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Débats

Paternalisme, impunité médiatique, relents néocoloniaux ?

« A la maison ! ». Pourquoi la sortie de Mélenchon dans le 18ème doit interroger

Le 23 mai dernier, une vidéo du quotidien de Yann Barthès a déclenché la polémique. En déplacement dans le 18° arrondissement de Paris, Jean-Luc Mélenchon réprimande des enfants qui sont en train de « chahuter » devant les caméras, leur ordonnant de rentrer à la maison après avoir distillé quelques perles dont on ne saurait sous-estimer la signification.

« Eh venez un peu ici. Vous allez arrêter ça. Arrêtez ça. Arrêtez. Calmez-vous. Vous passez pour des barbares après. Ils vous filment, et après, on passe pour des sauvages. Donc vous arrêtez ça parce que vos parents, ils ne seraient pas contents de vous voir faire ça. D’accord ? Tout le monde à la maison maintenant. Allez ! A la maison ! »

Jean-Luc Mélenchon, à des enfants chahutant devant les caméras, le 23 mai dernier dans le 18°arrondissement de Paris

Cette sortie de Jean-Luc Mélenchon n’aura pas manqué de faire parler. Pour un certain nombre de soutiens du leader de la France Insoumise, il ne s’agit que d’une péripétie de plus, un non-événement, toute mise en question relevant d’un « bashing » envers lui, procédé courant depuis le début de la campagne présidentielle. S’il est certain que, sur certain dossiers (comme celui de la plainte de Cazeneuve ou bien encore sur la « diabolisation » de Mélenchon lors de la dernière semaine de la présidentielle et dans l’entre deux tour), les classes dominantes sont tout à fait enclines à tailler le désormais candidat dans la 4° circonscription de Marseille, l’affaire de la vidéo du 18° arrondissement de Paris, ne peut pas être « balayée » d’un revers de main en brandissant cet argument du bashing, parfaitement frauduleux en l’occurrence.

« Sauvages », « barbares ». Une posture paternaliste et des mots extrêmement durs qui enferment une signification coloniale

 
Evitons d’emblée tout faux-débat. Jean-Luc Mélenchon n’a pas directement traité les quelques enfants chahutant sur son passage de « sauvages » et de « barbares ». Certes, mais c’est tout de même la moindre des choses pour celui qui prétend incarner l’espoir d’une renaissance de la gauche, « l’ère du peuple » et son « avenir en commun » ! Il n’en reste pas moins que le rappel à l’ordre auquel il procède auprès de ces enfants charrie une série de postures et de relents parfaitement incompatibles avec les valeurs prônées à la « gauche de la gauche », dans la « gauche radicale » et jusqu’à l’extrême gauche. C’est sur ce problème politique qu’Elise Lecoq, enseignante dans le 93 et candidate aux législatives pour le NPA à Saint Ouen, a tenu à intervenir dans cette vidéo.

Au vu du nombre de commentaires, parfois singulièrement violents, qu’ont suscité les propos d’Elise Lecoq, il est essentiel de mettre les points sur les « i » concernant les trois problèmes majeurs qui ressortent de la vidéo de Mélenchon.

D’abord, la plus évidente, est la posture paternaliste. Jean-Luc Mélenchon n’est évidemment pas un individu lambda, en tant que personnalité politique, il jouit d’une « aura » d’autant plus démultipliée à proportion de son bon résultat de l’élection présidentielle, et chacun de ses comportements est susceptible de faire des émules. L’ancien professeur de français impose aux enfants qui marchent devant lui de se taire, de se calmer. Ils font trop de bruit. Trop de chahut à son goût. Et il leur intime de rentrer « à la maison ». Exercice d’autorité classique et légitime disent d’aucun-e-s, on ne va les laisser les gamins dire et faire n’importe quoi, des gamins qui piaffent dans tous les sens doivent être « recadrés ». Et ils doivent obéir, point barre. Sinon où va-t-on ? Mélenchon a donc raison, s’insurgent certains commentaires sur les propos d’Elise Lecoq.

Dans l’émission Le jeu de la vérité du 27 septembre 1985, Coluche avait déclaré qu’il aimerait plus « que les enfants servent d’exemple aux parents, car il y a plus à apprendre des jeunes que des vieux. Les Chinois disent que l’expérience est une lampe que l’on porte sur le dos et qui éclaire le chemin parcouru. On fait des gosses et, je sais pas pourquoi, leur environnement, ce qui se passe autour d’eux ils se mettent à comprendre des trucs qu’on ne comprend pas.  » Sans entrer ici en profondeur sur les questions d’éducation, le rôle des adultes par rapport aux enfants, etc. disons au moins que ceux-ci sont rarement, à moins d’avoir été dûment cadrés dans ce but, les incarnations spontanées de la « courtoisie républicaine », c’est-à-dire de ce dressage dont l’Ecole à la française a le secret depuis bien longtemps. Mais surtout, le maître d’école Mélenchon les rappelle à l’ordre comme si la scène se passait dans une salle de classe… alors qu’on se trouve en pleine rue. Tapage diurne ? Trouble à l’ordre public ? Les gamins sont-ils en train de commettre un quelconque acte non « citoyen » ? Sont-ils ne serait-ce qu’en train d’interrompre Mélenchon qui serait en train de discourir ? Même pas. Mais on est face aux caméras.

Le parti pris de Mélenchon. Par leur attitude, les enfants seraient responsables de l’instrumentalisation médiatique raciste

 
Second problème, donc : pourquoi Jean-Luc Mélenchon brime-t-il ces enfants ? Parce que leur attitude permettrait, rendrait possible les pires instrumentalisations en tout genre par les médias. On revient plus bas sur la signification des mots qu’il emploie, concentrons-nous sur la vision qu’incarne sa démarche prétendument dans l’intérêt des enfants eux-mêmes : en résumé c’est aux populations déjà stigmatisées des quartiers populaires, aux enfants issues de minorités ethniques, d’être « irréprochables », et en l’occurrence d’être plus irréprochables que les autres. Entendre : il faut se tenir à carreau, surtout devant les caméras, si l’on ne veut pas se faire stigmatiser, se faire traiter de « sauvage » ou de « barbare ». C’est tout juste s’il ne dit pas « Fermez-là, assimilez-vous et vous serez bien traités »… Bref, les victimes deviennent co-responsables de leur oppression, et leur émancipation passera par leur silence et la… discipline républicaine. L’élément peut-être le plus dérangeant de cette séquence est bel et bien cette affirmation implicite du fait que si ces enfants passe pour des « sauvages » et des « barbares », c’est en partie de leur faute !

Bien curieuse façon de faire œuvre éducative et de combattre le racisme structurel dont ces gamins sont victimes, et dont les grands médias sont effectivement un relais permanent. Or le plus amèrement ironique, c’est que Jean-Luc Mélenchon, dans cette affaire, à la fois « dénonce » la manipulation des médias – puisque ceux-ci contribuent à la stigmatisation – mais au final les épargne allègrement. Pourquoi donc, au lieu de fliquer les gamins, n’interpelle-t-il pas les journalistes présents, par un de ces petits mots bien placés dont il a l’habitude, sur cette même thématique ? On aurait apprécié. Mais cela aurait consisté pour Mélenchon à sortir de la contradiction consistant à avoir, au moins en partie en l’occurrence, un pied dans chaque camp.

Or, et c’est le troisième problème, qu’Elise Lecoq développe dans sa vidéo, les mots employés par Jean-Luc Mélenchon, « sauvages » et « barbares », combinés à cette posture entretiennent bien la signification que leur a donné la longue histoire coloniale de l’impérialisme français. On pourrait suggérer, bien sûr, qu’il s’agit d’une simple maladresse de la part du leader de la France Insoumise, ce qui serait de toute façon une « erreur de com’ » monumentale. Mais la contradiction est plus profonde et on ne peut éviter de la pointer : la campagne présidentielle de Jean-Luc Mélenchon elle-même a marqué une réorientation majeure par rapport à sa campagne de 2012. Revendication de la révolution de 1789, soit, mais sur cette base, mise à l’écart des drapeaux rouges et de l’Internationale lors des meetings au profit des drapeaux bleu blanc rouge et de la Marseillaise : le contraste avec la campagne d’il y a cinq ans est tout à fait saisissant. Une réorientation idéologique et un ode tous azimuts à la « République », fût-ce une VIe, qui n’est pas, au fond, pour inquiéter les classes dominantes au-delà du raisonnable. Sur la question plus spécifique des colonies, Mélenchon n’est, de même, pas en reste. « La Guyane, c’est la France ! » avait-il ainsi tweeté lors du mouvement de grève générale qui a secoué la colonie française lors de la présidentielle, tandis que l’ensemble de son programme sur la mer, grandement mis en avant, s’appuyait sur une exploitation au profit de l’hexagone des spécificités géographiques de ces colonies ou néo-colonies françaises. Quant aux sorties plus grandiloquentes, répétées, sur la France « universelle », présente « sur les cinq continents », elles sont bien dans les têtes.

Mélenchon n’est, certes, évidemment pas un représentant de la sombre bourgeoisie raciste qui surpeuple déjà l’espace politique hexagonal ni le relais majeur du racisme d’Etat qui sévit dans les plus hautes sphères. Mais l’orientation qu’il défend n’a clairement pas les anticorps suffisants pour se prémunir jusqu’au bout de leurs relents, même s’ils restent implicites ou détournés. Il est donc tout aussi évident que ce n’est pas parce qu’il incarne une force politique ascendante sur la gauche, que la droite l’attaque ou le pourfend, bashing décomplexé à l’appui en particulier à l’approche des législatives, qu’on peut donner un blanc-seing à ce genre de sorties. Bien au contraire, il faut justement d’autant plus les épingler que Mélenchon prend de l’importance et suscite de l’espoir, car, sinon, encore plus dure sera la chute.

Illustration issue de la vidéo du Quotidien




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