Jeunesse

Sélection dans l’enseignement supérieur

APB, tirages au sort à l’université : comment laisser les jeunes les plus défavorisés sur le banc de touche.

Publié le 7 juillet 2016

Le thème des sans-facs à chaque rentrée est devenu un marronnier. Avec les demandes d’inscription en hausse constante et les restrictions budgétaires, de plus en plus de jeunes bacheliers sont laissés sur le carreau en septembre. Mais cette dynamique n’est pas prête de s’inverser avec la divulgation d’une partie de l’algorithme du logiciel APB (Admission Post Bac) visant à sélectionner les candidats et la main mise, chaque année renforcée, des fameuses personnalités extérieures sur les décisions liées à l’avenir de l’enseignement supérieur.

A. Bronstein

APB, la partie émergée de l’iceberg

On se souvient des milliers d’étudiant-e-s sans fac à la rentrée dernière. Cette année, avec plusieurs dizaines de milliers d’étudiants de plus qu’en septembre 2015 et les budgets alloués à l’université qui restent stables, c’est peu dire que le problème ne risque pas de se résorber. Loin de pallier ce problème, le logiciel APB, mis en place en 2008, qui redirige les nouveaux bacheliers vers différentes universités et écoles par le biais d’un algorithme obscur, laisse sur le carreau de nombreux bacheliers, qui ne se voient affectés dans aucune formation post-bac. C’est la publication d’une partie du code source de ce logiciel qui a mis le feu aux poudres ces derniers jours, faisant réagir certaines organisations de jeunesse (l’UNEF et la Fage notamment).

Le ministère a en effet dévoilé le 1er juin dernier, soit le lendemain de la clôture des vœux de près de 1 million de lycéens, une partie de l’algorithme d’APB. Cela a confirmé ce qui était pressenti depuis plusieurs années : les places à l’université sont données en priorité aux élèves de l’académie où elle se trouve, puis à ceux qui ont placé la filière voulue en premier vœu, et si cela ne suffit pas, le logiciel départage les demandes d’inscription par tirage au sort, en toute illégalité. Avec l’accord du gouvernement, les universités vont à l’encontre de la loi qui stipule que l’accès à l’université de son choix doit être garanti à chaque bachelier.

Élitisme et sélection sociale

L’université, si elle est en théorie ouverte à tous, est l’un des hauts lieux de la sélection sociale. Le logiciel APB, fonctionnant en premier lieu sur un principe de ségrégation spatiale (affectations par académie), oblige les étudiants qui ne peuvent pas se payer d’écoles privées loin de chez eux à s’inscrire dans les filières disponibles dans les universités les plus proches du foyer parental, qui correspondent rarement aux aspirations des bacheliers. Le tirage au sort algorithmique défavorise en dernière instance les étudiants les plus défavorisés qui n’ont pas la possibilité de s’inscrire à la dernière minute dans une école payante. Les enfants d’ouvriers, se heurtant depuis toujours au plafond de verre et peinant à faire des études longues, souvent par manque de moyens, sont encore une fois laissés sur le banc de touche. À l’inverse, les étudiants issus de familles aisées pourront quant à eux se permettre d’étudier sans travailler à côté et réussiront donc plus facilement. Ils n’auront aucun problème à accéder à des écoles prestigieuses, souvent payantes, qui servent à la reproduction des élites.

L’utilisation du logiciel APB ne fait que renforcer la sélection déjà à l’œuvre depuis longtemps dans les universités. La polémique soulevée par la publication de l’algorithme d’APB n’est en réalité que la partie visible de l’iceberg. Depuis les lois LRU et Fioraso, permettant notamment à des personnalités extérieures de siéger aux conseils centraux des universités, les filières proposées doivent correspondre au « tissu économique local », et l’université s’intègre alors dans une logique de profit. Les filières non rentables pour les entreprises représentées au conseil d’administration sont fermées, et les cours sont assurés par un minimum de professeurs pour un maximum d’élèves. Le désengagement financier de l’État dans l’enseignement supérieur, obligeant les universités à se financer ailleurs est aujourd’hui complètement occulté pour laisser place à un fataliste « manque de moyen », au nom duquel le savoir et son accessibilité sont chaque année attaqués.

Lutter contre la sélection à l’université, et au-delà

Pour que chaque bachelier puisse intégrer la filière de son choix, dans l’université qu’il a choisie, il est nécessaire d’organiser la lutte de manière collective. En effet, la manière dont sont gérées les affectations tend à individualiser le problème : « Tu n’as pas été assez bon », « Tu t’es inscrit trop tard », « Tu aurais dû mettre autre chose en premier vœu »… Alors que c’est le système dans son ensemble qui génère cette sélection et cette inégalité des chances face à l’accès au savoir. Les collectifs de sans-facs et la prise en charge de cette question par les syndicats étudiants l’an passé sont de bons exemples à suivre pour non seulement répondre aux problèmes immédiats tout en prenant conscience que la bataille est bien plus vaste. Avec, en premier lieu, l’exigence d’un réinvestissement public de l’État dans les universités, l’abrogation des lois LRU et Fioraso et la mise en place d’un salaire étudiant permettant à chacun de pouvoir vivre dans des conditions décentes et d’étudier sans avoir à travailler en parallèle.