Monde

Etat d’urgence et pure massive en Turquie

Après le coup d’Etat avorté, Erdoğan renforce son pouvoir autoritaire et antipopulaire

Publié le 21 juillet 2016

Philippe Alcoy

Il s’agit d’un fait majeur de la politique internationale. Ce qui se passe en Turquie actuellement n’est pas simplement une « affaire turque ». Le tournant autoritaire du président Recep Tayyip Erdogan aura des répercussions dans la région, déjà complètement bouleversée par les conflits armés, et bien au-delà. La classe ouvrière, la jeunesse, les secteurs populaires et la population kurde seront les premiers visés par les différentes mesures répressives. La solidarité avec nos frères et sœurs de classe en Turquie et la dénonciation des politiciens de « chez-nous » qui soutiennent le régime turc se pose de plus en plus comme une tâche centrale pour le mouvement ouvrier et les révolutionnaires des pays centraux en Europe.

Mercredi soir, moins d’une semaine après le coup d’Etat avorté du 15 juillet, le président turc annonçait la mise en place de l’état d’urgence pendant trois mois. Inspiré de « l’exemple français » après les attentats de novembre dernier, Erdogan instaure un régime d’exception dont les principales mesures proviennent du régime militaire des années 1980. Cette mesure lui permettra de publier des décrets directement applicables sans vérification par la cours constitutionnelle, on pourra interdire les manifestations et réunions de tout type, proscrire des associations, des journaux, décréter le couvre feu, arrêter et fouiller arbitrairement toute personne.

Il s’agit d’un tournant répressif impressionnant qui commence à inquiéter les puissances occidentales. En effet, alors que certains analystes et même des politiciens occidentaux s’attendaient à ce que le coup raté ouvre la possibilité pour qu’Erdogan se crée une image de « défenseur de la démocratie » et devienne un partenaire clé moins « encombrant », c’est tout le contraire qui s’est produit. Face à l’échec du coup militaire c’est avec l’instauration d’un régime quasi miliaire qu’Erdogan est en train de répondre. Il utilise cet évènement pour imposer de facto le régime présidentiel, axé sur sa figure, qu’il souhaitait depuis longtemps imposer en Turquie.

Purge massive

Mais l’offensive de l’AKP, parti d’Erdogan, a commencé à peine quelques heures après l’échec de la tentative de coup. Ainsi, le président turc a procédé à une énorme purge au sein de l’Etat touchant l’armée, la Justice, les différents ministères, les médias et notamment des enseignants. En moins d’une semaine près de 60.000 personnes ont soit perdu leur poste de travail, soit été suspendues de leurs fonctions, soit été emprisonnées. Dans le secteur de l’éducation, 21.000 enseignants ont été licenciés, plus de 1500 doyens d’universités ont été « invités » à démissionner, tous les enseignants sont interdits de quitter le pays et ceux en mission à l’étranger ont été sommés de rentrer. 5% de la population turque connait ainsi des restrictions pour voyager.

La rapidité avec laquelle le pouvoir à procédé à purger l’Etat tendent à confirmer l’hypothèse selon laquelle les « listes noires » étaient préétablies et en même temps fait apparaître tout type de théorie plus ou moins « complotiste ».

Erdogan justifie ce « nettoyage » des opposants au sein de l’Etat à travers la « lutte contre le terrorisme ». En effet, depuis le 15 juillet le président turc dénonce son ancien allié, l’intellectuel musulman Fetullah Gülen, d’être derrière le coup raté et qualifie son mouvement güleniste « d’organisation terroriste ».

Frictions avec les alliés occidentaux

Ces manœuvres de la part du pouvoir turc commencent à créer certaines frictions avec ses alliés occidentaux de l’OTAN. Bien que ceux-ci ont dénoncé la tentative de coup d’Etat, ils craignent que les mesures répressives et le tournant autoritaire du régime turc minent sa crédibilité, déjà entamée, quant à son engagement vis-à-vis des « valeurs démocratiques ». Non que les puissances impérialistes tiennent tant à celles-ci, elles ont déjà démontré qu’elles peuvent s’accorder avec des régimes dictatoriaux quand cela répond à leurs intérêts, mais elles craignent qu’à moyen terme la politique d’Erdogan ouvre une période d’instabilité dans un pays clé pour les occidentaux dans la région.

En effet, le tournant bonapartiste du président turc pourrait attiser les frictions et divisions dans le pays. Et cela non seulement avec les forces politiques et militaires kurdes, dont l’armée turque a déjà bombardé des positions en Irak après le coup, mais aussi entre les fractions capitalistes turques (nationalistes, kémalistes, etc.).

Une autre question qui a fait réagir les occidentaux a été la déclaration faite par Erdogan selon laquelle il n’écartait pas la possibilité de rétablir la peine de mort contre les « gülenistes ». L’Allemagne a déclaré que cela amènerait la Turquie à perdre son statut de candidat à l’UE. Cependant, cela semble de moins en moins constituer une menace pour Erdogan. En effet, bien qu’il dépende économiquement, politiquement et militairement de ses alliés impérialistes, Erdogan est également conscient qu’aussi bien l’UE que les Etats-Unis dépendent de lui pour faire face à la crise syrienne, à la crise des réfugiés et qu’il joue un rôle important vis-à-vis de Poutine (avec qui il est en voie de réconciliation et avec qui il veut aboutir dans le projet de pipeline Turkish Stream entre autres).

C’est cette situation contradictoire qui amène les Etats-Unis à exiger des preuves concrètes au gouvernement turc pour accepter d’extrader Fetullah Gülen, exilé aux Etats-Unis depuis 1999, comme Erdogan le demande et en même temps qu’ils ne ferment pas la porte à cette possibilité.

Un tournant antipopulaire

Ce tournant autoritaire du régime turc est avant tout une attaque contre les libertés démocratiques les plus élémentaires, ou en tout cas contre ce qu’il en restait de celles-ci. Il n’y a aucun doute qu’Erdogan va profiter de ce pouvoir pour appliquer encore plus d’attaques contre les travailleurs, pour élargir l’exploitation des réfugiés syriens. Le tout dans un contexte où il sera très difficile pour la classe ouvrière et la jeunesse de se battre sans se faire réprimer. Le président turc va également intensifier sa persécution contre tous les opposants et notamment contre le peuple kurde, la jeunesse et les travailleurs.

La solidarité internationale avec les travailleurs et les masses en Turquie va avoir de plus en plus d’importance. La dénonciation de l’hypocrisie des dirigeants impérialistes aussi. Car ce sont essentiellement les alliés occidentaux de la Turquie qui ont aidé Erdogan à renforcer son pouvoir et son emprise sur l’Etat turc. Cependant, il n’est pas sûr qu’Erdogan puisse maintenir longtemps son pouvoir autoritaire sans approfondir les tensions politiques et sociales. Des brèches pourraient s’ouvrir alors pour les travailleurs et les opprimés.