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Monde

La fin de l'ère Merkel

Allemagne : lié à l’extrême-droite, le chef des renseignements obtient... une promotion

Hans-Georg Maassen, président des services de renseignement allemand, avait récemment tenu dans la presse des propos qui non seulement désavouaient Merkel, mais surtout allaient dans le sens de l'AfD, un parti d'extrême-droite. Ouvrant une crise au sein de la fragile coalition de Merkel, les propos de Hans-Georg Maassen l'ont finalement mené à... une promotion.

Hans-Georg Maassen, chef des renseignements allemands, a récemment été démis de ses fonctions pour avoir tenu des propos qui faisaient directement écho à ceux l’extrême-droite. En effet, il y a quelques semaines, suite à l’agression d’un allemand de 35 ans par deux demandeurs d’asile, la ville de Chemnitz a été lieu d’une manifestation de l’extrême-droite, et un certain nombre d’exactions contre les migrants et demandeurs d’asile ont été commises. Suite à cela, Hans-Georg Maassen a émis des doutes sur la véracité d’une vidéo qui montre des migrants littéralement traqués dans les rues de Chemnitz, déclarant qu’il avait « de bonnes raisons de croire que tout cela relève d’une désinformation intentionnelle, peut-être pour détourner l’attention du public du meurtre [ du jeune allemand de 35 ans] – de Chemnitz ». Une rhétorique directement empruntée à l’AfD, le parti allemand d’extrême-droite.

Merkel, à la tête d’une coalition parlementaire extrêmement précaire qui a déjà failli éclater plusieurs fois, a tout fait pour éviter une énième crise. Aussi, Hans-Georg Maassen, suite à ses propos, a directement obtenu... une promotion. Démis de ses fonction de chef des renseignements allemands, il a été transféré dans un poste très haut placé au ministère de l’intérieur, un poste moins exposé politiquement, mais accompagné d’une hausse de salaire !

Les révélations concernant la nature de ce « compromis », ont provoqué une véritable crise au sein du SPD – parti social-démocrate allemand, l’aile « gauche » de la coalition. Signe de la grande fragilité de la coalition du gouvernement, Andrea Nahles, chef du SPD, a concédé n’avoir eu d’autre solution que d’accepter le premier « compromis » – avec hausse de salaire – pour éviter de faire éclater la coalition.

Mais la plupart des électeurs et militants du SPD n’ont pas compris, et à raison, pourquoi un ministre ayant des liens avérés avec l’extrême-droite obtenait une promotion. Aussi, suite au tollé provoqué par sa promotion, les trois partis membres de la coalition ont décidé de revenir sur la décision de Maassen et se sont finalement mis d’accord pour nommer ce dernier en tant que conseiller spécial en charge des affaires européennes et internationales – un poste toujours haut placé mais, soyons rassurés, sans hausse substantielle de son salaire cette fois.

Cette situation est symptomatique de la fin de l’ère Merkel en Allemagne sur fond de montée de l’extrême-droite autant dans les urnes que dans la rue. La question des réfugiés cristallise en effet la crise politique depuis le choix par Merkel d’accueillir près d’un million de réfugiés en 2015 – moins pour des raisons humanistes que pour pallier le manque de main d’œuvre dans l’industrie face au déclin de la démographie allemande. Il y a quelques semaines déjà, une crise avait lieu entre Angela Merkel et son ministre de l’intérieur Horst Seehofer – qui a par ailleurs soutenu jusqu’au bout Hans-Georg Maassen – sur la question migratoire, crise qui avait bien déjà failli faire éclater la coalition.

En Allemagne la crise politique est latente et menace de faire éclater la coalition à tout moment. Ce compromis est loin d’avoir refermé la crise qui prend ses racines dans la situation économique et sociale. Basé sur un modèle d’exportation de biens à forte valeur ajoutée, principalement les voitures et les machines-outils, la guerre commerciale d’ampleur mondiale menée par Trump déstabilise l’Allemagne sur ses bases. A cela il faut ajouter que le « miracle allemand » a, comme tout miracle économique, une base matérielle peu reluisante : celle de la précarisation accrue du marché du travail qui touche principalement la jeunesse et les femmes, contraints d’accepter plusieurs emplois sous-payés pour subsister. Dans un contexte où la baisse de la croissance pourrait venir encore dégrader la situation économique du pays, l’extrême-droite fait son beurre en menant une politique anti-migrants dans les zones d’Allemagne les plus ravagées par la précarité et faisant des réfugiés les bouc-émissaires de tous les maux.

Si l’analogie entre l’Allemagne contemporaine et la République de Weimar comporte évidemment certaines limites, celle-ci peut néanmoins révéler certains traits notables. Notamment le caractère hautement polarisé de la situation politique en Allemagne, et son poids décisif dans l’avenir de l’Europe. Dans les années 30, Trotsky écrivait au sujet de l’Allemagne dans Vaincre le fascisme : « Divisée, la grande bourgeoisie allemande hésite aujourd’hui. Les désaccords internes ne portent que sur le choix du traitement à appliquer aujourd’hui à la crise sociale. »

Aujourd’hui encore, d’une certaine manière, la bourgeoisie allemande s’écharpe sur la nature du traitement à administrer à la crise politique – signe de l’ampleur de celle-ci. Certes, le fascisme est aujourd’hui loin d’être à nos portes, mais les manifestations à Chemnitz montrent qu’au sein de l’Allemagne l’extrême-droite prend confiance et se met à faire des démonstrations massives dans les rues, soutenue par une frange de la bourgeoise dans les hautes sphères de l’état dont Maassen est l’expression. Prise dans ses contradictions, l’Allemagne est en réalité un colosse aux pieds d’argile.

© Mehmet Kaman / Anadolu Agency




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