^

Politique

Bonapartisme faible

Affaire Benalla. Vers une « orbanisation » du macronisme ?

L'affaire Benalla a révélé à une large majorité de la population les aspects les plus bonapartistes du macronisme. De cette « République » des copinages, ou s'est forgée le clan Macron, à la liberté de la presse qui a été plus que verrouillée, le boomerang lui revenant en plein face, se dévoile de plus en plus l'« orbanisation » du macronisme comme un des traits caractéristiques de ce « nouveau monde ».

Montée de l’extrême droite en Europe : Les signes d’une « Orbanisation » ?

Voici maintenant 8 ans que Viktor Orbàn règne sur la Hongrie, en qualité de premier ministre. Largement plébiscité après les législatives de mai 2018, il incarne aujourd’hui la figure de proue de l’extrême droite européenne, largement cité en exemple par les différents partis xénophobes du continent.

Si Viktor Orbàn s’inscrit dans la continuité de la stricte tradition de l’extrême droite traditionnelle, il n’en reste pas moins que l’actuel premier ministre hongrois se distingue de ses prédécesseurs du XX° siècle. Tout d’abord, son nationalisme xénophobe se nourrit de la recherche d’une forme d’alliance des nations européennes, sans hiérarchisation, autour de deux axes fondamentaux, d’une part, une forme d’essence indépassable légué de la chrétienté et d’autre part la désignation claire d’ennemis mettant à mal cette alliance intemporelle, les migrants et l’islam. Si, bien sur, cette politique s’accompagne d’une forme stricte de nationalisme, prônant des valeurs xénophobes et mettant en avant la « pureté du peuple hongrois », la grande nouveauté constitue bien dans cette extension à une forme de « nationalisme européen », fortement alimenté d’un discours contre les élites concentrées à Bruxelles.

Et le moins que l’on puisse dire, c’est que Viktor Orbàn fait des émules sur le vieux continent. Dans les faits, la concrétisation de ce qu’il convient d’appeler une forme « d’orbanisation » se traduit par un durcissement des lignes de la droite classique d’une part, et par l’intégration de cette forme de « souverainisme communautaire européen » de formations d’extrême droite d’autre part. Or, de telle alliances sont visible en dehors des frontières hongroise, comme par exemple en Autriche mais aussi, et surtout, en Italie. Or, il s’agit là d’une donnée fondamentale puisque l’Italie reste aujourd’hui la troisième puissance économique de l’Union Européenne. De plus, on retrouve ces alliances au niveau parlementaire européen, autour du groupe Europe des nations et des libertés, qui rassemble de nombreux parti d’extrême droite à l’échelle du continent. Cette « orbanisation », pour l’instant partielle, de l’Europe est une véritable épine dans le pied de Macron. En effet, et bien que la Hongrie ne soit qu’une puissance économique moyenne et aucunement comparable avec la puissance impérialiste française, la dynamique actuelle tend à réduire l’espace et les coalitions possible pour le projet néo-libéral européen à la tête duquel veut se mettre Macron. Et c’est bien ces éléments là qui permettent aujourd’hui à Orbàn de se présenter comme une alternative sérieuse à Jupiter sur la scène européenne.

L’affaire Benalla comme révélateur d’un « illibéralisme démocratique » à la française ?

Mais la politique d’Orbàn ne se limite pas à cette forme de « nationalisme 2.0 » et sur l’exaltation plus classique de la « pureté du peuple », forcément à préserver de toute influence extérieure, chère à l’extrême droite traditionnelle. En effet, Orbàn se distingue aussi par une forme « d’illibéralisme » démocratique, selon le concept défini par l’essayiste américain Fareed Zakaria. Il s’agit d’une forme de régime où règne le multipartisme, et où les élections sont libres, au sens de la démocratie bourgeoise, mais où simultanément le concept de séparation des pouvoirs, les formes de contre-pouvoir classique et l’Etat de droit sont ouvertement asséchés et anémiés. L’une des caractéristiques centrales de cette forme d’illibéralisme démocratique consiste en l’exercice du pouvoir sous une forme clanique, ce qui n’est pas sans rappeler le régime politique qui s’est imposé dans la Russie post-soviétique, et qui est aujourd’hui encore à l’oeuvre. Et s’il serait erronée de placer sur un pied d’égalité la politique xénophobe macronienne, loi Asile et migration en première ligne, et celle de Viktor Orbàn, c’est bien sur ce glissement vers un illibéralisme démocratique qu’il est possible de parler d’une « orbanisation partielle » du macronisme.

A ce titre, l’affaire Benalla est un bon révélateur. Que cela soit en terme de formation d’un clan, d’un cercle restreint autour de la figure présidentielle à des poste clé pour l’exercice du pouvoir, de la recherche d’un écrasement total de l’opposition, notamment parlementaire mais aussi en ce qui concerne les contre-pouvoir classique, par la recherche, par exemple, de l’annihilation de la presse d’opposition, tout y passe. Il s’agit l’un des symptômes aigus du bonapartisme faible de Macron, que le scandale d’Etat met à nu et qui exacerbe un peu plus les contradictions. C’est ici une autre facette du « venez me chercher » d’Emmanuel Macron, interprété à juste titre comme une provocation contre les travailleurs et les classes populaires dans leur ensemble, bien barricadé dans son château élyséen (ou versaillais, c’est au choix) : il s’agit également d’un véritable camouflet pour la justice, tout aussi bourgeoise et complaisante qu’elle peut être à l’égard des classes dominantes, comme une tentative de couper court à toute investigations un temps soit peu sérieuse. En d’autres terme, il s’agit aussi, pour Macron, d’une façon de franchir le pas, et la ligne, de la séparation des pouvoirs politique et, en l’occurrence, judiciaire.

Les organisations ouvrières doivent apporter une alternative !

Dans ce cadre général se pose la question de l’alternative à ce monde pourrissant et générateur, en ces temps de crise organique du système capitaliste à échelle internationale, de phénomènes politiques « monstrueux ».

Or, si nous prenons l’exemple de l’affaire Benalla, les organisations ouvrières, politique comme syndicale, sont globalement restées en dehors du débat public. Il s’agit là d’une limite importante, qui a permis au débat politique de se cristalliser uniquement au sein des commissions d’enquête parlementaire, et ce malgré l’initiative partielle et minoritaire, mais salutaires, d’une échéance de rue le week-end dernier.

Mais la dynamique actuelle à échelle européen et cette « orbanisation partielle » du macronisme amène également à un constat qui dépasse la question de l’affaire Benalla, et que l’on peut résumer en une question : comment les organisations ouvrières, et les directions syndicales en particulier, peuvent-elles encore aujourd’hui tenir la ligne du « dialogue social » avec ce type de gouvernement ?

Bien sur, il n’est absolument pas nouveau que le « dialogue social » ne consiste en définitive qu’à maintenir, par des accords plus ou (surtout) moins bénéfiques pour les travailleurs, une forme de paix sociale. Lors de la bataille du rail, la stratégie du « deux sur cinq » était ouvertement une stratégie visant à ressusciter une forme de « dialogue social » avec un gouvernement bien décidé à passer au dessus de ce corps intermédiaire que constitue les syndicats. Et les récentes déclarations des dirigeants syndicaux, Martinez et Pavageau en tête, vont dans le sens de cette recherche de dialogue avec le gouvernement. Or, la première année du quinquennat de Macron, et la dynamique qui accompagne le début de cet « an II » va dans le sens d’une réduction de l’espace disponible à un retour d’une forme même parcellaire de ce « dialogue social ». C’est pourquoi, au vue de la situation d’ensemble, il est indispensable de revendiquer une rupture claire de toute négociations quelques soit avec le gouvernement. Une exigence qui sera d’autant plus nécessaire en vue de la rentrée sociale alors que Macron entend lancer un nouveau wagon de contre-réforme comme les retraites, l’un des grandes attaques à venir.

Crédits photo : Miniszterelnöki Sajtóiroda / Szecsõdi Balázs




Mots-clés

Emmanuel Macron   /    Politique