Monde

Nouvel rebondissement de la crise brésilienne

Après la perte d’un allié de taille au pouvoir, combien de temps peut durer le gouvernement Dilma ?

Publié le 29 mars 2016

Philippe Alcoy

« Dehors le PT », criaient les dirigeants du PMDB (Parti du Mouvement Démocratique Brésilien) à l’issu de leur réunion, qui n’a duré que trois minutes, où ils ont formalisé la rupture de leur parti avec le gouvernement de Dilma. « Brésil en avant, Temer président ! », scandaient ils également, en exprimant leur souhait de voir l’actuel vice-président et membre du PMBD occuper bientôt le poste suprême du pouvoir exécutif. Ainsi, la rupture est consommée et le PT perd son principal allié au pouvoir. Echec et mate pour Dilma ? Répondre affirmativement ce serait trop s’aventurer.

En effet, le PT et le gouvernement de Dilma est en train de payer pour sa propre politique : pour essayer d’échapper à l’ouverture du processus d’impeachment ou au moins pour s’assurer des alliés le PT avait décidé de renforcer la position du PMDB dans la coalition au pouvoir en lui offrant de nouveaux postes ministériels. Aujourd’hui la rupture de celui-ci avec Dilma n’est que plus ressentie et ne fait qu’approfondir la crise gouvernementale qui devient de plus en plus une crise du régime politique.

Le PMDB est l’un des partis les plus corrompus et opportunistes du régime politique brésilien. Dans la crise actuelle, ce parti cherchera sans doute à se présenter comme force de « transition » pour les capitalistes brésiliens et leurs partenaires impérialistes face à la profonde crise du régime. On pourrait aussi attribuer en partie leur tour de force contre le PT à la peur de voir ses membres encore plus touchés par les affaires de corruption qui commencent à entacher tous les partis du régime.

Différents scénarios se profilent

Cette rupture était annoncée. Et les tractations et manœuvres avaient déjà commencé. Lula en personne est en train de négocier le soutien de membres du PMDB au gouvernement malgré la rupture du parti. « Il va arriver la même chose qu’en 2003, on va avoir une coalition sans l’accord de la direction [du PMDB] », estime Lula.

Il existe un risque que le départ du PMDB pousse d’autres partenaires du PT à abandonner l’alliance avec le PT dans le parlement, notamment les partis dits du « grand centre ». Pour contrebalancer cette tendance le PT compte très probablement réutiliser la même politique de négociations en échange de postes ministériels qu’il a employée avec le PMDB. Comme le journal brésilien Folha de São Pauloaffirme dans un édito titré « Attraction irrésistible » : « [le gouvernement] utilisera contre le PMDB les postes qu’il laissera libres [en rompant avec le gouvernement]. Ce seraient presque 500 postes mis à disposition pour des négociations futures avec le gouvernement du PT – dans le cas où celui-ci survive à l’impeachment évidemment ».

En effet, la perspective de l’impeachment a perdu relativement de sa force ces derniers jours. Pour le gouvernement il suffit que 172 députés sur 513 que compte le parlement votent contre la procédure de procès politique contre la présidente à la mi-avril pour qu’il reste lettre morte. Même après la rupture du PMDB il est difficile de prédire le succès de l’impeachment. Et une fois ouverte la procédure d’impeachment, cela ne veut pas dire que celui-ci aboutirait, les accusations contre Dilma étant faibles d’un point de vue légal pour justifier sa destitution. C’est pour cela d’ailleurs que l’Ordre des Avocats du Brésil a rédigé une autre demande d’impeachment ajoutant d’autres éléments à ceux déjà imputés à Dilma.

Ainsi, bien que la perspective de l’impeachment reste d’actualité d’autres alternatives se développent aussi. D’une part il y a celle tendant à ériger de plus en plus le pouvoir Judiciaire comme arbitre de la situation, en lui donnant un pouvoir bonapartiste au-dessus des partis. Cela se matérialiserait par la continuation et l’approfondissement de l’opération de « lutte contre la corruption » (« Lava Jato »). Cependant le risque pour le régime c’est qu’une telle opération pourrait non seulement toucher le PT mais l’ensemble des partis en aggravant la crise.

Comme affirme Leandro Lanfredi du journal d’extrême gauche brésilien, partenaire de Révolution Permanente, Esquerda Diario : « l’autre extrême c’est la tendance à la modération, c’est-à-dire à accepter que Lula assume en tant que ministre ou conseiller et que l’opposition et les secteurs bourgeois reprennent la tactique de « saignement » du PT et de pression pour qu’il applique plus de réformes austéritaires, une orientation que Lula a déjà annoncé qu’il appliquerait ». En ce sens va la décision du procureur général Rodrigo Janot qui s’est prononcé pour l’acceptation de l’intégration de Lula au gouvernement, tout en affirmant que les investigations pour corruption devraient continuer.

Le patronat indécis face à la crise politique

Il n’y aucun doute que le patronat brésilien a besoin d’appliquer des attaques profondes contre les travailleurs et les classes populaires. Le pays se trouve dans sa crise économique la plus profonde depuis 25 ans. Depuis l’éclatement des affaires de corruption impliquant des membres haut placés du PT, les classes dominantes brésiliennes et ses alliés impérialistes avaient parié sur la stabilité du gouvernement du PT donnant la priorité à la mise en place de l’austérité et aux réformes.

Or, le gouvernement n’a fait que perdre de la légitimité et popularité. Certains secteurs puissants du patronat ont considéré que le moment était arrivé de substituer le PT. Les prévisions des manifestations des secteurs bourgeois et des classes moyennes aisées du 13 mars dernier les confortaient dans cette opinion. Mais la mobilisation n’a pas était aussi importante qu’annoncé et surtout les principales figures de l’opposition de droite (PSDB) se sont fait expulser des manifestations.

Le patronat s’est rapidement rendu compte qu’il avait un grand problème de rechange du personnel politique. Le PMDB a en ce sens lancé un appel à la constitution d’un gouvernement de « salut national » face à une éventuelle chute du gouvernement de Dilma mais les principaux dirigeants de la droite l’ont refusé. Ainsi, pour reprendre les mots de Leandro Lanfredi : « pour les élites, une des difficultés du mot d’ordre ‘que Dilma s’en aille’ se trouve moins dans l’unification des forces pour cette option que dans la question de quelle figure mettre à sa place ».

Une tentative de coup d’Etat institutionnel

Aussi bien la procédure d’impeachment que les appels à démission et à élections anticipées de la part de la droite (et que certains de la gauche radicale et l’extrême gauche soutiennent) sont une tentative de renverser à travers des manœuvres institutionnelles le gouvernement du PT et Dilma pour le remplacer par un autre qui soit suffisamment légitime pour mettre en place les mesures d’austérité exigés par le patronat local et le capital international.

Les gouvernements de Lula et de Dilma ont démontré tout au long de ces 13 ans au pouvoir qu’ils savaient servir les intérêts des capitalistes, tout en contenant les luttes et mobilisations des classes populaires. En tout cas, jusqu’à juin 2013 et la grande mobilisation de la jeunesse. Aujourd’hui ce même PT au pouvoir n’est plus capable de présenter de telles garanties et une partie importante du patronat pense qu’il faut de façon urgente installer un nouveau gouvernement, plus légitime.

C’est pour cela que ces secteurs, suite à l’échec de la politique de préserver la stabilité politique, maintenant décident de changer les règles du jeu. C’est ainsi que le pouvoir Judiciaire, complètement lié au grand patronat et à l’impérialisme, a pris de plus en plus de relevance dans le pays et essaye d’imposer à travers des manœuvres institutionnelles un changement de gouvernement en faveur des intérêts des classes dominantes.

Les travailleurs et les classes populaires se trouvent donc dans une situation où on veut leur faire choisir entre deux options capitalistes : soit soutenir le gouvernement de Dilma qui est en train d’appliquer des réformes antipopulaires ; soit soutenir les alternatives de l’opposition de droite.

Dans ce contexte, le surgissement d’un troisième pôle, indépendant des options capitalistes, représentant les intérêts des exploités et des opprimés est entravé principalement par la politique des directions syndicales liées au gouvernement. Cette orientation laisse le terrain libre à la droite pour se renforcer et progresser. Le surgissement de ce troisième pôle, de classe, ne peut surgir qu’en combattant l’impeachment sans soutenir le gouvernement austéritaire de Dilma, comme le défend le Mouvement Révolutionnaire des Travailleurs du Brésil.