Politique

Pourri jusqu’à l’os

Alain Juppé, Bordeaux et la Françafrique

Publié le 18 novembre 2016

On ne sait pas bien comment, mais Alain Juppé a réussi depuis deux ans à se forger dans l’opinion une image de vieux sage, austère, intellectuel, de père de famille apaisant, dans un contexte de crise et de polarisation. A croire que l’exil au Canada a constitué une stratégie réussie de mise à l’amnésie collective, après sa condamnation pour « prise illégale d’intérêts » dans l’affaire des emplois fictifs de la mairie de Paris (un dossier qui n’était qu’un élément d’un scandale bien plus vaste et qui fut enterré, impliquant le trucage de marchés publics, la mobilisation d’électeurs fantômes, et le financement occulte du RPR). Et, aujourd’hui, quand on parle de Françafrique (ces réseaux politiques et économiques qui entretiennent l’influence néocoloniale de la France en Afrique) à droite, on pense plus aisément à Nicolas Sarkozy, son discours raciste de Dakar, son amitié avec l’avocat véreux Robert Bourgi, comme avec le dictateur ivoirien Alassane Ouattara, qu’il a installé au pouvoir bombardements à l’appui en 2011, ou encore son séjour sur le yacht de Vincent Bolloré au lendemain de son élection en 2007. Et pourtant, comme tout bon cacique de la classe politique française, Alain Juppé est lui même un sacré crocodile. Il sort même largement du lot. Illustrations.

Guillaume Vadot

Esclavage, pillages : Bordeaux, la ville de « l’accumulation primitive » à la française

Si Alain Juppé fait le pari de la mémoire courte, l’histoire impérialiste de la ville qu’il dirige, elle, ne l’est pas. Plus encore que Nantes en raison de la combinaison entre l’ouverture sur l’Atlantique et un arrière pays prospère, le port de Bordeaux a été le support, dès la deuxième moitié du XVIIème siècle, d’un développement proto-capitaliste spectaculaire. Pourquoi à cette date ? Car la couronne de France venait alors de racheter l’île sucrière de Saint-Domingue, et de permettre aux négociants bordelais de décupler leur implication dans le commerce triangulaire (farines, vins et bibelots contre esclaves capturés en Afrique, et esclaves contre monnaie sonnante et trébuchante, mais aussi sucre, dont la demande explosait à cette époque, coton, etc). Des Antilles, les marchands bordelais ramènent aussi café et indigo, qu’ils commercialisent en Europe. La perte de l’ancienne Haïti en 1793, et l’abolition de l’esclavage en 1848, oblige la bourgeoisie girondine à se recycler, sans quitter pour autant cette position de pointe dans ce que Karl Marx baptisera « l’accumulation primitive » : vers Terre Neuve, la Nouvelle Calédonie, le Sénégal (avec l’arachide). La ville de Bordeaux est ainsi pendant deux siècles un chantier permanent, et les somptueux hôtels particuliers qui se bâtissent témoignent, tableaux et sculptures à l’appui, de l’origine esclavagiste et proto-coloniale des fortunes amassées.

Alain Juppé et le tropisme françafricain de la mairie de Bordeaux

Si nombre de « grandes familles » bordelaises se sont reconverties dans d’autres secteurs de la production capitaliste florissante dès la deuxième moitié du XIXème siècle, d’autres ont profité de leur expérience impérialiste bien ancrée pour se mettre au centre du système de profit colonial. Et ce jusqu’aujourd’hui. Ainsi, si la famille Bardinet a du céder le rhum Negrita à l’un de ses concurrents, le groupe Fayart, numéro quatre du BTP français, est encore aujourd’hui un acteur clé de la captation des marchés publics africains, dont on sait à quel point ils ressortent d’un système de faveurs néocoloniales liées aux programmes de « développement » et de « désendettement ». Citons aussi l’historique négociant en cacao Touton, qui capte pas moins de 10 % du marché mondial, en plus de s’être récemment diversifié vers le café, et dont les héritiers ont investi dans plusieurs crus importants dans le bordelais. Quant au géant Castel, lui aussi groupe familial bordelais, il n’est rien moins que le premier producteur et distributeur de vins, bières et spiritueux en Afrique centrale, en plus de faire partie du trio de tête en France.

Le point commun de ces trois grandes entreprises familiales bordelaises ? Toutes sont proches de l’équipe municipale de Alain Juppé. Celle-ci compte d’ailleurs directement dans ses rangs l’une des descendantes de l’empire Touton, Elizabeth, qui est adjointe au maire. Et l’un de ses chargés de mission anime directement le Club Bordeaux Cameroun fondé par Castel... Il faut dire que la mairie de Bordeaux compte parmi les deux grands sièges des réseaux françafricains en dehors de l’Elysée, avec le conseil départemental des Hauts-de-Seine, dont on se souvient qu’il fut présidé près de vingt ans par Charles Pasqua, et que Nicolas Sarkozy tenta en vain de confier à son fils Jean en 2010.

Redevenu maire de la capitale de la Gironde en 2006, Alain Juppé a joué lui-même un rôle dans l’entretien et le développement des réseaux de la ville. Il a installé dans son équipe un adjoint au maire en charge de la coopération avec l’Afrique, le franco-camerounais Pierre de Gaëtan Njikam, qui lui a permis de tisser des liens toujours plus forts avec le régime de Paul Biya, qui s’est même rendu en visite officielle à Bordeaux en 2009. La directrice générale adjointe de la ville en charge des relations internationales est elle aussi une bi-nationale africaine, sénégalaise cette fois. Apparentée au premier dictateur de ce pays, elle a pu organiser la venue de son ancien président et numéro un de la francophonie, Abdou Diouf, en 2013. Quant à Alain Dupouy, l’un de ces patrons bordelais spécialisé dans l’import-export, il s’occupe directement du développement des réseaux de la ville sur le continent. Ces derniers, d’ailleurs, s’incarnent régulièrement dans des « colloques » ou « sommets » dont Alain Juppé est friand : celui de « l’année de l’Afrique » en 2010, l’« Africa-France business meeting » en 2011, financé entre autres par la mairie et le groupe Bolloré, ou encore le colloque « Bonnes nouvelles d’Afrique » qui a regroupé en 2013 tout le gratin du monde du développement, du patronat français en Afrique et des dignitaires des régimes amis. Alain Juppé s’y était vanté, raconte l’association Survie, des « relations d’exception que la ville de Bordeaux entretient avec l’Afrique ». On l’aura compris...

Rwanda, 1994 : quand la France aidait les génocidaires, Alain Juppé était Ministre des affaires étrangères

Mais, s’il s’est replié sur son bastion bordelais après s’être brulé les ailes, c’est en tant qu’homme d’Etat de la Cinquième république que Alain Juppé a joué un rôle de premier plan dans la politique impérialiste de la France. N’oublions pas en effet qu’il fut Ministre de la Défense de Sarkozy, et deux fois Ministre des affaires étrangères : récemment au moment des révolutions arabes, pendant lesquelles il s’assura de la pérennité des intérêts hexagonaux contre les peuples en révolte, et, sous Balladur, de 1993 à 1995. C’est-à-dire au moment du génocide rwandais des populations désignées comme Tutsis, par un régime ami de la France et se réclamant de la « pureté Hutu ». Un régime qui, depuis le coup d’Etat de Juvenal Habyarimana en 1973, bénéficiait de financements français, et d’une aide militaire qui allait de la formation à la fourniture d’armes, et ne s’est jamais interrompue, même après le début du massacre systématique et planifié de 1994. Il y avait eu 800 000 morts en trois mois, dans des conditions terrifiantes, et alors même que l’armée française, assez vite, était présente en force à travers son opération Turquoise. Plus de vingt ans après, et alors que Bernard Kouchner (pour le mitterrandisme) ou encore Nicolas Sarkozy, à droite, y sont allés de leur euphémisme, reconnaissant partiellement la responsabilité de la France, Alain Juppé lui n’a jamais changé de position, et continue à nier toute implication, toute faute. Seule affirmation dont il a été obligé de démordre, celle qu’il faisait en 1994 dans les colonnes de Libération, selon laquelle les massacres étaient réciproques, et que le FPR (Tutsi, organisation militaire qui combattait le régime) était lui-même génocidaire et que l’armée rwandaise était en position défensive...

Cameroun, Gabon, Sénégal : pour 2017, Juppé réactive ses (vieilles) relations

A l’approche des présidentielles de 2017 et, surtout, des primaires de la droite et du centre dont le premier tour se tient ce dimanche, il va de soit que le candidat Juppé compte sur l’ensemble de ces relations françafricaines pour peser, dans la bonne vieille tradition néocoloniale. Notons ainsi qu’il a chargé Eric Alain, patron d’une société bordelaise d’équipement médical particulièrement implantée en Afrique, de faire valoir ses arguments auprès de la communauté des Français installés en Côte d’Ivoire, un secteur bien ancré à droite comme on l’imagine, et où Sarkozy, guerre de 2011 oblige, est solidement ancré. Le 9 novembre dernier, c’est à l’ensemble des Français établis hors de l’Hexagone que Juppé envoyait un plaidoyer en sept points pour les primaires, expliquant qu’il ferait baisser les impôts pesant sur cette communauté, renforcerait leur accès à l’enseignement français, ou encore mettrait en œuvre une politique étrangère forte et offensive, garante de leurs intérêts.

Mais le maire de Bordeaux ne se contente pas de tenter de séduire, en coulisse, les électeurs de l’étranger (qui sont tout de même 40 000 au Maroc, 15 000 en Côte d’Ivoire, etc, et pourraient bien se mobiliser pour la primaire). Il reprend aussi attache avec ses vieux amis parmi les dictatures du pré-carré, au Sénégal, au Cameroun ou encore au Gabon, mais aussi au Maghreb où il était en tournée au printemps dernier. Cet été, une nouvelle version du colloque « Bonnes nouvelles d’Afrique » avait permis au camp Juppé, incarné en l’occurrence par un Pierre de Gaëtan Njikam devenu le Monsieur Afrique du candidat, de réunir à nouveau toute une clientèle de caciques des relations franco-africaines. Il faut dire que l’usage personnel de relations issues du pré-carré n’est pas pour Alain Juppé une nouveauté, et de cela aussi, il ne faudrait pas avoir la mémoire courte. Si, par exemple, l’ancien premier lieutenant de la Chiraquie, si influente sur le continent, s’est brouillé avec Robert Bourgi, c’est que ce dernier avait raconté publiquement la manière dont le « Club 89 », centre de réflexion animé par Juppé tout au long des années 1980, était somptueusement logé au cœur de Paris grâce à l’argent du gabonais Omar Bongo. Un dictateur qui, en 2003, l’avait richement accueilli juste avant sa condamnation, lors d’un séjour qui s’était poursuivi au Sénégal, pour lequel le président d’alors, Abdoulaye Wade, avait mis son avion privé à disposition de celui qui était encore président de l’UMP. Alain Juppé avait d’ailleurs longtemps possédé (ou possède peut-être encore), de notoriété publique, de même que le RPR et nombre de ses dirigeants, un compte privé à la banque Rivaud, c’est-à-dire celle du groupe Bolloré, autour de laquelle ce dernier opère de longue date ses montages financiers. Sans compter les relations perdues mais qui ont beaucoup compté, comme cette amitié avec Blaise Compaoré, un temps doyen des présidents françafricains, qui a mené au jumelage – encore bien en place – de la ville de Bordeaux avec celle de Ouagadougou.

Cet article n’est qu’un condensé rapide de quelques informations qui font partie du domaine public sur Alain Juppé, l’un des candidats potentiels des classes dominantes lors de la prochaine élection présidentielle. Comme des dizaines d’autres avant lui, il a maintes fois répété qu’il fallait « en finir avec la Françafrique ». Les réseaux, les trafics et les violences qui sont désignés par cette expression étant directement liés à la structure d’un capitalisme français prédateur, largement dépendant des rentes liées à la commercialisation des matières premières africaines, il est en fait assez clairement impossible de s’attaquer à celle-là sans s’en prendre directement à celui-ci. Et c’est évidemment l’inverse de la politique proposée par les grands candidats de la droite, de la gauche et de l’extrême-droite pour ce printemps.