Politique

« On est chez nous » ?

Ajaccio. Racisme et islamophobie sous couvert de défense de l’identité corse

Publié le 30 décembre 2015

Ces derniers jours, l’Île de Beauté a montré son pire visage. Après un épisode de caillassage des pompiers et des forces de l’ordre dans un quartier populaire d’Ajaccio, comme il en subvient dans d’autres banlieues des agglomérations de l’Hexagone au moment des fêtes de fin d’année ou du 14 juillet, plusieurs centaines de personnes, arborant drapeau corse et scandant des slogans racistes, ont tenté d’organiser une ratonnade en règle dans le quartier des Jardins de l’Empereur, saccageant au passage un lieu de culte musulman. Au gouvernement, on fait mine de s’offusquer. Mais tout dans la politique de Hollande et Valls, à commencer par les dernières mesures annoncées sur la déchéance de nationalité, jette de l’huile sur le feu et alimente l’islamophobie et le racisme.

Jean-Patrick Clech

Tout se précipite, donc, dans la nuit du 24 au 25 décembre, en plein réveillon, après que des actes de vandalisme ont été enregistré au cours des jours précédents aux Jardins de l’Empereur, quartier populaire d’Ajaccio qui ressemble à s’y méprendre à toutes les cités de l’Hexagone : populations racisées qui y sont ghettoïsées, un taux de chômage deux fois supérieur à la moyenne nationale sur lequel prospère la petite délinquance (la grosse délinquance, en Corse, étant l’affaire des promoteurs immobiliers, rarement inquiétés…). Ciblant pompiers et forces de répression, comme s’il s’agissait d’une seule et même chose, une dizaine de personnes encagoulées tendent donc un guet-apens aux soldats du feu. Deux pompiers sont légèrement blessés dans leur camion, dont le pare-brise a sauté, ainsi qu’un policier.

« Arabi fora ! »

Le lendemain, un rassemblement de soutien aux pompiers… et aux policiers est organisé devant les grilles de la préfecture. Parmi les 600 personnes présentes, on retrouve une bonne partie de l’arc politique et associatif de l’île qui vient d’élire à la tête du Conseil exécutif de Corse (l’équivalent du Conseil régional) Gilles Simeoni, figure de proue du nationalisme local. En fin d’après-midi, 200 à 300 manifestants se dirigent vers le quartier des Jardins de l’Empereur et la manifestation finit de prendre la tournure franchement réactionnaire qu’elle avait à l’origine.

Les auteurs de l’agression de la veille, pour les manifestants, ne peuvent être que des « arabes », puisque les événements ont eu lieu aux Jardins de l’Empereur. Les médias présentent la manifestation comme une façon de « tenter d’identifier et de retrouver les agresseurs de la veille ». Aux cris de « Arabi fora » [« Les Arabes dehors »] et « On est chez nous ! », c’est en fait une ratonnade en bonne et due forme, dans une région qui compte parmi les plus haut taux d’agressions racistes par habitant, qui se met en place. N’étant pas à un raccourci raciste près, une salle de prière est mise à sac par un groupe de manifestants, qui tentent de brûler des Corans, de même que la terrasse d’un kebab, les « arabes » des Jardins de l’empereur ne pouvant être que des « musulmans » fréquentant des kebab.

Le samedi 26, toujours pourvus de drapeaux corse et des mêmes slogans (plus français que corses, par ailleurs), plusieurs centaines de personnes défilent à nouveau dans le quartier des Jardins. Dans la soirée, le préfet, sur ordre du gouvernement, interdit les manifestations dans ce quartier jusqu’au 4 janvier, ce qui n’empêche pas des rassemblements de se tenir ailleurs dans Ajaccio le dimanche 27.

Le gouvernement plus martial que jamais

Côté gouvernement, les événements corses sont du pain béni. Dans un petit jeu désormais bien huilé, François Hollande, Manuel Valls et Bernard Cazeneuve se partagent les rôles.

On condamne les « dérapages racistes » mais on dénonce surtout les agressions « intolérables » subies par pompiers et policiers. On promet que les auteurs des attaques racistes et islamophobes seront identifiés, mais on a surtout annoncé l’interpellation de deux hommes possiblement impliqués dans le piège tendu aux pompiers pendant la nuit du réveillon. Parallèlement, le gouvernement fait mine d’être au-dessus de la mêlée et interdit les manifestations dans le quartier des Jardins. La mesure est liberticide, dans le droit fil de la lepénisation assumée de l’Exécutif, mais également stigmatisante, puisqu’elle ne concerne que les Jardins de l’Empereur dont les habitants vivent depuis dimanche une sorte de couvre-feu permanent, dans un quartier quadrillé par les CRS. Surtout, l’arrêté préfectoral, commandité par le gouvernement, vise à prévenir toute possibilité de légitime défense de ceux qui voudraient organiser la seule riposte antiraciste et anti-extrême droite qui soit : non pas en délégant ce combat à un gouvernement qui alimente le racisme et l’islamophobie et qui foule aux pieds, comme ceux qui l’ont précédé, le droit du peuple corse à disposer de lui-même, mais sur la base de la mobilisation des organisations syndicales, politiques et populaires qui refusent le poison du racisme, de la division et de la stigmatisation.

Une Corse raciste ?

Du côté du nationalisme corse, Femu Corsica, de Gilles Simeoni, et de Corsica Libera, de Jean-Guy Talamoni, ont adopté le même registre que le gouvernement. En plein processus, à leur façon, de dédiabolisation et en quête de dialogue avec Paris, Alors que le nationalisme modéré issu du nationalisme corse historique a obtenu 35% des voix aux élections du 13 décembre, se portant ainsi à la tête de l’Assemblée de Corse, ils ne sauraient faire autrement. Applaudir le préfet, quand ce dernier interdit les manifestations indique clairement quelle est leur logique politique. Simeoni et Talamoni, par ailleurs, ont eu beau jeu de souligner que leur mouvance se trouve aux « antipodes de tous les phénomènes de racisme, de xénophobie ou d’exclusion ». C’est oublier un peu rapidement que le nationalisme corse majoritaire, à l’exclusion de la gauche nationaliste, charrie avec lui un certain nombre de discours et de pratiques qui n’ont rien à envier à la droite la plus dure.

Le droit du peuple corse à l’autodétermination ne saurait, bien entendu, être assimilé à quelques centaines de racistes fascisants et islamophobes munis de fumigènes, arborant des drapeaux frappés aux couleurs de l’île et scandant quelques slogans en corse. Il est indissociable d’un combat plus général, à la fois contre Paris et la politique de sous-développement de l’île, dont pâtissent les secteurs les plus exposés et fragilisés de notre classe, à commencer par ceux des quartiers populaires d’Ajaccio, de Corte et Bastia, mais également contre les notables locaux en quête de respectabilité et les mouvances réactionnaires qui, souvent, se sont développées sous leur protection.