Société

La faute à qui ?

Affaire Kerviel – acte II : une condamnation courue d’avance

Publié le 19 janvier 2016

Souvenez-vous ! Nous en sommes en 2007-2008, la bulle financière explose, d’abord aux États-Unis, puis sur toute la planète. À cette occasion, la Société Générale, deuxième banque française, déclare qu’un de ses traders, Jérome Kerviel, a pris des décisions illégales et inconsidérées en engageant frauduleusement jusqu’à 50 milliards d’euros sur les marchés financiers, soit plus que ce que la banque possède. Krach, boom, et la panique inonde les marchés : une perte de 4,9 milliards s’enregistre pour la Société Générale soit 1/6ème de ses capitaux. La Société Générale porte plainte contre Jérome Kerviel. La banque est sauvée par un versement d’argent par l’État : 1,7 milliard. Le PDG garde son poste.

Pourtant, l’enquête de police menée en 2008 décrit Jérôme Kerviel comme un employé modèle, zélé, félicité par sa hiérarchie pour ses performances, encouragé à appliquer les techniques couramment usitées par la maison, un système de fraude bien rodé qu’il n’est d’ailleurs pas le seul à avoir exécuté. Le trader affirme même que sa hiérarchie a fait preuve de tolérance et lui a concédé des commissions exceptionnelles.

Sous la pression des petits porteurs d’actions Société Générale, une amende de 4 millions d’euros est décidée par la Commission bancaire qui constate une défaillance des systèmes de contrôle et de hiérarchie. Kerviel est condamné en 2010 à trois ans de prison fermes, et il doit rembourser 4,9 milliards d’euros à la Société Générale, ce qui est confirmé en appel. Le ridicule de la décision de justice est sans appel. Bien évidemment Kerviel ne pourra jamais débourser cette somme, ce que la Cour de cassation reconnait. Mais il reste encore le procès au civil.

Devenu malgré lui un symbole des dérives de la finance, Kerviel incarne l’absurdité d’un système et d’une justice à sa botte. À l’époque où les deniers publics rhabillent les banques, l’affaire est sur toutes les bouches, les faits dans tous les esprits : la direction de la Société Générale s’est clairement dédouanée de sa responsabilité sur le bouc émissaire Kerviel. Mais les preuves manquaient jusqu’ici pour le prouver.

Cependant, la policière de la brigade financière, Nathalie Le Roy, chargée de l’enquête, aurait récemment expliqué au juge qu’« à l’occasion des différentes auditions et des différents documents que j’ai pu avoir entre les mains, j’ai eu le sentiment, puis la certitude, que la hiérarchie de Jérôme Kerviel ne pouvait ignorer les positions prises par ce dernier ». La policière estime avoir été « instrumentalisée » par la Société Générale et n’aurait pas pu mener son enquête comme elle l’entendait. Le juge d’instruction Roger Le Loire a saisi la brigade financière pour vérifier les points soulevés par la policière, visée par une campagne médiatique destinée à l’intimider : folie — hystérie ? — victime d’un AVC, des rumeurs savamment répandues par les agents de communications et les relais médiatiques de la Société Générale.

C’est là que Mediapart intervient et révèle que la juge Chantal de Leiris, chargée du dossier, estime que « dans cette affaire, il y a des choses en effet qui ne sont pas normales. Quand vous en parlez, tous les gens qui sont un peu dans la finance, ils rigolent, sachant très bien que la Société Générale savait. (…) La Société Générale savait, savait, c’est évident, évident. » Contactée par téléphone par Nathalie Le Roy, la conversation est enregistrée à son insu. Car, très choquée par le traitement de paria que lui a réservé sa hiérarchie après sa déposition, la commandante de police a pris les devants afin d’éclaircir la situation qu’elle subissait.

Dans cet enregistrement audio de près quarante minutes, la juge de Leiris explique que l’enquête a été menée «  à charge  », sans expertise sur le montant du préjudice, dans une très grande proximité avec les avocats de la Société Générale. Enfin, elle confirme «  les pressions, des ordres venus d’au-dessus, de la hiérarchie  » pour classer sans suite, et même refuser d’instruire, les plaintes déposées par Jérôme Kerviel.

De façon étonnante, sans que Nathalie Le Roy ne sollicite ses réponses, la magistrate va loin et raconte les secrets de l’instruction, les coulisses du parquet, la proximité entre certains avocats et le ministère public dans le dossier. Le parquet, malgré ces révélations, se refuse à réagir. La presse ? Elle s’en garde bien ou alors c’est tout juste pour dénoncer la méthode déloyale de la policière. Cette dernière a aujourd’hui perdu son poste et reçoit des coups de téléphone anonyme de menace sur son portable et à son domicile, la prévenant : « Vous allez avoir des ennuis. »

Évidemment, aucune protection de l’administration n’est mise en place. Sous le contrôle de l’exécutif, elle contrevient à son devoir de mise sous protection des lanceurs d’alerte, maintes fois promise par le gouvernement… À la suite de ses révélations, plusieurs parlementaires ont pourtant insisté auprès du gouvernement pour que la commandante de police obtienne toutes les garanties de protection d’un « témoin majeur ».

Ce ne sont pas les seuls « problèmes ». La juge découvre que les scellés n’ont jamais été ouverts lors de l’instruction ou pendant les procès. Des témoins parlent de destruction de messages internes, demandée par la banque. Une expertise souligne les curieux blancs de trois heures qui existent sur les bandes d’enregistrement de l’ensemble des conversations entre Jérôme Kerviel et sa hiérarchie lors du week-end de janvier où tout fut découvert. Évidemment face à ces découvertes, l’ouverture d’une nouvelle enquête aurait dû être demandée.

Surtout, la juge raconte le parquet : des hommes au service de la Société Générale, vraisemblablement arrosés, et qui donnent l’accès des dossiers aux avocats de la banque. Et la juge de conclure : «  C’est vrai, moi, j’ai toujours obéi. Il fallait faire un non-lieu ab initio [classement sans suite]. Moi, j’ai dit “oui” sans arrêt. Mais ils savent bien que je n’étais pas favorable à tout ça  », explique-t-elle à l’enquêtrice à plusieurs reprises.

Les médias s’évertuent à faire croire à l’existence d’un « clan Kerviel » capable de manipuler et de faire plier la Société Générale — qui dispose de 29 milliards d’euros de capitaux, soit la 14e capitalisation du CAC40, la deuxième banque française — et mettent en doute cette version des faits, insinuant la non-fiabilité des sources que constituent cet enregistrement.

Rien de plus étonnant quand on sait que ces mêmes médias trouvent parfaitement normales les écoutes téléphoniques illégales — en passe de devenir légales — de toute la population mondiale par les services étatiques du type NSA ou DCRI… Alors que cette affaire révèle l’ampleur de l’influence corruptrice de la Société Générale, son emprise sur l’appareil policier et judiciaire, un journal comme Le Monde se contente d’annoncer que l’affaire Kerviel — qu’il faudrait appeler l’affaire Société Générale — sera peut-être rejugée.

Pas de doute, à de multiples occasions au cours de la Vème République, les banques d’affaires ou généralistes ont su montrer leur influence décisive sur l’appareil d’État. La Société Générale, comme les autres banques, possède cette capacité à spéculer, à faire faillite et à piller les caisses de l’État pour se renflouer, sans jamais reverser de réels bénéfices à l’État. Il s’agit de transfert d’argent public, des poches des plus pauvres vers les plus riches. Un scandale moral qui est au cœur des mécanismes du capitalisme, révélant une fois de plus la collusion entre l’État, les détenteurs du capital, ici bancaire, et la justice.

partager

Mots-clés