^

Genres et Sexualités

Les bases sociales de la question féminine (III)

Alexandra Kollontai : « Une armée de femmes au-dessus des classes ? »

A l’occasion du 8 mars 2018, nous publions des extraits du texte paru en 1909 et intitulé « Les bases sociales de la question féminine », écrit par Alexandra Kollontai, grande militante révolutionnaire et pour l’émancipation des femmes. Cette troisième partie aborde la lutte pour les droits politiques.

« Les bases sociales de la question féminine » a initialement été traduit par AC pour ‘Solidarité internationale PCF’. Divisé en trois parties, il aborde la question de la lutte des femmes pour l’indépendance économique, le mariage et le problème de la famille et la lutte pour les droits politiques.

La lutte pour les droits politiques

Les féministes répondent à nos critiques en disant : même si les arguments derrière notre défense des droits politiques des femmes vous semblent erronés, l’importance de cette revendication, qui est tout aussi urgente aux féministes et aux représentants de la classe ouvrière, doit-elle être réduite ? Les femmes des deux camps sociaux, pour le bien de leurs aspirations politiques communes, ne peuvent-elles pas dépasser les barrières de l’antagonisme de classe qui les divise ? Elles sont sûrement capables de mener une lutte commune contre les forces hostiles qui les attaquent ? La division entre bourgeoisie et prolétariat est inévitable pour toutes les autres questions, mais sur cette question particulière, c’est ce que les féministes imaginent, les femmes de diverses couches sociales n’ont pas de différences.

Les féministes en reviennent à ces arguments avec amertume et perplexité, voyant des notions préconçues de loyauté partisane dans le refus des représentants de la classe ouvrière de se joindre à elles dans la lutte pour les droits politiques des femmes. Est-ce réellement le cas ?

Y-a-t-il une complète identité des aspirations politiques, ou cet antagonisme n’entrave-t-il pas la création d’une armée de femmes au-dessus des classes, sans division dans ce cas, comme dans les autres ? Nous devons répondre à cette question avant de dresser la tactique que les travailleuses emploieront pour gagner les droits politiques pour leur sexe.

Les féministes déclarent être du côté des réformes sociales, et certaines disent même qu’elles sont pour le socialisme – dans un avenir lointain, bien sûr – mais elles ne veulent pas lutter dans les rangs de la classe ouvrière pour la réalisation de ces objectifs. Les meilleures d’entre elle croient, avec une sincérité naïve, qu’une fois que les sièges de députées seront à leur portée, elles seront capables de panser les plaies sociales qui ne se sont développées selon elles que parce que les hommes, avec leur égoïsme inhérent, étaient les maîtres de la situation. Quelles que puissent être les bonnes intentions de ces groupes de féministes vis-à-vis du prolétariat, dès que la question de la lutte de classes est posée, elles quittent le champ de bataille apeurées. Elles pensent ne pas devoir interférer dans des causes étrangères, et préfèrent se retirer dans leur libéralisme bourgeois dont elles sont familieres.

Non, les féministes bourgeoises peuvent bien tenter de réprimer le véritable dessein de leurs désirs politiques, elles peuvent bien garantir à leurs petites sœurs que l’engagement dans la vie politique peut rapporter d’immenses avantages aux femmes de la classe ouvrière, l’esprit bourgeois qui pénètre l’ensemble du mouvement féministe donne une couleur de classe même à la revendication d’une égalité en droits politiques avec les hommes, qui semblerait être une revendication générale pour les femmes. Les différents objectifs, les diverses conceptions de comment les droits politiques seraient utilisés créent un fossé infranchissable entre les femmes bourgeoises et prolétariennes. Cela ne contredit pas le fait que les tâches immédiates des deux groupes de femmes coïncident dans une certaine mesure : pour que les représentants de toutes les classes qui accèdent au pouvoir politique révisent le code civil, qui dans chaque pays, dans une plus ou moins grande mesure, discrimine les femmes. Les femmes poussent à des changements légaux qui créeront des conditions plus favorables de travail pour elles ; elles s’uniront contre les régulations légalisant la prostitution etc. Cependant, la convergence entre ces tâches immédiates n’est que de nature purement formelle. Les intérêts de classe font que l’attitude de ces deux groupes face à ces réformes est contradictoire.

L’instinct de classe – quoi qu’en disent les féministes – se montre toujours plus fort que le noble enthousiasme de la politique « au-dessus des classes ». Tant que les bourgeoises et leurs « petites sœurs » seront égales dans leur inégalité, la première pourra, avec la plus grande sincérité, faire de grands efforts pour défendre les intérêts généraux des femmes. Mais dès que la barrière sera levée et que la bourgeoise aura accès à l’activité politique, les tout récents défenseurs des « droits de toutes les femmes » deviendront des défenseurs enthousiastes des privilèges de leur classe, contents de laisser leurs petites sœurs sans aucun droit du tout. Donc, quand les féministes parlent aux travailleuses de la nécessité d’une lutte commune pour réaliser certains principes « généraux des femmes », les femmes issues de la classe ouvrière sont naturellement méfiantes.