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Débats

Histoire de France et République raciste

Algériens massacrés le 17 octobre 1961. La première répression de masse des années 60

Cette année marque le cinquantenaire de ce qui fut la plus grande grève générale d’occident et qui a notamment marqué l’histoire en raison de la brutale répression qui s’est abattue sur les manifestants de mai et juin 1968. Mais moins de sept ans plus tôt, ils étaient des centaines à mourir sous les coups de la police française, dans le plus total anonymat. Ils étaient Algériens et manifestaient contre le couvre-feu qui leur était imposé par le gouvernement gaulliste.

Crédits photo : Roger-Viollet

Dans les périodes de crise, qui remettent en cause l’hégémonie de la classe dominante (crise sociale, politique, économique…) et pouvant déboucher sur une situation révolutionnaire si la classe ouvrière et ses alliés entrent en scène, l’État bourgeois montre son vrai visage. Lorsque la bourgeoisie n’arrive plus à diriger (à obtenir le consentement des classes exploitées, via l’École, les médias, etc.), elle se met à dominer par la force. La violence d’État apparaît clairement aux yeux du plus grand nombre, et la pseudo-démocratie est remise en question.

C’est ce qui s’est passé en mai et juin 1968, alors que le gouvernement et les capitalistes étaient particulièrement fébriles et délégitimés par la plus grande grève d’Europe, et par des manifestations massives. De Gaulle et ses alliés ont usé de tout l’arsenal répressif dont ils disposaient au sein de la Vème République, instaurée par le général lui-même, et que Mitterand qualifiait alors de « coup d’État permanent », bien qu’il n’ait lui-même pas hésité à en user lorsqu’il a accédé au pouvoir des années plus tard. Un arsenal répressif qui est encore bien utile aux gouvernements récents (ordonnances, 49.3, État d’urgence, etc, etc.).

Un pouvoir gaulliste extrêmement répressif

Mai 68 est souvent présenté comme un incident, une rupture dans l’histoire, surgie de nulle part. En réalité, nombre des ingrédients qui ont composé ces évènements étaient déjà en germe depuis plusieurs années. Les grèves dures étaient en recrudescence depuis des mois. Le début des années 60 avaient déjà vu plusieurs importantes protestations paysannes, suivies de grèves dans les usines dont la plus emblématique a été celle de la Rhodiaceta à Besançon en février et mars 1967, où l’usine est occupée et où la jonction avec les étudiants est particulièrement développée. Mai 67 avait été le théâtre d’une révolte en Guadeloupe dont la répression a fait plus de 80 morts. Le début de l’année 68 voit des conflits ouvriers majeurs naître notamment à Caen.

Mais les évènements récents qui étaient dans toutes les mémoires en 1968 étaient en premier lieu le massacre de Charonne. En octobre 1961, en pleine guerre d’Algérie, alors que le gouvernement De Gaulle et en premier lieu le préfet de police de Paris Maurice Papon décrètent un couvre-feu pour tous les Nord-Africains vivant en métropole, le FLN appelle à manifester dans Paris. La répression est immense et fait plusieurs dizaines de morts, et une centaine de disparus, tous Algériens.

Les évènements du 17 octobre 1961

Le déroulé des évènements ayant conduit au massacre de plusieurs dizaines d’Algériens (à minima) est détaillé par Yano Lesage dans nos pages (Massacre du 17 octobre 1961 : le crime d’Etat d’une métropole coloniale) :
« Mardi 17 octobre 1961. Paris. Au petit matin. Les hommes de Maurice Papon, préfet de police de Paris, se tiennent prêts, plus que jamais, à dégainer la flingue et la matraque. Ce jour-là, les Algériens de métropole, pour la plupart concentrés dans les usines parisiennes s’apprêtent à manifester pour la première fois dans les rues de la capitale. Manifestation préparée en secret, contre le couvre-feu raciste décrété à l’encontre des nord-africains. A l’appel du FLN, ils vont affronter, de manière massive et pacifique, les escadrons de la police française, pour revendiquer leur droit à l’indépendance de leur territoire national, l’Algérie encore maintenue sous domination coloniale française. Véritable massacre, dénié par l’histoire officielle, censuré au point d’être maintenu dans l’oubli durant de longues années, la répression de masse qui s’abat sur les manifestants ce jour-là est d’une rare violence.

La manifestation du 17 octobre 1961 est le pendant métropolitain de la guerre d’Algérie et l’expression de toute la violence de l’Etat français pour maintenir sa domination raciste et impérialiste. Son chef d’orchestre : Maurice Papon, ancien secrétaire général de la préfecture de la Gironde sous le gouvernement de Vichy, collaborationniste et organisateur de rafles de juifs. Il a été choisi pour l’occasion. Reconnu pour son « efficacité », on sait, au sein de l’appareil d’Etat, et au premier chef de Gaulle qui l’a nommé à son poste, qu’il ne fait pas dans la dentelle quand il s’agit d’exécuter les ordres.

Depuis août 1961 déjà, la répression s’intensifiait à l’encontre des algériens, et de quiconque, tunisien, portugais, marocain, italien, a la peau plus foncée et le cheveu brun et bouclé. Plus forts que jamais étaient les rafles, les chiens, les coups, les « ratonnades » comme les porteurs de matraques aiment à les appeler… Le FLN décide fin août de reprendre sa campagne d’attentats en métropole, abandonnée pourtant depuis plusieurs semaines à cause des négociations entre le gouvernement français et le gouvernement provisoire d’Algérie. Arrestations, contrôles arbitraires, descentes dans les lieux de vie des populations maghrébines et rafles n’ont jamais été aussi systématiques. L’offensive policière prend place dans les rues, les bus et le métro parisien. Pour Papon, « pour un coup rendu, nous en porterons dix ». Le quartier de la Goutte d’Or dans le 18ème arrondissement est particulièrement visé. En septembre, les noyés. Chaque jour ou presque. Latia Younes, Salat Belkacem, Ouiche Mohammed, Mohammed Alhafnaouissi, et bien d’autres encore dont certains ne seront jamais identifiés. A partir du 2 octobre, un couvre-feu anti-arabe est installé : qui l’enfreint risque une mort certaine. C’est la stratégie de la tension qui est choisie par De Gaulle et son fidèle premier ministre, Michel Debré, partisan de l’Algérie française, qui compte ne rien perdre du rapport de force et profite de la répression pour maintenir au sein du territoire français la région du Sahara, zone qui révèlera par la suite ses denrées pétrolifères.

Dans ce contexte-là, la résistance des Algériens de métropoles s’organise, mais avec un changement de stratégie. Face à la répression, il faut s’unir. Les Algériens, encadrés par le puissant appareil du FLN choisiront la manifestation et la démonstration de force par le nombre. Celle-ci vise l’opinion publique. Les consignes sont de ne céder à aucune provocation et à aucune violence. Trois itinéraires sont choisis et le mot s’est répandu parmi la population algérienne. Aux portes de Paris, aux stations Etoile, Opéra, Concorde, Grands Boulevards, les manifestants sont systématiquement matraqués jusqu’à ce qu’ils s’effondrent. Sur le boulevard Bonne-nouvelle, au pont de Neuilly, au Pont-Neuf d’Argenteuil et ailleurs, la police tire sur les manifestants. Sur le Pont saint Michel, des hommes sont jetés à la Seine.

Ce jour-là, plus de 10 000 algériens sont interpellés et internés au Palais des Sports, au Parc des expositions, au Stade de Coubertin, au centre d’Identification de Vincennes pendant près de 4 jours. Les autorités françaises qui s’en tiennent à la version d’un échange de tirs entre policiers et manifestants déplorent 3 morts. Pour le FLN, ils seraient plusieurs centaines à être décédés sous les coups de la police française aux ordres du criminel Maurice Papon, pour avoir osé crier et revendiquer le droit à l’égalité, à l’auto-détermination et à la dignité. »

Et ensuite ?

Quelques mois plus tard, en février 62, une autre manifestation est appelée, à l’initiative de diverses organisations de gauche, dont le PCF, le PSU, l’UNEF, la CGT, la CFDT… Cette manifestation interdite, presque dissoute avant d’avoir commencé, se termine elle aussi dans un bain de sang. Les policiers nassent et chargent les manifestants qui étaient en train de se disperser, certains empruntant le métro à la station Charonne. Ils tombent dans les escaliers, certains meurent étouffés, d’autres sous les coups des matraques ou percutés par des grilles d’arbre que leur jettent les forces de répression.

De nombreux participants à ces manifestations anti-colonialistes, ou à minima « pour la paix », ont été des acteurs de mai 68. La répression subie ou vue antérieurement a été une véritable fabrique de radicalité. Et leur participation à ces manifestations, inscrite sur les fiches dont disposaient les Renseignements généraux, fut considéré comme de véritable éléments à charge par la police, plus de 6 ans plus tard.

Ainsi, loin d’être un simple « incident » historique que la « reconnaissance » du bout des lèvres de François Hollande pourrait effacer de la mémoire, le massacre du 17 octobre 1961 est la preuve concrète du racisme meurtrier et structurel de l’État colonial français.

Les nombreux meurtres policiers en sont le reflet actuel, comme en témoignent la mort de Zyed et Bouna par exemple, ou encore d’Adama Traoré, sans parler de l’acharnement avec lequel l’État s’en prend à sa famille, avec notamment la condamnation de son frère Yacouba à 3 ans de prison annoncée cette semaine.




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