Genres et Sexualités

Femmes révolutionnaires II

Alexandra Kollontaï : l’amour et la révolution sexuelle

Publié le 22 août 2016

Alexandra Kollontaï est l’une des marxistes russes qui a traité de façon plus systématique la question de l’oppression des femmes et la révolution sexuelle d’un point de vue marxiste, sa vie étant, d’une certaine façon, celle d’une révolutionnaire pour l’émancipation des femmes.

Clara Mallo

Kollontaï se consacra non seulement à intégrer les femmes à la révolution socialiste, mais elle concentra également ses efforts dans la théorisation du type de révolution dont les femmes ont besoin pour en finir avec leur oppression.

Sa trajectoire dans le mouvement socialiste a été longue et intense. À partir du moment où elle s’est rapprochée du marxisme, impacté par l’irruption du mouvement ouvrier en Russie à la fin du 19e siècle, sa participation au mouvement socialiste a été intense. En 1917, en tant que première femme élue au comité exécutif du soviet de Petrograd, elle a participé au processus révolutionnaire et dédié une grande partie de ses efforts à l’organisation des femmes, dans le sens de ses théorisations sur le lien entre l’émancipation des femmes et la révolution socialiste.

Vis-à-vis de la bureaucratisation du jeune État ouvrier, Alexandra Kollontaï est restée silencieuse, adoptant une position d’adaptation au stalinisme en contradiction avec le rôle qu’elle a joué en tant que révolutionnaire durant les premières années de la révolution. À partir de 1922, elle a cessé de se positionner publiquement sur les questions du parti, se dédiant exclusivement à son activité diplomatique, acceptant sans opposition les déviations de la nouvelle période stalinienne. Cette attitude impassible est d’autant plus frappante compte-tenu de ses positions politiques antérieures, en particulier concernant l’émancipation des femmes, qui ont souffert, avec la bureaucratisation, d’un recul énorme sur les avancées obtenues en 1917.

Selon Kollontaï, pour construire le socialisme et pour l’avancement de l’humanité jusqu’à sa libération totale, l’abolition de la propriété privée ne sera pas suffisante. Pour Kollontaï, une « révolution de la vie quotidienne et des habitudes » est également nécessaire, de façon à forger une « nouvelle conception du monde » et construire une « nouvelle relation entre les sexes ». C’est seulement avec ces changements que les bases pour l’émancipation des femmes pourront être posées, condition sans laquelle on ne pourra pas parler d’une réelle révolution socialiste, même si le pouvoir a été conquis par une partie du prolétariat. Pour ses élaborations, Kollontaï s’est maintes fois confrontée à ses camarades hommes qui niaient la nécessité d’une lutte spécifique, et défendaient l’idée que les changements relatifs à l’émancipation des femmes étaient une simple question « superstructurelle ».

Le marxisme et les femmes

Kollontaï a pointé que, selon Marx, il ne suffisait pas de transformer les relations de production, mais il fallait également l’apparition d’un homme nouveau. Kollontaï a dédié une grande partie de ses travaux à la nécessité d’une révolution « psychologique » de l’humanité. Selon elle, la nouvelle classe grandissante qu’était le prolétariat avait besoin d’une nouvelle idéologie propre, qui puisse rompre avec la morale et les relations qui existent dans la société bourgeoise. Le prolétariat devait créer ses propres habitudes de vie, ses propres valeurs et formes de relations. Pour Kollontaï, cette révolution humaine ne pouvait pas être renvoyé à un après, mais devait s’intégrer dès la première minute au processus révolutionnaire.

C’est ainsi qu’Alexandra a affirmé qu’un tel changement et une telle « révolution psychologique » devaient commencer sur le champ. Plus que ça, pour elle, cette révolution devait débuter chez les femmes, avec l’apparition de la « femme nouvelle ». Cette position a impliqué de grands débats avec ses camarades dans la mesure où, traditionnellement, les théoriciens bourgeois tout autant que certains socialistes caractérisaient les femmes comme le secteur le plus rétrograde, réactionnaire et conservateur de la société. À l’inverse, Kollontaï situait les femmes comme partie intégrante et avant-gardiste du changement social. Comme elle l’écrivait dans La femme nouvelle (1918) : « la classe ouvrière, pour accomplir sa mission sociale, a besoin non d’une esclave impersonnelle dans le mariage, la famille, une esclave qui possède les vertus féminines de la passivité, mais d’une individualité qui se soulève contre tout asservissement, un membre conscient, actif, qui profite pleinement de tous les droits de la collectivité de classe ».

La femme nouvelle

La femme nouvelle qui naît en opposition à la femme du passé se retrouve dans toutes les classes sociales, ce sont toutes celles qui cessent d’être l’ombre d’un homme, qui possèdent des exigences et personnalités propres et qui luttent contre l’asservissement des femmes à l’État, la famille, l’usine et la société. La finalité ultime de sa vie cesserait d’être l’amour, tel que cela caractérisait la femme jusqu’alors, mais passerait à être sa propre individualité.

La femme nouvelle comme idée généralisée par KollontaÏ est un produit de l’évolution des relations de production et de l’intégration de la force de travail des femmes dans le monde salarié.

« La réalité capitaliste contemporaine, écrit-elle dans La femme nouvelle (1918), semble s’efforcer de construire un type de femmes, en ce qui concerne la formation de leur esprit, incomparablement plus ressemblant à celui de l’homme que de la femme ancienne. (…) La transformation de la mentalité des femmes s’effectue surtout dans les profondeurs sociales, là où, sous le fléau de la faim, se produit l’adaptation de l’ouvrière aux conditions radicalement transformées de son expérience. »

En ce sens, c’est le capital qui engendre le sujet révolutionnaire. Mais alors que la femme nouvelle de la classe bourgeoise n’est rien de plus qu’un type accidentel, épisodique, les ouvrières sont l’avant-garde authentique de l’émancipation des femmes. C’est précisément dans les couches les plus basses de la société que les femmes font l’expérience le plus rapidement et le plus profondément la transformation psychologique, sentimentale, morale et idéologique, avançant dans la prise de conscience de leur oppression.

L’amour dans la société capitaliste et patriarcale

Kollontaï a beaucoup insisté sur la nécessité de partir d’une étude complète de la société actuelle. L’analyse marxiste lui a permis d’étudier les lois sociales qui structurent le capitalisme et la situation des femmes dans ce contexte. C’est seulement de cette manière qu’elle a pu commencer à poser une stratégie tournée vers l’émancipation des femmes. L’analyse que Kollontaï fait de la situation des femmes dans la société capitaliste part de trois domaines distincts : le travail, la famille et le monde personnel. C’est sans aucun doute sur ce dernier point qu’elle a le plus apporté aux débats au sein du marxisme, étant l’une de celles qui ont posé comme question centrale l’analyse des relations sexuelles et affectives, et ce comme un problème qui ne se réduit pas au domaine privé.

Kollontaï a défini le problème de la double morale bourgeoise comme l’un des plus importants que l’humanité affronte. Elle a combattu les positions de certains socialistes qui disaient que les problèmes de l’amour sont des questions relatives à la superstructure et que, de ce fait, ils tendaient vers une résolution « naturelle » une fois que les bases économiques de la société seraient modifiées. De la même manière, elle rejetait les thèses optimistes qui voyaient la solution à la crise sexuelle dans la société capitaliste. Selon elle, une lutte spécifique pour rééduquer la psychologie de l’humanité et qui permettrait la libération des femmes serait nécessaire, en même temps que cette lutte impliquerait la transformation des bases socio-économiques sur lesquelles repose l’exploitation.

Kollontaï ira plus loin dans la critique des femmes bourgeoises et de cette double morale qui soutient les relations dans la société capitaliste. Un des débats qui traversait le féminisme à cette époque était la revendication de l’amour libre. Dans une société où le mariage, par commodité, était la pratique la plus habituelle dans toutes les classes sociales, les femmes bourgeoises les plus libérales posaient la nécessité de « l’amour libre ». Un concept qui, pour Kollontaï, était impossible à mettre en place jusqu’au bout dans une société dominée par la propriété privée. L’amour libre était nécessairement caractérisé par la négation des principes de propriété privée et se devait d’être basé sur le respect de l’individualité et la liberté de l’autre. Dans cet esprit, il se doit de refuser la subordination des femmes au sein du foyer, et l’hypocrisie de la double morale. Kollontaï s’est demandés si un tel amour était possible dans la société actuelle, conditionnée par l’idéologie capitaliste et patriarcale. Selon elle, la société capitaliste a promu une série de relations humaines basées sur l’individualisme et l’absence de solidarité. Pour elle, seule une société basée sur la solidarité, la camaraderie, pourrait permettre des relations réellement libres entre les personnes.

Un concept nouveau de l’amour et des relations

Kollontaï part de l’idée que les femmes de toutes les classes sociales, même de manière accidentelle, posent les bases pour la transformation de la société. Cependant, le changement ne pourra avoir lieu que dans une société libre de toute exploitation. Cette idée amena Kollontaï à définir quel type de révolution était nécessaire à la libération des femmes.

En premier lieu, pour Kollontaï, les femmes devaient être déchargées des travaux domestiques et autant que possible de ceux de la reproduction de l’espèce. La socialisation des tâches propres au domaine privé et domestique, de même que la redéfinition de la maternité, étaient des tâches urgentes pour la révolution, en l’occurrence une révolution dans le domaine de la production et de la reproduction dans l’espace domestique destinée au soin et à la reproduction de l’humanité.

Cette question jouissait d’un grand consensus entre les révolutionnaires. Néanmoins, pour Kollontaï, il existait une deuxième question qui devait caractériser la révolution. Pour elle, l’émancipation effective des femmes ne pourrait pas avoir lieu sans une révolution réelle dans les relations entre les différents sexes, et sans le développement d’une nouvelle conception de l’amour, ce qu’elle définit comme l’amour de camaraderie. Ceci explique l’importance qu’elle attache à la crise sexuelle, un sujet jusqu’alors passé sous silence.

Ce point est fondamental dans les élaborations de Kollontaï. Sans une rééducation psychologique de la société, la profonde crise sexuelle est sans solution. Kollontaï soutenait que cette rééducation psychologique nécessitait, pour se développer, une transformation profonde des relations socio-économiques, mais que ce qui faisait sa différence était le besoin incontournable d’une lutte spécifique contre l’idéologie et la morale bourgeoises. Pour Kollontaï, c’est dans le processus révolutionnaire même que débute la reconfiguration d’une idéologie et d’une morale propres à la nouvelle classe hégémonique.

Une partie importante de l’ordre social est celle qu’il établit entre les sexes, au point que, pour Kollontaï, cette question ne relève absolument pas du privé. Pour Kollontaï, l’amour comme instrument de transformation sociale doit se mettre au service de la nouvelle classe pour avancer vers une autre morale. L’amour est, selon Kollontaï, un instrument puissant pour consolider le pouvoir. Pour appuyer cet argument, Kollontaï souligne que toutes les sociétés en lutte pour le pouvoir ont défini leur propre idée de l’amour au service des nécessités de l’organisation socio-économique. C’est pour cela que Kollontaï considérait que le prolétariat devait développer sa propre conception de l’amour, sous-tendue par la méthode scientifique du marxisme et de l’expérience passée.

Les questionnements de Kollontaï en ce qui concerne l’émancipation des femmes ont été un apport précieux pour le socialisme international. La combinaison indispensable entre une révolution dans le domaine de production et de reproduction dans l’espace domestique, une révolution réelle dans le domaine des relations personnelles impliqua un grand apport dans une période où, de par le développement de la révolution et les débats qui s’ouvrèrent en son sein, les femmes ont obtenu des avancées quant aux droits civils jamais vues dans l’histoire, incarnées dans le Code civil de 1918. L’égalité avec les hommes devant la loi, le droit au divorce et le droit à l’avortement libre et gratuit posèrent les bases pour une indépendance réelle des femmes face à des structures telles que la famille ou l’Église. Mais cette situation fut tragiquement interrompue par le stalinisme. Liées au destin de milliers de révolutionnaires persécutés, emprisonnés et assassinés, paradoxalement au nom du socialisme, toutes les idées qui, comme celles de Kollontaï, avaient été débattues dans les premières années de la révolution furent enterrées.

Les avancées des élaborations de Kollontaï concernant la révolution idéologique, morale et sexuelle rentrèrent en opposition frontale avec ses positions au cours de la bureaucratisation du nouvel État soviétique, face auquel elle a gardé le silence absolu.

Dans les premières années de la révolution, une grande période d’expérimentation s’était ouverte, dans tous les aspects de la vie, en faveur du développement libre des individus par rapport auquel les bolcheviks ont posé une politique ouverte sur les relations personnelles, d’autant plus en considérant le retard social et culturel de la Russie de l’époque. Comme Kollontaï, d’autres dirigeants révolutionnaires ont beaucoup apporté à ces débats. Lénine et Trotsky ne sont pas restés aux marges de ces questions, apportant de la même manière un certain nombre d’outils, en développant et insistant sur la nécessité de la révolution à tous les niveaux des relations sociales. Pour Lénine par exemple, l’égalité en droit obtenue par les femmes en 1918 n’était pas suffisante, sa réflexion pouvant se refléter dans cette phrase : « l’égalité devant la loi n’est pas l’égalité dans la vie ». Pour lui, parvenir à l’émancipation des femmes passait par la voie de profondes transformations à tous les niveaux des relations humaines. Trotski a quant à lui développé l’idée d’une révolution dans la révolution et insisté sur la nécessité de révolution tous les aspects de la vie humaine.

Face à l’attitude complice de Kollontaï face à la bureaucratisation du régime, il convient de souligner les efforts de Trotski pour combattre jusqu’à sa mort le stalinisme. L’héritage de Trotski sur ce terrain est extrêmement précieux. Il a combattu les reculs idéologiques et moraux qu’imposait la bureaucratie soviétique. Dans La révolution trahie, Trotski inclut un chapitre dédié à « La famille, la jeunesse et la culture », dans lequel il analyse comment la dégénérescence et la dégradation du processus révolutionnaire se manifeste également dans les aspects plus quotidiens de la vie, autant que dans les relations entre les individus. La restauration de la famille bourgeoise par le stalinisme et du nouveau rôle des femmes, restreint au domaine domestique et de la famille, est analysé par Trotski comme un frein à l’impulsion de transformation qu’avait supposé la révolution.

Trad. Mar Martin