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Notre classe

Interview d’Alain Jéault, délégué CGT à Amazon

Amazon : « La possibilité pour avancer c’est d’être plus nombreux et de s’organiser contre la précarité »

Nous dévoilions hier la dernière politique d’Amazon France en date pour précariser toujours plus l’emploi : offrir des primes de départ aux CDI pour les remplacer par de l’intérim, ou des travailleurs moins expérimentés. Alors qu’Amazon a fait des profits records ce mois-ci avant les fêtes de Noël, c’est une véritable insulte que de proposer aux travailleurs de risquer de se retrouver sans subsistance en leur faisant miroiter un avenir professionnel que le chômage de masse ne leur donne pas. Face à la politique de la direction, la CGT a décidé de réagir ; nous interviewons ici Alain Jéault, délégué syndical central chez Amazon.

George Waters : Amazon a proposé hier un plan de départ pour les CDI en leur proposant des primes ; quel est selon la CGT l’objectif de cette politique ?

Alain Jéault : L’objectif c’est « faire place nette » pour faire partir des gens qui auraient un petit peu d’ancienneté, qui ont compris le système Amazon, qui sont fatigués, un peu épuisés, pour pouvoir faire rentrer des jeunes qui sont plus malléables, qui ne connaissent pas encore l’entreprise, à qui on promet monts et merveilles. Cette mesure c’est un peu de « l’auto-licenciement » : pour toucher cette prime, il faut démissionner, et quand on démissionne on s’auto-licencie, avec tout ce qui va avec.

Cette prime est considérée légalement comme un plan de départ volontaire, alors qu’il n’y a eu aucune consultation dans les instances, que ce soit au CE, au CHSCT ou au CEE, ni dans les organisations syndicales. Et mardi au CCE, on proposera une négociation au niveau national, parce qu’on sait qu’il y a des salariés que cela peut intéresser cette prime s’ils ont un vrai projet derrière. Mais il faut que cela soit encadré, et qu’il y ait une sécurité de l’emploi, parce que vis-à-vis du Pôle Emploi c’est une démission qui signifie pas de chômage et précarité absolue. Nous on proposera que si Amazon veut impérativement maintenir ce truc, que ce soit encadré, et que si jamais le gars qui voulait faire autre chose qu’être exploité par Amazon échoue, il puisse être réembauché par la boîte : il aura la garantie de reprendre son poste. Il faut bien voir qu’aujourd’hui à la CGT nous voulons non seulement pouvoir contester les manoeuvres de la direction, mais nous aussi et surtout force de proposition sur le sujet de cette prime comme sur d’autres sujets.

GW : Aujourd’hui, la politique d’Amazon pour faire partir les CDI passe par cette prime ; est-ce la seule politique mise en œuvre pour atteindre cet objectif ?

AJ : Le reste de l’année, c’est de la pression permanente : on court après les gens, on leur met la pression. Les gens fatiguent puis craquent ; ceux qui sont près de le faire, ils vont attendre cette période pour prendre la prime et partir : c’est l’aboutissement d’un travail de long terme.

GW : Au delà de la politique qu’a Amazon de précariser toujours plus, on voit que les conditions de travail sont toujours plus exécrables chez Amazon France comme ailleurs ; est-ce que tu pourrais nous décrire ce que signifie travailler pour Amazon aujourd’hui ?

AJ : Déjà, c’est être surveillé en permanence : dès que vous arrivez sur le site, vous êtes surveillé. Dès que vous descendez de votre voiture, les caméras du parking vous surveillent. Ensuite, pour entrer dans le site, vous passez les portiques avec les badges ; vous passez devant les agents de sécurité. A l’intérieur du site, managers, caméras et agents de sécurité qui se promènent en permanence vous surveillent. Toujours, tout le temps. A la fin de votre poste, il faut passer vous les portiques style aéroport et être fouillé. C’est très lourd à porter, de se savoir épié, surveillé. Pendant que vous travaillez, ils savent à la seconde ce que vous êtes en train de faire, que vous soyez picker (les employés qui vont récolter les colis dans les entrepôts) ou cadres à un poste de réflexion, vous êtes surveillé, chronométré. Toute la journée, vous êtes sous les yeux du patron et c’est fatiguant.

GW : Face à ces conditions de travail qui sont très dures et une précarité qui ne cesse d’augmenter, quel est le programme de la CGT contre cela et quels sont les moyens pour y arriver ?

AJ : Les moyens pour y arriver, ce pourrait être un vrai dialogue social, qui est impossible. Quand on cherche à avoir des entretiens avec la direction, c’est impossible. Il n’y a pas de dialogue social. A la CGT, dès qu’on propose la moindre modification de l’organisation du travail, Amazon freine des quatre fers, même sur des questions comme l’ergonomie etc. Tout ce qui leur coûterait de l’argent pour des modifications dont ils ne veulent pas, ils préfèrent le mettre dans des primes de départ par exemple, pour ne pas remettre en cause leur organisation.

GW : Lors de la lutte contre la loi Travail, on a vu que la notion de « dialogue social » était aujourd’hui quelque chose qui ne permet même plus au gouvernement de faire passer ses contre-réformes. Quels moyens on peut avoir chez Amazon quand il n’y a aucun « dialogue social » pour lutter contre la précarité ?

AJ : La possibilité pour avancer, c’est de s’unir et de s’organiser, et d’être le plus nombreux : au syndicat CGT Amazon, ce qu’il y a de bien, et c’est aussi pour cela qu’il cherche à virer les CDI, c’est qu’on monte en puissance en terme de nombre de syndiqués. Sur une année, avec la loi Travail et toutes nos actions, le nombre d’adhérents a été multiplié par quatre ! C’est une preuve de la justesse de notre politique, d’autant plus que ce sont surtout des jeunes. Sur mon site, le secrétaire du CE a 25 ans ; le secrétaire du CHSCT a 24 ans. Cette nouvelle génération de militant a émergé autour de toutes les réformes de ces dernières années, jusqu’à la loi Travail. Ils commencent à prendre conscience que toutes ces réformes, c’est eux qui en feront les frais. Étant jeunes, leurs carrières ne sont pas finies ; loin de là. Quand on voit en commissions de travail le nombre d’accidents du travail, le nombre de gens qui se retrouvent en maladie professionnelle, ils se posent des questions les jeunes et ils ont raison. Chez nous, il y a des jeunes de 25 ans qui sont opérés des poignets, des coudes, des épaules : quelle va être leur carrière après ?

GW : En ce moment, le tempo politique est beaucoup donné par les présidentielles, les primaires, etc. Est ce qu’aujourd’hui, vous avez l’impression que la classe politique se soucie des conditions de vie et de travail de la classe ouvrière ?

AJ : Non. Cela reste mon avis personnel, mais pour moi, s’ils en parlent tous, c’est pour les élections. On l’a bien vu durant les cinq dernières années : ils oublieront tout ce qu’ils ont dit comme ils l’ont toujours oublié. Honnêtement, j’attendais pas grand chose de ces présidentielles : c’est par nos luttes, en étant unis et de plus en plus nombreux, qu’on pourra avancer, plutôt que de compter sur les hommes politiques.




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