Société

Entretien avec le frère de la victime, Abdourahmane Camara

Abdoulaye Camara tué par la police au Havre il y a deux ans

Publié le 14 novembre 2016

Il y a toujours plusieurs vérités à une histoire. Celle que l’on nous donne, et celle qu’il faut aller chercher. Voici maintenant bientôt deux ans qu’Abdoulaye Camara a été tué par la police, les circonstances de sa mort restent encore aujourd’hui très floues, y compris pour la famille, qui a soif de vérité et demande justice. Retour avec Abdourahmane, le frère de la victime sur les évènements et diverses vérités cachées par la police.

Propos recueillis par Maryline Dujardin

Est-ce que tu peux nous raconter la nuit où ton frère a été tué ?

Ce soir-là, Abdoulaye est passé chez moi. Comme d’habitude, il passait souvent nous voir à la maison, pour discuter, même quelques minutes. Ce soir-là, il est passé vers 22h et a dû repartir vers 22h30. Il était tout à fait normal, c’était l’Abdoulaye joyeux comme d’habitude, il rigolait tout le temps, il est reparti chez lui et puis vers minuit, je venais de m’endormir et dans mon sommeil j’entends ma sœur crier mon nom et tambouriner sur la porte d’entrée. Je me réveille, j’ouvre et je la vois en pleurs. Elle me dit : « On a tué Abdoulaye ». Je comprenais rien, j’étais encore à moitié dans mon sommeil. J’ai pris mes affaires et je suis parti.

Je suis sorti. Je suis arrivé sur l’avenue du Bois au Coq, là où ils ont tiré sur lui. Il y avait un attroupement, il y avait les voisines qui avaient prévenu la police, en arrivant j’ai demandé « qu’est-ce que mon frère a fait ? ». Personne ne savait. Les gens me donnaient des versions différentes. Mon frère ne buvait pas, il n’aimait pas les gens qui buvaient, il n’avait pas d’arme à feu, alors aucune des versions ne correspondait à la réalité. Du coup j’ai arrêté d’écouter ce que me disaient les gens et je me suis dirigé vers les flics, je leur ai demandé « Il est où mon frère ? Qu’est-ce qu’il a mon frère ? ». Et eux ne m’ont pas dit la vérité non plus. Ils m’ont dit « Ne vous inquiétez pas, l’ambulance vient d’emmener votre frère à l’hôpital ». Du coup je me suis senti rassuré, et on a attendu pour avoir plus d’informations. Jusqu’à 5h du matin. Il faisait nuit mais quand l’heure avançait, le jour se levait doucement, et progressivement on voyait un corps au loin par terre. Après on a su que c’était celui d’Abdoulaye. On a compris que la police nous avait menti.

Quand ils vous ont dit qu’il était parti en ambulance, en fait il était déjà allongé là, mort sur le sol ?

Oui, au début il faisait noir et de loin dans la nuit on ne voyait pas le corps. C’est seulement au bout de quelques heures qu’on a vu et qu’on a compris. On a attendu de minuit jusque 6h du matin dans le froid sous la pluie, il y avait beaucoup d’allers-retours, personne ne venait nous voir, on n’avait pas de nouvelles, on ne savait rien et le procureur est arrivé vers 6h du matin et nous a dits « toutes mes condoléances ». Aucune explication. Même le procureur ne savait pas me répondre quand je lui ai demandé « pourquoi ils ont tiré sur mon frère ? ». Ensuite ils ont récupéré leurs affaires et sont repartis sans rien nous dire de plus, comme si rien ne s’était passé. Toute ma famille était sur place. Au début j’avais rassuré ma mère, mais quand le procureur m’a dit « condoléances » j’ai dû lui dire qu’Abdoulaye était parti.

Comme il n’y avait pas d’explications, la tension est montée. On est restés jusqu’à la fin, un camion est passé, ils ont ramassé le corps de mon frère. J’habite vraiment pas loin, à 100 mètres de là où ça c’est passé, et en rentrant chez moi une voiture de la BAC qui était sur place passe devant moi et s’arrête à mon niveau. Ils ouvrent la vitre et les personnes à l’intérieur se mettent à rigoler. Ils voulaient me dire « ça y est on a réussi. On l’a eu ».

Est-ce qu’Abdoulaye avait reçu des menaces ?

Oui, il avait eu des menaces de la part de la BAC bien avant ça. Ça faisait longtemps qu’il était menacé, lui spécialement. Souvent il m’en parlait et je lui disais « t’es parano mon frère ! », mais en fait il n’était pas parano du tout. Il me disait « fais attention à toi, parce que les flics me pistent, ils me menacent. Ils me disent ’t’inquiète pas, on aura ta peau’ ». Moi je le rassurais en lui disant « mais pourquoi ? Tu ne fais rien, t’as pas de business, t’as pas d’argent, tu roules en vélo, tu touches le RMI, tu n’as rien ! ». Il n’avait aucun problème avec personne, les gens le connaissaient, il était toujours en vélo, tout le monde l’aimait bien, il n’y avait pas de souci. Il me répétait souvent qu’il recevait des menaces de la part de la Bac et moi je ne comprenais pas, je pensais que ce n’était pas possible. Il en parlait avec ses amis. Et ça mes amis me l’ont confirmé : quand ils marchaient dans la rue avec lui, il se faisait contrôler, les flics le prenaient à part et lui disaient « toi tu peux y aller Abdoulaye, t’inquiète pas on t’aura ! ». Dans sa jeunesse il a fait une connerie, un braquage, et peut-être que c’est pour ça. Mais c’était quand il était jeune. Après il a bossé dans le désamiantage, puis il est tombé au chômage, puis RMI, et il a jamais refait de connerie. Mais maintenant, c’est ça qui résonne dans ma tête : c’est quand il me parlait de ces menaces et qu’il me répétait le « t’inquiète pas on aura ta peau ».

Quelle est leur version de l’histoire de cette nuit où ils ont tué ton frère ?

Ils ont dit que le soir il était chez lui, qu’il a défoncé son appartement, que soi-disant il a eu une crise. Mon petit frère je le connais, il n’a jamais eu de crise. Ils ont dit qu’il avait défoncé aux poings quatre vitres en double vitrage... C’est impossible. Sur ses mains, il n’avait aucune égratignure. Ils ont dit qu’il a agressé un passant. Il n’a jamais agressé qui que ce soit pour rien comme ça. Les gens le connaissaient, tout le monde peut témoigner et dire qu’Abdoulaye c’est pas quelqu’un qui agresse une personne. Il était plutôt du genre à protéger. Ils disent aussi qu’il a fabriqué un couteau à trois lames, genre qu’il aurait pris trois lames qu’il aurait scotchées.

Donc eux ils disent qu’il a eu une crise de folie, qu’il a tout cassé dans l’appartement puis qu’il a agressé quelqu’un dans la rue ?

Il y avait des traces de sang dans l’appartement, oui. Donc il aurait soi-disant cassé les vitres, après il serait sorti dehors.

Dans l’appartement il y avait du sang un peu partout, sur les vitres, sur les portes. La police a mis de la poudre par terre pour prendre les empreintes des chaussures. Quand on a récupéré l’appartement, on a vu qu’il y avait plusieurs traces de baskets et Abdoulaye ce soir-là était pieds nus. L’autopsie révèle aussi que mon frère s’est pris des coups de couteau, à des endroits où on ne peut pas se les faire tout seul. C’est gros quand même, il s’est pris des coups mortels à des endroits où on ne peut pas se les faire tout seul. Dans cet immeuble-là, il y a une famille qui habite au-dessus et qui nous a dit que ce soir-là, dans l’appartement de mon frère, il y a eu beaucoup de bruit. Il y a eu les cris d’une femme. Un autre voisin dit avoir entendu mon frère monter en courant dans les escaliers comme s’il cherchait quelqu’un. Après, il est sorti comme à la recherche de quelqu’un. Des filles lui ont indiqué une direction et il est parti dans cette direction. C’est à ce moment-là qu’il a croisé la BAC. Eux, ils n’ont pas cherché à comprendre : peut-être que mon frère était venu leur demander de l’aide, mais eux ils ont descendu leur fenêtre de voitures et ils l’ont gazé direct. Il était en sang, en short pieds nus, il se dirige vers eux et ils le gazent, c’est des cowboys.

Il y avait deux voitures : la brigade canine et la BAC, qui le suivait. Lui il continue de marcher aveuglé sur 200 mètres. La BAC repasse à côté de lui pour lui remettre un coup de gazeuse. Une personne qui était à sa fenêtre ce soir-là m’a dit qu’elle les avait vus lui en donner plusieurs coups. Je crois qu’ils se sont amusés avec lui en fait… Il cherchait à sortir du quartier, il cherchait de l’aide. Ils l’ont suivi sur tout ce chemin et il y a des caméras partout.

Arrivés sur l’avenue du Bois au Coq, ils disent avoir voulu sécuriser la zone, mais à cette heure-là il y a personne sur plus de 200 mètres. Ils auraient pu l’arrêter mille fois s’ils pensaient qu’il était dangereux, pourquoi ils l’ont pas interpellé ? La brigade canine ils ont un chien, il sert à quoi le chien ? Moi je me pose cette question : si c’est un homme qu’ils suspectent et qu’ils pensent dangereux, pourquoi attendre ? Et on connaît la BAC, ils n’attendent jamais, on les a déjà vus. S’il y a quelque chose ils t’arrêtent tout de suite sur place, ils n’attendent pas sur 50 mètres. Là, sur 200 mètres ils étaient en train de monter leur plan. Comment on va faire ? Comment on va lui tirer dessus ? Ils étaient en train de se préparer. Pour moi c’est un meurtre prémédité.

Quand Abdoulaye arrive sur l’avenue, il est désorienté. Là ils le prennent en étau et ils attendent soi-disant un Tazer. Ils sont en attente sur l’avenue à cet endroit, il y a au moins 5 ou 6 caméras. Et ils disent qu’à ce moment-là, il y a un individu qui se dirige vers Abdoulaye (ça c’est la première version d’un policier). Soi-disant Abdoulaye l’attrape, le jette au sol et lui assène un coup de couteau. Un deuxième policier dit qu’un individu sort de nulle part, qu’Abdoulaye se met à le poursuivre et lui met un coup de couteau dans le dos, qu’il se met sur lui à califourchon et l’assène de coups de couteaux. Et eux sont là à observer la scène, de ce qu’ils disent. Il y a un passant qui se fait agresser, et ils sont là à observer la scène ! Tout ça alors que mon frère s’était pris des coups de gazeuses et qu’il n’y voyait rien, surtout que mon frère n’avait qu’un œil de valide : le deuxième c’était un œil de verre, il n’y voyait rien !

La voiture de la brigade canine s’est avancée. Le conducteur a couru vers mon frère et lui aurait dit « vas-y, arrête ! ». Il dit que mon frère aurait jeté la victime par terre et aurait jeté le couteau en l’air dans sa direction. Il dit que de là il a fait feu, il a tiré, trois balles. Qu’en tirant il glisse, qu’il se met sur le ventre et qu’il tire. L’autre de la brigade canine le rejoint et tire aussi. La BAC est là, mais ils ne sont pas intervenus. Un de la BAC dit qu’il a pris la victime pour le mettre à l’abri derrière un arbre.

Et ce passant, alors, il s’est vraiment fait agresser par ton frère ?

Les flics ont pas voulu nous montrer la vidéo. On a vu que des photos tirées de la vidéo et où on le voit lui, mais très loin de mon frère, pas là où ça c’est passé. On le voit marcher tranquillement et c’est tout. On ne voit pas le moment où mon frère l’agresse. On n’arrive pas à comprendre. S’il s’est fait agresser, pourquoi ils ne nous montrent pasles images ?! Moi je n’ai rien vu ! Sur toute la ligne, c’est que du mensonge ! Ils ont fait des prélèvements sanguins sur tout le monde, mon frère il n’avait rien, le passant, voilà, il était ivre, mais les analyses des flics sont revenues et ça disait qu’ils ne pouvaient pas donner suite. « Non conforme », ça veut dire quoi ? Eux on ne peut pas savoir s’ils avaient de l’alcool ou autres dans le sang ! C’est un meurtre prémédité.

Quand on a récupéré l’appartement de mon frère, j’ai retrouvé un papier disant qu’il avait déposé une main courante contre les flics un mois avant pour harcèlement. Il n’a pas porté plainte au commissariat du Havre mais à Harfleur parce qu’il savait qu’il ne pouvait pas aller au commissariat du Havre pour porter plainte. Il avait aussi les numéros d’un avocat.

Mais notre situation n’est pas isolée. Avant nous, je connaissais l’affaire de Zyed et Bouna, mais j’avais pas entendu parlé d’Amine Bentounsi, de Wissam El Yamni, deLahoucine Ait Omghar non plus. Quand j’ai appris ça, je me suis dit « merde on est pas les seuls ». Nous on veut juste connaître la vérité et avoir une justice, si jamais il y a une justice !

Ce que la famille d’Abdoulaye attend aujourd’hui, c’est que justice lui soit rendue. Le 17 décembre, un rassemblement aura lieu à 14H30 sur le parvis de l’hôtel de ville du Havre. Des cars sont organisés au départ de Paris pour rejoindre le rassemblement !