Genres et Sexualités

Tribune libre

A propos des luttes féministes et du burkini

Publié le 19 août 2016

Suite aux déclarations de Valls, et à l’interdiction du burkini par plusieurs mairies, notamment de droite, l’offensive raciste et islamophobe bat son plein pour stigmatiser les populations musulmanes ou assimilées comme tels. Au cœur du débat houleux qui entremêle religion(s), féminisme et politique, nous reproduisons ici une contribution intéressante de Françoise Vergès qui approfondit les questions historiques de la lutte féministe et ses rapports complexes avec la laïcité et notre situation post-colonialiste.

Je lis ici et là que le fait que des femmes portent un burkini serait contraire aux combats féministes des années 1970. Je me demande qui étaient ces féministes dont il est question. Aux États généraux des crimes contre les femmes à la Mutualité en 1972, la dénonciation de la nudité dans la publicité, de l’instrumentalisation du corps des femmes par le capitalisme et la consommation. Liberté du corps, s’habiller comme on veut ne signifiait pas la "nudité laïque" mais le refus du diktat sexiste et patriarcal, d’un certain conformisme : pouvoir porter le pantalon au travail, des jupes courtes, des jupes longues, des cheveux courts, des chaussures sans talon, des foulards sur la tête, être topless sur la plage, porter un maillot une pièce...
Ça n’avait rien à voir avec la laïcité telle qu’elle est brandie aujourd’hui. Ce n’était pas au nom de la laïcité que les femmes s’habillaient comme ci ou comme ça mais au nom de leur liberté. Évidement, la liberté en question n’était pas complète, mais c’est comme aujourd’hui : on ne vit pas dans une société entièrement libérée de préjugés, normes, conformismes.

Mais c’est surtout que la manière dont ces années 1970 du féminisme sont présentées sert une ré-interprétation idéologique au service d’une politique racialisés. Elle réduit les luttes féministes à un truc assez dérisoire -le style vestimentaire- alors qu’il était aussi question de "libération des femmes" de luttes anti-impérialistes, anti-patriarcales et anti-capitalistes. Et, dès le milieu des années 1970, il existe des groupes de femmes immigrées, de femmes réfugiées politiques, puis la Coordination des femmes noires qui parlent d’autre chose que de style vestimentaire.

Cette relecture des luttes des femmes dans les années 1970 participe d’un révisionnisme qui tend à effacer des formes de radicalité politique. Et "le" féminisme - qui a toujours été pluriel, traversé de tensions et de frictions - devient un truc totalement idiot.

Je ne suis pas toujours à l’aise avec ces terme "féminisme" ou "féministe," mais là, c’est trop ! Trop de femmes se sont battues en prenant des risques réels, contre les violences faites aux femmes, contre le viol, les lois discriminantes, contre un virilisme dont les hommes sont aussi victimes, pour que leurs luttes soient réduites à "ma liberté c’est enlever le haut puis le bas."

Instrumentaliser ces luttes pour réprimer des femmes aujourd’hui est une insulte.

"Sauver les femmes de couleur des hommes de couleur", pour reprendre l’expression de Gayatri Spivak, est une vieille stratégie coloniale. Elle est reprise aujourd’hui. Et les droits des femmes sont utilisées, plus que jamais, pour contribuer à la répression, ils deviennent même l’instrument le plus invoquée pour justifier des mesures discriminantes, racistes et répressives. Il est temps de redonner aux luttes des femmes leur dimension subversive.

Françoise Vergès