Société

« Un procès en sorcellerie »

Affaire Tarnac. Après 8 ans de chasse aux sorcières, la justice ne les jugera pas pour faits de terrorisme

Publié le 28 juin 2016

Sarah Macna

Souvenez-vous, c’était il y a 8 ans. Les médias dominants n’en pouvaient plus de joie : notre grande et fière police française avait réussi à arrêter de dangereux malfaiteurs reclus dans un petit village de Lozère. C’était « le groupe de Tarnac », autour de leur « leader » Julien Coupat, auteur-fantôme du pamphlet L’insurrection qui vient. Tout feu tout flamme, Sarkozy président et sa ministre Michèle Alliot-Marie décrétaient la guerre à « l’ultra-gauche », aux « anarchos-autonomes », et à ses dangereux terroristes qui... retardent des trains. En 2008, 10 personnes du « groupe de Tarnac » avaient été interpellées, dans le cadre d’une enquête sur cinq actes de sabotage de ligne SNCF, mis à l’arrêt à l’aide d’un crochet posé sur un caténaire.

Depuis lors, c’est un véritable feuilleton judiciaire qui a commencé. Un feuilleton qui n’est pas dû à la prolifération de preuves à charge - qui manquent cruellement en réalité - mais à la volonté du pouvoir politique d’abattre ce nouvel ennemi de « l’ultra-gauche », quitte à faire tomber le masque d’un Etat autoritaire. Les services de police reconnaissent en effet n’avoir aucune preuve formelle, autre que quelques écrits, et la présence des suspects près des lignes de TGV sabotées. Par la suite, des révélations feront état d’un dispositif de police colossal autour de la petite épicerie tenue par le groupe, notamment des micros et des filatures, tous placés sous le « secret de la défense », en dehors de tout cadre légal. De quoi créer un ennemi public numéro 1, qui encore aujourd’hui hante les esprits du gouvernement, comme en témoigne les récents propos de Manuel Valls : « Tous les casseurs trouveront la plus grande détermination de l’Etat, ces black blocs, ces amis de monsieur Coupat, toutes ces organisations qui, au fond, n’aiment pas la démocratie », déclarait-il le 17 mai dernier à l’Assemblée Nationale. Et pour tous ces gens-là, comme pour apparemment tous les manifestants ou grévistes de ces derniers mois, une seule qualification : terroristes.

C’est du moins ce qu’espérait le parquet, mais la Cour d’appel de Paris vient à nouveau de le mettre en tort, comme l’avaient fait les juges d’instruction. Les inculpés ne seront en effet pas jugés pour terrorisme, mais pour association de malfaiteur, en correctionnelle. Il y a un an déjà, le juge d’instruction anti-terroriste avait déjà retiré la mention de terrorisme, ce contre quoi le parquet (autrement dit, le pouvoir politique) avait fait appel. Une année de plus donc de gagnée pour faire peser une épée de Damoclès sur la tête des principaux inculpés, Julien Coupat, sa femme Yuldune Lévy, et Gabrielle Halez. D’après les comptes-rendus d’audience parus dans les journaux, la qualification de terrorisme aurait été retirée du fait de l’absence de victimes ou même de victimes potentielles par cet acte de sabotage.

Il reste néanmoins que, malgré l’absence de preuve et le délire répressif de l’Etat autour de cette affaire, le « groupe du Tarnac » reste encore sous les coups de la justice. A l’été 2015, le journaliste Marcel Gay, auteur de l’ouvrage « Le Coup de Tarnac », déclarait sur France info que cette affaire ressemblait fort à un « procès en sorcellerie ». Quelques livres, quelques discours un peu subversifs, une épicerie en Lozère, il aura en effet suffit de pas grand-chose pour 8 ans d’acharnement judiciaire. Les inculpés ont d’ailleurs lancé une série de procédures contre les méthodes policières dont ils ont été victimes, préjugés coupables avant même le sabotage des lignes TGV.