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Notre classe

A Saint-Ouen, mobilisés pour nos aînés

Aide-soignante en EHPAD : « A la fin de la journée, on a l’impression de sortir de l’usine »

Rose Maclean est aide-soignante depuis 7 ans et déléguée CGT à la maison de retraite « Les Lumières d’automne » à Saint-Ouen (93), qui compte une cinquantaine de salariés, pour 80 lits. Ce mardi, elle a manifesté jusque devant le ministère de la santé avec ses collègues, à l’occasion de la journée nationale de grève des EHPAD. Indignée par le manque de moyens alloués aux établissements, qui ne permettent pas d’assurer une prise en charge digne des personnes âgées, elle s’interroge sur les choix politiques à l’œuvre dans la société actuelle.

Révolution Permanente : Tu manifestais mardi avec tes collègues. Quels sont les problèmes que vous rencontrez ?

« Rose Maclean : Depuis 7 ans, j’ai vu nos conditions de travail se dégrader. Les résidents sont de plus en plus grabataires. Comme nos aînés préfèrent vivre chez eux et on les comprend, la plupart du temps quand ils viennent en maison de retraite c’est parce qu’ils ne peuvent plus vivre à domicile. Ils arrivent souvent fatigués, avec des démences, des poly-pathologies, ce qui fait que la prise en charge n’est pas facile. Et les moyens qu’on nous donne pour faire notre travail sont de plus en plus restreints à cause des baisses de budgets. Même la direction s’en plaint, alors nous c’est pire !

Au moment où on nous parle de bien-traitance de nos aînés, si nous même le personnel on n’a pas les moyens de bien travailler, forcément nos difficultés sont répercutées sur les personnes qu’on prend en charge. Je suis aide-soignante, mais c’est pareil chez les infirmiers, les psychologues, les psychomotriciens, tout le monde ressent un malaise. Dans tous les services il y a des restrictions budgétaires qui font que les gens se retrouvent à faire des choses qu’ils ne faisaient pas avant, le ras-le-bol est partout.

Ils avaient déjà réduit les effectifs il y a 4-5 ans, et puis il y a de plus en plus de contractuels. J’ai des collègues qui sont là depuis une dizaine d’années et ne sont même pas titularisés. Dans le privé ils se retrouveraient aux prud’hommes mais dans la fonction publique l’Etat a le droit. Ils emploient des gens avec des CDD qu’ils renouvellent pendant des années avant d’être titularisés. Donc pour la quiétude de la personne, pour avoir des projets personnels, ils sont très limités. C’est la précarité !

Donc nous ce qu’on demande c’est qu’on donne plus de moyens à notre direction, pour qu’on ait de meilleures conditions de travail, avoir plus de personnel. La France devient procédurière comme les Etats-Unis, donc on subit à la fois les plaintes des résidents et de la famille derrière, ce qui est normal d’ailleurs. En plus on est une majorité de femmes, avec des familles à charge, donc toute cette pression entre le travail qui est difficile, nos familles, les familles des résidents, ça fait beaucoup ! »

R.P. : Tu peux nous donner des exemples des conséquences concrètes de ce manque de moyens ?

R. M. : « C’est le manque de personnel, mais c’est aussi le manque de moyens pour les soins. Par exemple pour les soins de prévention par rapport à la fragilité des résidents, on va manquer de produits, de couches, des petites choses toutes simples, on en manque. La moyenne d’âge c’est 70-80 ans donc si on ne prend pas soin de leur peau par exemple, ils vont avoir des escarres, tout de suite c’est une dégradation rapide. Après ils ne mangent plus parce qu’ils sont malades, on peut avoir des septicémies, etc.

Et puis ce qu’on voudrait c’est avoir du temps pour s’occuper d’eux. Parce qu’on rentre dans l’intimité des gens, donc on a besoin de temps pour ça, se soucier d’eux, pouvoir les écouter. La plupart des salariés ont des fins de carrières très difficiles, des tendinites parce que c’est des gestes répétitifs. J’ai des collègues qui n’ont même pas 50 ans et sont bossues à force de faire toujours les mêmes gestes, la manipulation des personnes, etc. Quand on est dans la rapidité parce qu’on a trop de personnes et de tâches à prendre en charge, on n’a même pas tout le temps d’utiliser le matériel comme il faudrait, de le préparer… on fait les choses machinalement pour aller vite, dans la précipitation. On se retrouve parfois dans des situations où on retrouve une personne souillée qu’on n’a pas eu le temps de le changer ; ou qu’on demande de l’aide à une collègue et personne n’est disponible parce qu’il y a une urgence à gérer dans la chambre d’à côté. »

R. P. : En quelques sortes, vous n’avez pas de temps pour une prise en charge « humaine » ?

R. M. : « C’est tout à fait ça. Moi-même je me suis reconvertie dans ce travail parce que j’aime l’humain. Ce travail, si on n’a pas d’empathie, on ne le fait pas. Mais on arrive à un moment où la frustration est là parce qu’on fait les choses machinalement, on n’a pas la satisfaction d’avoir des échanges avec les résidents, on n’a plus le temps. Si le matin je fais un soin à une personne par exemple, après je n’ai plus le temps de revenir le voir dans la journée. On ne traite que l’urgence, l’hygiène, le minimum. Alors que c’est leur lieu de vie. »

R. P. : Ca joue sur le moral des salariés, ce sentiment de ne pas bien faire son travail ?

R. M. : « Bien sûr, parce que ce qu’on fait les machines pourraient le faire à la limite, si c’est pour le faire dans ces conditions. S’ils ont besoin de nous c’est parce qu’on a des choses à apporter. Des liens se tissent, on a des résidents avec qui on a plus de feeling. Et puis on rentre vraiment dans l’intimité des gens, donc tous les collègues ont beaucoup d’empathie, c’est une vocation. Donc si on n’a même pas le temps de prendre 5 minutes pour échanger avec les résidents, c’est dommage. Tout ça mis bout-à-bout, ça devient vraiment difficile. Quand on termine la journée et qu’on a l’impression de sortir de l’usine, forcément psychologiquement c’est difficile et le lendemain on y va à reculons. »

R. P. : Vous vous êtes mis en grève mardi, comment ça s’est passé ?

R. M. : « On a fait les soins le matin, puis à 13h30 on est partis à la manifestation à Paris, on était bien 22-23 à être en grève, presque la moitié des effectifs, et y compris la direction ! Même les familles des résidents ont signé une pétition pour soutenir notre grève, parce qu’ils voient bien nos conditions de travail. Ils nous disent souvent qu’ils nous admirent quand ils voient comment on travaille. Comme disait une infirmière à la télévision, une personne se retrouve souvent à donner à manger à deux résidents en même temps, pendant que l’un avale on donne à l’autre, c’est une chaîne en fait !

Donc on a manifesté devant le ministère de la santé, on a crié pendant deux heures mais personne n’est sorti évidemment, on n’a pas été reçus. Par contre il y avait des CRS ! Mais personne n’a daigné pendre le temps de venir nous parler. Mais les syndicats ont décidé de reconduire le mouvement. »

R. P. : Pour toi le gouvernement doit assumer ses responsabilités et débloquer les moyens qu’il faut pour la prise en charge des personnes âgées ?

R. M. : « Oui, quand il faut trouver l’argent quelque part ils finissent toujours par se débrouiller. On nous dit qu’il n’y a pas d’argent mais ce sont toujours les mêmes qui se serrent la ceinture. Ce qu’il se passe c’est que de plus en plus ceux qui peuvent se le permettre se payent des maisons de retraites privées, ou même se sacrifient pour ça, avec des résidents qui vendent leurs biens pour se payer la maison de retraite. Parce que même dans le public comme chez nous, c’est cher, 2000-3000 euros par mois, c’est en fonction des revenus de la personne. Une partie peut être subventionnée par le département, d’ailleurs ça montre bien qu’il y a de l’argent, donc ils feraient mieux de nous donner les moyens qu’il faut. Aujourd’hui il y a des maisons de retraite à deux vitesses. Ca ne veut pas dire que tout va mal, on ne peut pas dire que les maisons de retraite soient des mouroirs non plus, il y a quand même une prise en charge avec des activités, de l’animation, des sorties, etc. Mais ils pourraient nettement mieux faire. Il faudrait s’adapter à la population de plus en plus vieillissante, on a de plus en plus de centenaires, donc il faudrait mieux répartir l’argent pour en prendre soin. »

R. P. : Finalement c’est une question de société aussi, la façon dont on traite nos aînés…

R. M. : « Clairement. En plus la plupart de nos résidents ont commencé à travailler très tôt, certains à 14-15 ans, et ils ont continué toute leur vie… est-ce que nous demain on voudrait que nos enfants nous traitent comme nous on est en train de traiter nos anciens, c’est ça la question aussi, on est tous concernés. Parce que c’est sûr que si ça se dégrade aujourd’hui, quand ça sera notre tour, ça ne s’arrangera pas. Les maisons de retraites on ne pourra jamais être mécanisés à 100%. L’humain, on aura toujours besoin de nous pour nous en occuper. Donner des bons moyens pour faire ce travail et donner à nos enfants l’envie de le faire, c’est fondamental.

Le problème c’est qu’on oppose les générations entre elles. On nous fait bien comprendre que les personnes âgées ont un coût, et qu’il n’y a aucun intérêt à investir pour leur prise en charge. C’est grave une société où on laisse les personnes âgées de côté comme ça. »




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