqu’une cliente lui demande de "soustraire deux paquets de pâtes sur les quatre de ses achats". Stéphanie, occupée dans la réalisation de la manipulation sur son écran, ne voit pas et ne peut pas voir que la cliente passe à son insu un article sans l’avoir scanné : une boîte de sauce tomate, à 0,85 centimes d’euro.

Les agents de la surveillance du magasin détectent la fraude et intiment donc à la cliente de payer les 0,85 centimes dus. L’affaire aurait pu en rester là mais, les jours suivants, Stéphanie a reçu une mise à pied de onze jours et a été convoquée à un entretien préalable au licenciement. Elle ne s’y présentera pas et recevra par la suite une lettre lui annonçant son licenciement pour faute grave.

Ce fait n’est pas une anecdote mais une tragédie

Pour les capitalistes, ce sont 0,85 centimes d’euro et une lettre recommandée : un simple nom à changer sur les plannings de la semaine prochaine.

Pour cette femme, la vie bascule. Mère de trois enfants, elle se retrouve au chômage à la quarantaine. À cette situation dramatique s’ajoute le fait que ses patrons l’ont licenciée pour faute grave : elle n’aura pas droit au préavis ni aux indemnités de licenciement. Un chômeur de plus…une dépression de plus…qui, comme d’autres, pourraitaboutir au suicide. Ils s’en moquent. Combien des vies ébranlées pour des sommes infimes, pour des faits que des êtres sensés pourraient trouver risibles ? Quelques centimes… un mot qui ne convient pas selon l’échelle hiérarchique, quelqu’un qui essaye de défendre ses droits… Dans la grande distribution, dans le commerce, cela ne doit pas exister et est sévèrement puni. Dans les magasins comme dans les usines, le patron est roi, ce qu’on appelle « démocratie » n’existe pas, ils font et défont à leur guise. Comme si cela ne leur suffisait pas, ils veulent empiéter toujours plus sur les droits des travailleurs et, avec la loi El Khomri, veulent donner un cadre légal et généraliser ce qui se fait déjà dans beaucoup de boîtes.

Toujours moins de personnel, toujours plus d’exploitation !

Quand on connaît les conditions de travail dans la grande distribution, on sait pertinemment que le « zéro faute » tant demandé par ces sangsues est absolument impossible.

Nous travaillons dans un environnement très bruyant, on exige de nous des rythmes et des cadences toujours plus accélérées, sans possibilité de faire une pause, même pas pour aller aux toilettes.

Il peut y avoir un oubli, les clients peuvent chercher à nous embrouiller, à nous voler, on doit faire preuve d’une capacité de concentration inouïe.

On doit encaisser, passer les articles à toute vitesse, répondre aux questions des clients sur les sujets les plus divers et inimaginables, répondre au téléphone à des questions souvent hilarantes. On doit bien regarder notre écran et surveiller que les articles ne se répètent pas ou, cas contraire, qu’ils soient passés sans être scannés. En même temps, nous sommes obligé.e.s de bien regarder dans les sacs et les cabas des clients, les sacs à dos, regarder sur le miroir placé tout en haut de notre tête que rien ne se cache au fond des chariots, regarder dans les caddies à roulettes tout en bas de notre caisse que rien n’ait été oublié, surveiller qu’un client ne traîne pas un pack de lait par terre avec son pied et qui échapperait à nos capacités visuelles. Dans le même temps, ne pas manquer de voir si les clients qui se glissent derrière celui qui est en train de payer ne cachent aucun article, sans quitter la vue de notre écran pour s’assurer qu’on a tapé le bon montant des billets pour éviter l’erreur de caisse, et faire très attention au rendu de monnaie, compter deux fois pour pas nous tromper… Pour les erreurs de caisse, soit on les paye de notre poche, ce qui n’est pas légal…soit on reçoit un avertissement. Au bout du troisième avertissement, on peut être licenciée.

Je veux le crier haut et fort ! Il est impossible d’effectuer toutes ces tâches à la fois, nous n’avons que deux yeux, et deux mains, et deux oreilles !…au cas où les patrons ne seraient pas au courant…

De plus…comment faire pour garder le calme et la concentration quand on a travaillé 7 heures continue sans faire une pause ? Comment garder la concentration quand, étant pour la plupart des femmes, nous ne pouvons pas aller aux toilettes alors que nous avons nos règles et que nous sentons que ça déborde ? Malgré que ne soit pas agréable de parler de ces sujets intimes, il est nécessaire, pour que les lecteurs comprennent, que ne pas commettre des erreurs quand on est caissière est strictement impossible à cause des conditions inhumaines de travail auxquelles nous sommes soumises.

Les patrons, d’un moral strict et très exigeant envers les employés, ne le sont pas autant envers eux-mêmes

Ils nous licencient pour 0,85 centimes…mais combien ils nous doivent ? Les heures supplémentaires qui ne sont pas payées…toutes ces minutes qu’on laisse quotidiennement car il est impossible de fermer la caisse à l’heure à cause des clients qui ne cessent pas de s’y installer ; si on ne les encaisse pas, on nous fait un scandale. Mais en aucun cas ce n’est la faute des clients…C’est la faute des patrons qui ne prévoient pas le nombre nécessaire de caissières pour remplacer celles qui débauchent. Cela n’est pas innocent mais prémédité, ils comptent sur nos minutes volées.

Le temps de comptage de caisse qui, dans tous les magasins, s’effectue en dehors des horaires de travail affichées sur les plannings n’est par conséquent pas rémunéré…

Ils osent accuser Stéphanie de complicité avec la cliente…mais qui vole qui ? La caissière qui, abattue par la fatigue, ne voit pas le produit passer à son insu ? Ou les patrons qui consciemment et de manière systématique nous volent tous les jours 15, 20 ou 30 minutes non payées de nos heures de travail pour le comptage de caisse et les pauses que nous ne pouvons pas faire ? Prenons comme moyenne 20 minutes par jour et par caissière multipliées par des millions des caissières tout au long de l’année… Combien ils nous doivent ?

Stéphanie a la force de se battre, elle est soutenue par le syndicat et elle assure vouloir mener son affaire aux Prud’hommes. Mais nombreuses sont celles qui, licenciées sans peine ni gloire et sans être en capacité de se battre, sombrent dans la dépression. Peu importe pour les chefs et les patrons…demain on changera un nom sur les plannings.