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Interview

Après la manifestation du 21 : interview des dockers de Bordeaux

Suite à la manifestation du 21 septembre qui a réunie près de 10 000 personnes, nous avons retrouvé deux dockers du port de Bordeaux. Une interview qui revient sur leur travail, la mobilisation, les perspectives…

Révolution Permanente : Vous pouvez commencer par vous présenter ?

Jérémy Barbedette : Je suis secrétaire général des dockers de Bordeaux, donc c’est un peu comme on dit le responsable syndical numéro un, même si on aime pas ça parce qu’on travail en groupe, enfin il en faut un, à un moment donné, qui soit en haut, qui prenne les décisions quand les autres veulent pas les prendre. Après on a différents rôles, syndical d’un côté, on a un rôle avec le CHSCT, et puis d’autres choses mais c’est assez large. Comme je disais sur Bordeaux, vu qu’on est assez petit et donc peu en responsabilité syndicale, on fait un peu tout. On essaie d’organiser un peu tout au niveau du travail mais aussi au niveau social avec les collègues.

Vincent Maçon : Je suis représentant du personnel, délégué syndical et secrétaire du CHSCT inter-entreprise de manutention. C’est une instance qui parle de tout ce qui est conditions de travail, sécurité, concernant toutes les entreprises présentes sur le port de Bordeaux, du moins sur le site de Bassens.

J.B : Il faut savoir que sur Bordeaux et le Verdon, il y a sept terminaux. On intervient sur quasiment tous et on a des gens en place fixe sur deux sites, celui de Bassens et celui du Verdon. Sur Bassens, on a deux entreprises de manutentions et celui du Verdon, mais on fonctionne tous ensemble. Il y a un syndicat général pour les trois entreprises, un CHSCT… Mais on fonctionne tous pareil bien qu’on ait des contrats de travail différents selon les entreprises.

RP : Cela représente combien de personnes, parce que vous êtes dockers mais il y également les travailleurs maritimes ?

J.B : Alors on est une soixantaine de dockers, plus une douzaine d’occasionnels qui viennent travailler lorsqu’il y a une hausse d’activité qu’on a volontairement limité, parce que ça encouragerait la précarité de ne pas la limiter. C’est quelques chose qui est contre nos convictions, donc on l’a limité en nombre. Après, tu as une quarantaine de copains qui sont dans une autre boite de manutention, les grutiers, plus 21 qui sont administratifs, qui sont à la maintenance, et voilà. Et puis évidemment le monde portuaire est large, il y a tout ce qui est capitainerie, etc.

RP : Vous travaillez tous ensemble syndicalement ?

J.B : Oui complètement. Toute la partie port, le GPN qui est à Bacalan, avec les administratifs, les ateliers, plus la société qu’ils ont créée il y a quelques années où il y a les grutiers, on fait tous partie de la même fédération. On a une organisation syndical très pyramidale, localement, nationalement, au niveau de l’Europe et au niveau international.

RP : Vous avez des liens avec les dockers du monde entier ?

J.B : Exactement, quand je disais que j’étais numéro un c’était sans prétention, moi je ramène les infos à Paris avec les autres ports de France, après on a des responsables qui font le lien niveau européen, etc. C’est pour ça qu’on parle d’organisation pyramidale, ça peut paraître un peu fermé, mais c’est comme ça que ça fonctionne le mieux aujourd’hui, ça veut pas dire qu’on est tous d’accord, je travail avec Vincent, on est pas toujours d’accord, par contre une fois qu’on a pris la décision on la respecte tous ensemble.

RP : Il y a déjà eu des mouvements extra-nationaux ?

J.B : Oui bien sûr, 2003 et 2006, deux directives européennes sur lesquels on a reçu des soutiens d’autres continents. Les directives visaient à faire travailler les matelots pour tous ce qui était manutention sur terre, évidemment ça nous faisait 50% de travail en moins donc on l’a vivement combattu. Surtout si au moins, il avait les mêmes droits que nous à la limite il y aurait une justice sociale, mais là c’était pas du tout le cas. Si tu t’intéresses un peu tu verras que les matelots travaillent dans des conditions extrêmes, au niveau social, sécurité, santé et salaire.

RP : Vous pouvez parlez un peu de la manifestation d’aujourd’hui et de la semaine dernière ?

V.M : Je pense que c’est un premier jet réussie pour tout ce qui est structuré, il y a eu de la mobilisation, pas mal de corporations se sont réunies, mais si on regarde dans l’ensemble, on a du mal quand même à capter d’autres secteurs. Je ne parle pas des organisations de jeunesse, mais on peut mieux faire quoi. Le problème majeur c’est qu’à la fin de la manif, tu regardes autour de toi et t’a l’impression que les gens se sentent pas concernés, pendant deux heures il y a une sorte de parenthèse, comme une bulle quoi, mais au-delà de ça la vie continue et les gens que tu peux croiser qui vivent la même réalité que toi pourtant, ils ont l’air indifférent. Après il y a aussi des gens qui connaissent peut être pas ou mal l’histoire social du pays, c’est possible, mais bon je trouve ça dommage.

J.B : C’est vrai qu’on a toujours tendance à parler des syndicats et autres organisations, c’est peut être loin ou effrayant pour un certains nombres de personnes, mais c’est pas pour ça qu’entre midi et deux tu peux pas te déplacer. Je ne demande pas à tout le monde de prendre une carte, même si on sait tous les bienfaits que ça a pour faire vivre une structure, mais voilà on peut prendre un sandwich et gonfler les rangs. Comme disait Vincent, tout le monde poursuit sa vie normalement, mais quand on sait le désastre que ça va être in fine si jamais ça aboutit pleinement, après ce sera trop tard.

Après, nous, on est peut-être un peu atypique, on s’est lancé dans la mobilisation sans bégayer, on a posé 24h de grève, la journée est verrouillé, en même temps ça envoie un message assez fort à nos patrons, ils savent très bien qu’on est en capacité de réagir et tous à l’unisson encore une fois sur cette question d’organisation, mais je ne demande pas à tout le monde de faire 24h pour le moment.

V.M : Surtout que là, depuis plusieurs mois, le gouvernement nous déballent son programme. C’est quand même assez clair : tous les précaires seront touchés, c’est une attaque global, ils sont vraiment décomplexés.

J.B : C’est clair, parce qu’au delà de ce que nous, sans aucune prétention, on essaie d’anticiper avec tout ce qu’on va prendre de plein fouet, il y a des choses très grave. On peut reparler des APL, aujourd’hui c’est 5 euros mais on sait que demain ça sera 60, ce sont des choses qui touchent plus directement, ça devrait faire bouger. Encore une fois, ça déroule quoi, premier semestre c’est 40 milliards de dividendes pour les actionnaires en France, premier pays européen, mais tu vois, on te dit il n’y a pas de pognons mais eux ils touchent des sommes folles.

V.M : Et que tu pourras continuer à te soigner sans devoir vendre un rein. Enfin moi je trouve ça abject. Aujourd’hui c’est pas 10 000 qu’on aurait dû être, toute la ville aurait dû tourner au ralentie, qu’il y ait plus d’impact en fait. On parle d’une journée de salaire pour un siècle de conquête sociale !

J.B : Même si on n’est pas aujourd’hui dans la volonté d’un blocage économique, parce que c’est le début, enfin bon, admettons, je reviens sur l’exemple de venir gonfler les rangs entre midi et deux. Au-delà de l’arrêt de l’économie tu as aussi le monde dans la rue et si ça ne suffit pas oui demain on ira bloquer des journées entières.

RP : Vous disiez ‘’qu’ils’’ avaient leur programme qu’ils déroulaient, et vous, et nous, c’est quoi la suite ?

J.B : La prochaine date de manif je ne sais pas, après c’est bien d’être dans la continuité régulière parce que ça donne une certaine dynamique mais ça peut aussi essouffler les gens, même dans nos rangs. Quand tu t’aperçois que c’est toujours toi, je schématise, mais bon, je parle même pas en terme de journée de salaire perdue... Comme disait Vincent, quelques journées sur toute une vie c’est que dalle, c’est surtout le ras-le-bol de se retrouver qu’entre nous, et peut être de se sentir incompris aussi.

Je ne sais pas la fréquence qu’ils veulent donner à ça, mais après c’est toujours pareil. Si on passe notre temps à faire de la promenade dans la rue en étant que nous, même si chez nous ça se traduira à chaque fois par 24h d’arrêt, donc ça impact l’économie, mais si on est les seuls à le faire, ça reste limité quand même.

RP : Il y a les transporteurs qui commencent le 25 aussi.

J.B : Oui, j’espère que ça va impacter. J’espère surtout deux choses : c’est qu’ils soient nombreux à la faire, premier point et le deuxième, qu’ils vont aller jusqu’au bout du truc et pas s’arrêter un moment donné quoi, j’imagine qu’ils sont assez organisés, structuré, pour aller dans la durée. Demain, tu as les routiers, mais comme on sait ça peut être simple, si t’a les centres pétroliers qui sont bloqués, on sait bien ce que ça amène, si nous derrière on fait pas entrer les bateaux, au bout d’un moment il va y avoir des problèmes. Donc oui, j’aimerai bien qu’il y ai cette convergence comme ça.

Mais, en faisant ça, on va avoir des gens qui vont voir ça que comme de la perturbation, mais du mauvais côté, au lieux de voir l’action économique et revendicative, ce sont des choses plus direct, « moi je peux pas aller acheter mon pain, » « moi je peux pas aller acheter ma bague. » Cela va aussi malheureusement se traduire comme ça. Ceux d’en haut, ils vont s’en bouffer les doigts parce que c’est des dollars qui tombent mais pour autant il y a le risque d’incompréhension des gens quoi.

RP : Vous parlez de média, vous connaissiez Révolution Permanente avant aujourd’hui ?

J.B : Moi par le biais d’Axel mon fils, mais sinon honnêtement pas très bien non.

V.M : Oui, moi j’ai déjà lu des articles, avec des liens qui m’ont renvoyé sur des liens puis je suis tombé sur vous. Et notamment le suivie que vous aviez fait de la mobilisation contre la première loi travail, avec une petite erreur de votre part donc j’avais discuté avec la rédaction pour la rectifier.

Pour rappel on était revenu en arrière de la manif, parce qu’un jeune c’était fait arrêté par la BAC, on avait discuté de sa libération immédiate et du coup vous décriviez la scène en disant qu’on ‘« avait des bâtons », ce n’était pas voulu de votre part, mais vu que c’était seulement les piquets de nos banderoles, ça pouvait prêter à confusion, certains détracteurs auraient pu s’en servir.

RP : Bien sûr, vous avez bien fait, on avait modifié rapidement d’ailleurs, c’est aussi pour ça qu’aujourd’hui je voulais discuter avec vous, pour ne pas faire d’erreur sur la situation, on a aujourd’hui la capacité de mieux couvrir la mobilisation, nationalement mais aussi là où on milite au quotidien en mettant en avant un secteur comme le vôtre.

J.B : Surtout que ce jour-là ça s’est fait, avec de la détermination certes, mais qu’avec de la discussion, j’étais pas trop mal placé pour le savoir !

RP : C’est surtout ça que l’on souhaitait montrer, la force que ça a quand des travailleurs viennent soutenir un jeune qui se fait embarquer pour rien, la manifestation était arrêté, tout le monde était massé autour du cortège mais je pense que sans vous on n’aurait pas pu le faire relâcher, c’est là que l’on voit le réel rapport de force, le poids que vous avez dans la lutte quoi.

RP : On a rapidement parlée du mouvement de la jeunesse au début, des assemblés générales se sont tenus hier, qu’en pensez vous ?

J.B : Là déjà faut être honnête on est pas bon là dessus, pas nous au niveau des ports et dock à la limite mais nous au niveau de la CGT, parce que bon ce qui faut voir c’est que les jeunes d’aujourd’hui ce sont les syndiqués de demain, et je pense vraiment qu’on a des lacunes là dessus, manque d’envie, manque de temps, chacun pourra juger, ça c’est un regret. Après on est pas nombreux à Bordeaux en ce qui nous concerne, avoir des copains, tous militants, ça c’est pas la question, mais en prise de responsabilité c’est pas pareil, donc voilà parfois on fait un peu tous et dès fois on garde un peu de temps pour nous.

V.M : Par rapport à ça, c’est vrai que les structures syndicales ont plus tendances à ériger des murs plutôt que de construire des ponts avec ces mouvances là pour autant qu’elles soit structurées. On a évidemment une part de responsabilité, au lieu de voir ce que le jeune potentiel peut apporter à la structure syndicale, il faut plutôt voir ce que toi structure syndicale avec une certaine expérience, une certaine histoire derrière, ce que tu peux véhiculer et apporter à une jeunesse qui se forme pour qui les combats peuvent être nouveaux. Il y a aussi des gens qui viennent là pour insuffler des idées qui sont pas forcément les meilleures puis le lendemain on les voit plus trop, enfin bon.

En tous cas c’est un enjeu majeur, je sais pas, à travers des groupes de travail ou du démarchage ou de la présence tout simplement, dans les assemblés générales pourquoi pas, essayer de venir, de partager un savoir, une connaissance, pousser à la structuration. C’est pas un réflexe pour les organisations syndicales, mais il y a du potentiel, il faut donner un cadre, …

Il y a aussi un clivage de génération mais il faut le dépasser et s’expliquer là dessus !

Et puis on en revient à ça, mais si on regarde un peu l’histoire sociale du pays, à chaque fois qu’il y a eu des avancés c’est quand les organisations étudiantes et les syndicats de travailleurs ont réussies à s’entendre et faire qu’un.

J.B : On sait très bien qu’on attend que les étudiants se bougent, par contre quand ils le font on se dit, c’est en même temps ça va le faire, donc il y a un véritable poids, faut le prendre en compte, l’histoire elle le montre de toute manière.

RP : Il faut aussi voir qu’aujourd’hui le mouvement étudiant, en tous cas à Bordeaux il n’est pas lancé comme il a pu l’être historiquement, c’est loin d’être finit, on y travaille mais faut en avoir conscience.

J.B : Comment tu caractérises la situation toi ? Ça vient d’où ça ?

Parce qu’il est important de se dire aujourd’hui c’est que c’est la politique qui régit nos vies, donc soit tu l’investis ou tu la subis quoi. On l’a connu pour la loi de pérennisation de notre métier en décembre 2015, t’a des collègues qui vont voter cette loi, qui va directement impacter notre avenir. Donc un moment donné, je comprends que pour les jeunes les politiciens sont corrompues tout ça, oui ça on est d’accord, mais le fond du truc, l’instance tel qu’elle est monté aujourd’hui, c’est elle qui décide.

RP : Ce qu’on a pu voir sur les derniers jours, c’est qu’il y a des paramètres un peu aléatoire, telle licence n’a pas cours donc personne n’est là, il y avait un barbecue gratuit dans la cours à côté, enfin bon. Mais le plus important c’est la dynamique générale, et là on sait un peu d’où ça vient, ça fait de nombreuses années maintenant qu’il y a un processus de dépolitisation de l’université, et aujourd’hui on arrive à un stade où on a pas le droit de militer dans l’enceinte de l’établissement, ils ont posés un charte associative qui restreint ces possibilités là, alors que le président de l’université s’est permis d’appeler à voter Macron pour le second tour des élections présidentielles « pour faire barrage au Front National ». Par le biais des boites mails universitaires de tous les étudiants, voilà où on en est.. Enfin, c’est tout un processus comme ça qui fait que les étudiants parlent beaucoup moins de ça et que, quand une mobilisation se lance, c’est un peu abrupt. Il faut qu’on soit capable de voir ça sur du long terme aussi, pérenniser des cadres de discussion, de débat, d’information et pas seulement pendant les mobilisations, c’est ce à quoi on travaille en ce moment et j’espère qu’on se retrouvera bientôt dans la rue, dans les assemblés générales, sur les piquets de grève, durant les blocages…




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