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Débats

Critique d'ouvrage

A propos de Congo d’Eric Vuillard : capitalisme, colonialisme et impérialisme

Dans ce récit, Vuillard nous raconte la réunion, le 15 novembre 1884, à Berlin, à l’initiative de Bismarck, des grands pays coloniaux de l'époque pour discuter des conditions les plus favorables à l'instauration du « libre-échange » en Afrique. Mais la richesse des nations se compte en nombres de morts, de pays colonisés, d'exactions, de déportations ; la poudre des canons et les balles de fusil répondent aux petits fours et aux toasts des politiciens, banquiers et diplomates des grandes puissances trinquant au Progrès, à la Prospérité, à la merveilleuse entente entre les peuples.

La vérité du récit

« Tel est l’art du récit que rien n’est innocent. »

Eric Vuillard, L’Ordre du jour

Eric Vuillard prévient ses lecteurs : il n’écrit pas de romans, seulement des récits. « Dans mes livres, je n’invente rien, déclare-t-il dans l’Humanité,je m’en tiens aux faits. Bien sûr, j’incarne les protagonistes, je leur prête des pensées, parfois des sentiments. Mais rien qui mène au-delà des faits. C’est là ma part de fiction, au sens restreint du terme. » [1]

La nuance a son importance. Car sa littérature ne consiste ni en une œuvre de fiction ni une œuvre documentaire ; pas plus son œuvre ne se situe-t-elle à mi-chemin entre la fiction et la réalité. Car il ne s’agit pas tant pour Vuillard de brouiller la frontière, au demeurant fort mince, qui sépare la « fiction » de la « non-fiction », que de dévoiler, à travers ses « récits », nos propres fictions.

Son élaboration littéraire résout dialectiquement la tension subjectif-objectif propre au roman. Car les faits ne sont jamais simplement les faits. C’est plutôt leur arrangement méthodique qui produit une impression de cohérence ; le récit semble alors plausible, et on le note dans nos grands livres d’Histoire. Mais Vuillard n’a de cesse de prendre le contre-pied de cette Histoire que nous croyons connaître. Dans l’arrangement et le réarrangement des faits, dans un regard subjectif qui dévoile la réalité objective derrière l’apparente neutralité des faits, Vuillard dévoile les histoires qui peuplent notre Histoire, son montage est un démontage ; ses récits sont des machines à déconstruire nos grands récits : la conquête de l’Ouest dans Tristesse de la Terre, l’Anschluss dans l’Ordre du Jour, et le partage du Congo par les grandes puissances impérialistes dans Congo. « C’est que la connaissance, écrit Vuillard, ne consiste pas à déchiffrer des données, mais à produire un discours. L’un des versants de cette opération est le montage. On ordonne des événements, on établit des correspondances entre les faits, et tout cela compose une intrigue. C’est là, je crois, que la fiction s’enracine.  »

Que reste-t-il lorsque l’on gratte la couche de vernis qui enduit ce que l’on nomme pompeusement l’Histoire ? Pas grand-chose de glorieux. Eric Vuillard dénude, à travers ses récits, la réalité morne et crue du capitalisme.

Aux racines du mal : la richesse des nations

« Le mal, c’est ça. Voici les vrais paludes, le masque : la conférence de Berlin et la richesse des nations. »

Eric Vuillard, Congo

Comme l’écrit Vuillard : «  On n’avait jamais vu ça. On n’avait jamais vu tant d’Etats essayer de se mettre d’accord sur une mauvaise action.  » Et pour cause. A Berlin sont réunies la fine fleur de l’impérialisme, disputant les conditions auxquelles se partager un pays : France, Royaume-Uni, Angleterre, Etats-Unis, Portugal, Autriche-Hongrie, Danemark, Espagne, Italie, Pays-Bas, Russie, Suède, Turquie, et surtout la Belgique, avec, à sa tête, le roi mégalomane Léopold II, ce roi immense qui, du haut de ses deux mètres, rêvait de posséder, oui, posséder, comme un enfant son jouet, posséder un pays à lui tout seul – en l’occurrence le Congo.
Comme Vuillard l’écrit en ouverture de son récit : «  Les français s’emmerdaient, les Anglais s’emmerdaient, les Belges s’emmerdaient, les Allemandes, les Portugais et bien d’autres gouvernements d’Europe s’emmerdaient ferme.  » Et dans cette atmosphère d’ennui putrescente, les grandes puissances décidèrent de partir à la chasse aux trésors.

Entre deux divertissements, entre deux balades en carrosse ou deux toasts, l’auteur nous plonge dans la chaleur moite du Congo ; on se prend à suivre les pas de ces aventuriers psychopathes, folles machines de guerre au service du capital, qui s’enfoncent, hargneux, comme possédés, dans la jungle du Congo, pillant et massacrant tout sur leur passage, au nom du progrès, ou de la prospérité, ou de la merveilleuse entente entre les peuples – ou parfois encore au nom de la simple brutalité. Parmi eux Fiévez, «  un de ces meurtriers qu’on utilise, un de ces enfants fous employés par la grande machine.  », tortionnaire sans pitié, véritable machine de guerre qui finira seul, une fois revenu du Congo, seul, alcoolique et malade, à pleurer, la nuit, ivre, devant la glace de ces bars qu’il hante, rongé par ses propres abominations – ou peut-être même pas.

Mais derrière la soif de sang de Fiévez, sourd la soif de lucre des capitalistes – et le sang répandu sur leurs pas. Vuillard nous dévoile la véritable nature du mal. Et ce que le mal perd en superbe, il le gagne en médiocrité – et nous, nous y gagnons en lucidité :

"Le mal n’est pas la jungle, comme une bête qui serait dans l’âme. Non. Le mal, c’est ce qui dévore, oh ! ce n’est pas une puissance obscure attirante, c’est cette petite chose qu’on entraperçoit, sur certaines photographies, dans le visage de Léopold, c’est la villa Malet, avec ses modillons, sa cascade, les satyres du palais Radziwill, et toute la philanthropie de Léopold. Le mal, c’est ça. Voici les vrais paludes, le masque : la conférence de Berlin et la richesse des nations."

La rationalité du capitalisme déploie des prouesses d’ingéniosité dans le massacre. C’est l’histoire de ce massacre, dans toute sa médiocrité, planifié et exécuté par des hommes tout aussi médiocres, dont la médiocrité contraste effroyablement avec l’ampleur de leurs sévisses, ce sont cette histoire et ces hommes que nous décrit Eric Vuillard.

Le dépeçage du Congo est orchestré par des hommes veules, veules mais puissants, très puissants, aussi puissants qu’avides : politiciens habiles, arrivistes de premier plan, hommes d’affaires insatiables, aventuriers ratés qui finissent massacreurs de peuples, noblions décadents, Ministres et Hommes d’Etat bouffis de millions et de petits fours, ivres de champagne et de lucre, tous ces hommes qui font l’Histoire, à coups de canons, à coups de millions, tous ces hommes qui pillent, mutilent, violent et assassinent des peuples entiers, les déportent, les exploitent, les dépouillent, pour des lopins de terre, de la gloire, du spectacle et, surtout, du caoutchouc. Oui, car le Congo est riche en caoutchouc. Et la civilisation, elle en a besoin, du caoutchouc. Il lui faut des pneus, et des capotes. Il faut rouler, il faut baiser. La civilisation roule et baise. Voilà, concrètement, à quoi riment les massacres ourdis par le capitalisme, à quoi servira tout ce caoutchouc : «  Bah ! On en fait des semelles de chaussures, des lacets, des préservatifs, et ce drôle de truc en forme de donut qu’on appelle – un pneu. »

Annexion ou partage du monde ? Du colonialisme à l’impérialisme

« On vit toujours entre deux mondes, entre deux moments de l’Histoire, entre deux courants qui s’affrontent et ne l’emportent jamais définitivement l’un sur l’autre, comme si nos forces, nos contradictions intérieures, luttaient là, devant nous, pour nous offrir le spectacle sanglant de nos démêlés dérisoires. »

Eric Vuillard, Congo

Notre époque ne fait pas exception. Nous aussi, nous vivons entre deux mondes. Et dans ce clair-obscur surgissent les monstres, écrivait Gramsci.
En cela, Congo fait étrangement écho à notre époque – comme le prélude à un nouvel orage d’acier –, à ceci près que le capitalisme est aujourd’hui dans une phase qui n’est plus celle du colonialisme que décrit Vuillard dans Congo. Non pas que le colonialisme ait totalement disparu : les grandes puissances gardent un œil – et leurs armées – sur leurs anciennes colonies, les rapports de dépendance noués à l’époque du colonialisme restent déterminants dans le flux des échanges économiques et dans la nature des rapports politiques entre les Etats. Et certes, notre époque ne fait pas exception, elle n’est pas avare en termes de boucherie. Pourtant, et à la différence de l’ère décrite par Vuillard dans son récit, de nos jours le monde a déjà été entièrement conquis, annexé, colonisé. Pas un lopin de terre qui n’ait désormais son propriétaire. Il n’y a plus de Congo à coloniser. C’est fini la chasse aux trésors. Nous nous situons actuellement dans la phase décrite par Lénine dans son ouvrage L’impérialisme : « L’impérialisme est le capitalisme arrivé à un stade de développement où s’est affirmée la domination des monopoles et du capital financier, où l’exportation des capitaux a acquis une importance de premier plan, où le partage du monde a commencé entre les trusts internationaux et où s’est achevé le partage de tout le territoire du globe entre les plus grands pays capitalistes. »

Après l’annexion, le repartage. Pacifique ? Rien n’est moins sûr. Lénine fustige les réformistes, dont Kautsky est le parangon, qui pérorent sur l’ultra-impérialisme, fantasme d’équilibre des puissances mondiales. Epoque hautement inflammable d’un capitalisme à l’agonie, dont les convulsions éclatent dans des conflits d’intensité et de nature variables partout dans le monde – guerres entre puissances interposées au Moyen-Orient, guerre commerciale entre la Chine et les Etats-Unis, résurgence de l’extrême-droite en Europe – l’impérialisme est le stade du déclin du capitalisme, et loin d’être uniforme, ce déclin n’est pas sans rabattre les cartes du jeu géopolitique – là des pays pourrissent, là d’autres gagnent en puissance, les grandes puissances se regardent en chien de faïence, s’arment jusqu’aux dents, se préparent, fébrilement, à un nouvel orage d’acier : «  déjà le monde grésille, déjà les archiducs sont en rang, déjà quelque chose bégaye, et fabrique tout ce qu’il faut d’obus et de canons.  » écrit Eric Vuillard dans un autre de ses récits, La Bataille d’Occident, qui traite de la Première Guerre Mondiale.

Etre radical, c’est prendre les choses à la racine, écrit Marx dans sa Critique de la philosophie du droit de Hegel. En cela, il n’y a pas d’écrivain plus radical que Vuillard, qui s’efforce d’explorer, à travers ses récits, les racines du mal.
Car dans une époque de brouillard saturée de mensonges, dans ce monde capitaliste où tout est contradictoire, où la réalité prend la pas sur la fiction, où un milliardaire raciste, xénophobe et sexiste, ancien créateur et producteur d’une émission de télé-réalité, avec une tour à son nom, brigue la présidence de la première puissance mondiale, dans un monde où la liberté c’est l’esclavage et la paix c’est la guerre, Eric Vuillard s’efforce, récits après récits, tâche impossible et toujours répétée, tel Sisyphe portant son rocher, de dire la vérité – et comme l’écrivait Lénine, «  seule la vérité est révolutionnaire. »




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