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Plus de précarité pour plus de profit

Accords chez Michelin : ce que préfigure la loi travail

Publié le 15 juin 2016

Accords locaux négociés, le couteau sous la gorge des employés, chantage à l’emploi, travail de nuit accru et travail le dimanche, le tout sur fond de profits monstres et de délocalisations. Les « accords de réactivité et de compétitivité » signés ces derniers temps chez Michelin dans deux de ses usines françaises préfigurent ce qui sera à l’avenir le quotidien de tous les salariés du privé si la loi travail passe.

Arthur Nicola

« La troisième voie » : négocier site par site pour précariser l’ensemble des salariés
C’est le grand exemple promu par la presse pro-patronale pour vanter les mérites de la loi travail, Les Echos les premiers : Michelin aurait trouvé « la troisième voie » pour concilier profits des actionnaires et maintien de l’emploi. La réalité est cependant tout autre : il ne s’agit pas de concilier les intérêts de deux classes qui s’opposent, mais de dégager plus de profits en précarisant et flexibilisant encore plus l’emploi. En effet, dans deux des usines françaises du groupe, celles de Roanne (800 employés) et celle de la Roche-sur-Yon (760 employés), la direction de Michelin a imposé une nouvelle organisation du travail, par l’outil de plus en plus commun du chantage à l’emploi.
Pour imposer le travail dominical, une organisation du travail en 4x8 voire en 5x8, le nouveau patron de l’entreprise multinationale de Clermont Ferrand, Jean Dominique Senard, a utilisé simultanément le chantage à l’emploi et la négociation site par site : ce sont 1500 emplois en moins ou la précarisation pour cinq ans, et rebelote en 2020. Matériellement, à Roanne, les ouvriers passent d’une organisation en 3x8 (où trois équipes effectuent un roulement de 8h chacune) à 4x8. A la Roche-sur-Yon, c’est du 4x8 au 5x8. De plus, les employés seront obligés de travailler 16 dimanches par an en période de pic, et de se voir imposer de prendre des congés sur les périodes de creux ... Le but de l’entreprise ? « Amortir au mieux les machines qui vont tourner 6, voire 7 jours sur 7 et une plus grande réactivité à la demande client ».
En réalité, il s’agit avant tout de briser les conditions de travail des salariés : en travaillant la nuit, de surcroît avec des plages horaires aléatoires (en 4x8 ou 5x8, les plages horaires changeront d’une séquence de travail à l’autre), la vie sociale et familiale des salariés sera entièrement dépendante de l’entreprise, sans compter les dangers de tels rythmes de travail sur la santé.

Des concessions au profit des salariés ?

L’entreprise se targue d’avoir fait des « concessions » en modernisant ses usines pour qu’elles ne coulent pas (80 millions d’investissements pour Roanne, 60 pour la Roche-sur-Yon) et en promettant une compensation salariale pour le travail dominical (2 mois de salaires grâce au travail le dimanche). Il s’agit surtout de rendre ces emplois plus précaires pour ensuite les supprimer là où c’est possible.

En 2013, l’usine Michelin de Joué-lès-Tours fermait « pour manque de compétitivité » : 700 emplois ont disparu d’un coup. Vient ensuite l’atelier de rechapage de La Combaude. Entre 1999 et 2015, 11 600 emplois ont été supprimés chez Michelin, sur 30 000. La direction tente de faire croire que l’entreprise coule pour faire peur aux employés, mais elle dégage 12,2% de marge opérationnelle en 2015. En réalité, comme l’a annoncé le groupe le lundi 6 juin, il s’agit de poursuivre les économies sur le dos des travailleurs les plus protégés : l’entreprise « vise une réduction accrue de ses frais généraux, de 500 à 550 millions d’euros » qui se fera surtout par le non remplacement des salariés partant à la retraite : le chômage nourrit les profits. De plus, pour effectuer une « réduction des coûts industriels de 450 à 500 millions d’euros » entre 2017 et 2020, l’entreprise compte poursuivre ses « programmes d’amélioration mis en place depuis cinq ans » dont « l’augmentation des capacités de production dans les zones Asie, Amérique du Nord et Amérique du Sud ». En clair, délocaliser dans les pays pauvres où l’exploitation est plus rentable pour améliorer les profits. C’est ainsi que, sur le dos des travailleurs de France comme d’ailleurs, le groupe a dégagé en 2015 1,16 milliards d’euros de bénéfices, soit une hausse de 12,8%.

Une préfiguration qui attend l’ensemble du secteur privé

Tous ces reculs ont été faits dans le cadre légal actuel, mais la loi travail, qui doit revenir en seconde lecture à l’Assemblée prochainement, permettrait bien plus. A Roanne comme à la Roche-sur-Yon, les organisations syndicales ont cédé au chantage à l’emploi et n’ont pas fait opposition aux accords. Seule la CGT s’y opposait, mais ne disposant que de 44% des votes aux élections professionnelles, elle n’a pas pu faire opposition. Cependant, dans l’usine de Vannes, qui emploie actuellement 500 salariés, la CGT représente 60% des employés, ce qui lui permet de dénoncer l’accord, droit qui pourra être contré grâce à la loi travail : il suffira que 30% des OS signent et que 50% des employés votent « oui » pour qu’un accord passe.

Autant dire que les ouvriers, couteau sous la gorge, minorisés en partie par les cadres de l’entreprise, n’auront plus droit au chapitre. Au-delà de cela, Jean Dominique Senard, dans une interview aux Echos explicite ses prochaines batailles contre le monde du travail : « Il faut aller plus loin dans l’inversion de la hiérarchie des normes. Il faut pouvoir confier à la convention locale une primauté y compris sur des sujets qui fâchent comme le contrat de travail, la rémunération, les heures supplémentaires. On n’arrivera pas à réformer le Code du travail seulement par la loi, mais par des accords dérogatoires. » Traduction : pour pouvoir baisser les salaires tout en augmentant le temps de travail, pour pouvoir baisser les droits des salariés, il faut non seulement que la loi travail passe, mais que la casse de la protection des travailleurs continue et s’intensifie.

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