Politique

On croit rêver…

Après Valls, El Khomri contre le 49.3 : cherchez l’erreur

Publié le 22 décembre 2016

Le jeudi 15 décembre, après avoir troqué le costume de premier ministre pour celui de candidat aux primaires de la gauche, Valls le grand démocrate sous l’éternel annonçait sa volonté, s’il est élu, de supprimer l’article 49.3 de la constitution (hors textes budgétaires, au sein d’une réforme d’ensemble des institutions). Après l’avoir utilisé 6 fois pour faire passer la loi Macron puis la loi El Khomri, le grand homme le considère trop « brutal » et anti-démocratique. Cherchez l’erreur. Une « erreur » que Myriam El Khomri s’est empressée de reconduire à son tour ce mardi 20 décembre, venant à la rescousse autant de l’ex premier ministre que du nouveau candidat… que d’elle-même.

Romain Baron

On croit rêver, mais non, Myriam El Khomri à son tour a pris position contre l’article 49.3, ce dispositif qui a rendu possible l’adoption en force, en début d’été 2016, contre un mouvement qui a duré presque quatre mois, de la loi qui porte son nom. Interrogée le 20 décembre sur le plateau de LCP, elle a expliqué que, « En tant que ministre du Travail », elle a « vécu le recours au 49-3 comme une immense blessure parce que vous perdez à la fois la capacité de faire de la pédagogie, de débattre, et donc renoncer à un débat, renoncer à un travail d’explication, même si on n’avait pas d’autres choix à ce moment-là, c’est toujours un moment extrêmement complexe ». En rajoutant une couche sur le « déni de démocratie » qu’il représente : « Ce qu’a démontré cet épisode [...] c’est que la méthode l’a emporté sur le jugement au fond. Le 49-3 ne répond plus aux attentes démocratiques de notre pays. »

Double discours et cynisme au carré

C’est pourtant un tout autre discours que Myriam El Khomri tenait au printemps : dans une interview au Monde du 29 juin dernier, elle avait affirmé que le 49.3 n’était « pas un passage en force », après avoir dit en mai sur France Info que son usage n’empêchait pas la tenue des débats nécessaires, tout en s’appuyant sur la tradition bonapartiste Vè-républicaine en la matière : « L’utilisation du 49.3 n’est ni inédite, ni illégitime. La démocratie, c’est aussi la force des convictions. Nous avons été dans un dialogue. Nous avons eu des débats. Nous ne sommes pas dans un passage en force. »

Sans même parler de ce mot de « démocratie » qui ne peut absolument plus rien dire dans leurs bouches, pour assumer jusqu’au bout les contradictions d’un tel double discours, il faut surtout le justifier, et au passage refaire sa virginité à l’ex premier ministre, et à elle-même par la même occasion : « Je trouve plutôt sain qu’il tire les conclusions d’une blessure profonde », a tranquillement poursuivi celle qui a fait passer la loi Travail par ce biais, précisant même qu’à ses yeux, Valls « tire les enseignements d’un épisode, et qui mieux que lui peut le faire ? Ce n’est pas du cynisme. » « Blessure » ? Cynisme démultiplié en vérité : comme si Valls, El khomri et d’autres, n’avaient pas justifié tant de blessures bien réelles cette fois, entre arrestations arbitraires, matraquages, tirs de flash-ball meurtriers pendant les manifestations contre la loi travail, sans parler des crimes policiers que leur gouvernement n’a pas cessé de couvrir…

Et pourtant, ils osent… Un jeu dangereux pour le PS

Rappelons-nous la sentence des Tontons flingueurs « Les c… ça ose tout, c’est même à ça qu’on les reconnaît ». En réalité il reste encore du temps aux Valls, El Khomri, et consorts, pour nous inventer encore d’autres volte-faces qui seraient simplement grotesques si elles n’étaient si inquiétantes pour ce qu’elles révèlent de la décomposition qui caractérise ce beau monde, et de l’impunité avec laquelle ils se croient autorisés à utiliser les ficelles les plus énormes qui soient pour se remettre dans la course.

Mais c’est un jeu dangereux. Bien sûr les autres habitués du pouvoir politique ne sont pas en reste, prêts à toutes les formes de populisme en période électorale, mais il y a bien une singularité propre au PS d’aujourd’hui. Il est improbable que prendre de cette façon les gens pour des imbéciles ne leur serve autant qu’ils le croient, au contraire. Non seulement de telles déclarations ont heurté jusque dans leur propre camp, mais cette « schizophrénie », comme avaient ironisé les Républicains sur Twitter après les déclarations de Valls du 15 décembre, risque fort, par-delà la minorité qui pourraient être séduite par cet énième retournement, d’en rajouter un peu plus dans la débandade quasi programmée du PS, et en tous cas son discrédit. Un cadeau offert aux Macron, Fillon et Le Pen (pour ne citer qu’eux) ? « C’est dommage que le concours de la phrase humoristique de l’année soit clos », s’était en tous cas amusé le porte-parole d’Emmanuel Macron – dont la loi est également passée par le 49.3 – Arnaud Leroy après les déclarations de Valls.

En attendant, ceux qui ont lutté contre la loi Macron, la loi travail, qui subissent la répression policière et judiciaire, la criminalisation de mille et une façons, ceux qui constatent qu’une Lagarde peut être dispensée de peine alors qu’elle est déclarée coupable… ne trouvent pas ça drôle du tout. Et on les comprend.