Jeunesse

Nouvelle présidence, même politique pro-gouvernementale

Après un échec au printemps, l’Unef tente à nouveau de faire rentrer les étudiants dans le rang

Publié le 31 août 2016

Contre la volonté des étudiants mobilisés réunis en Coordination Nationale Étudiante, William Martinet avait su, au printemps, monopoliser l’espace médiatique et se faire le seul porte-parole des étudiants, contre les porte-paroles élus par celles et ceux réunis dans des cadres d’auto-organisation. Après 3 ans à la présidence du premier syndicat étudiant, il cherche aujourd’hui à défendre son bilan, notamment autour des prétendues « avancées » obtenues lors de la mobilisation contre la loi travail.

George Waters

Les négociations contre la loi travail, une victoire pour l’Unef ?

C’est le mot d’ordre de tous les représentants et de tous les militants : « grâce aux négociations que l’Unef a entreprises avec le gouvernement, un nouveau droit a été ouvert aux étudiants, l’Aide à la Recherche du Premier Emploi (ARPE) ». Il faut tout d’abord rappeler que ces négociations, menées par ceux qui prétendent représenter les étudiants, avait été systématiquement refusées dans les AG étudiantes, qui réclamaient le retrait de la loi travail sans amendement ni négociation. Durant les négociations donc, Martinet, collaborant avec la Fage et autres syndicats de droite, avait cru obtenir la surtaxation des CDD, finalement supprimée du projet de loi travail avant l’utilisation du 49.3 ; mais surtout une augmentation des bourses ainsi que cette ARPE. Ces « victoires » avaient donné un prétexte à Martinet pour mettre l’Unef en retrait de la mobilisation, désertant la Coordination Nationale Étudiante, et adoptant une attitude passive dans les facs. Si dans les faits, l’Unef manifestait toujours lors des journées de mobilisation nationale, le mot d’ordre de la direction du syndicat n’était pas de participer au travail de terrain – du moins dans les universités à la pointe du mouvement, comme Paris 1, Paris 8, Rennes 2 ou encore Toulouse Le Mirail – ; les militants qui ont pu le faire sont en rupture avec cette même direction.

Le syndicat était en effet dans une position très contradictoire : affilié depuis 2001 au PS, traditionnellement voie d’accès à ses instances (Manuel Valls était vice-président de l’Unef à Paris 1 ; Jean-Yves le Drian président de l’Unef à Rennes 2 ; Jean-Marie le Guen et Cambadélis étaient aussi impliqués), la direction de l’Unef avait dû adopter la position contradictoire consistant à lutter contre ce qui pouvait constituer l’avenir politique de ses responsables, notamment ceux de la tendance majoritaire. Acceptant les miettes du gouvernement pour ne pas perdre la face, la direction de cette majorité a mené une politique de contention de la mobilisation, œuvrant - entre autres - pour éviter à tout prix le tous ensemble réclamé par les étudiants mobilisés. Dans ce contexte, l’opposition des quelques tendances minoritaires, plus marquées à gauche, a été globalement inaudible.

L’ARPE, une mesurette qui enferme les étudiant.e.s dans la misère

L’Aide à la Recherche du Premier Emploi est une mesure en somme assez simple : les bourses sur critères sociaux sont prolongées de 4 mois pour celles et ceux qui sortent d’une licence, d’un master 2, d’un BTS ou d’un DUT ; pour ceux qui sortent d’un bac pro, bac technologique ou CAP, ce sera 200€ d’aide pendant 4 mois également ; et pour les étudiants en apprentissage, le montant sera de 300€.

Le gouvernement cherche à impressionner en expliquant que 126000 étudiants et étudiantes sont concerné.e.s par la mesure. Mais il faut bien voir que cela ne représente déjà qu’une petite partie des étudiants concernés par le chômage de masse : la majorité des étudiants ne touchent pas de bourse et ne pourront donc pas recevoir cette extension de leurs droits. Pour les boursiers, l’aide est tout aussi ridicule : l’étudiant qui reçoit 160€ par mois de bourse pourra-t-il seulement (sur)vivre face au chômage qui le touchera à la sortie de ses études ?

Le programme du syndicat pour la rentrée : corporatisme et action syndicale

Si la tête change, la ligne politique de l’Unef reste la même : William Martinet a en effet annoncé sa démission et sera remplacé par Lilâ Le Bas, étudiante de 23 ans titulaire d’un master 1 en action publique à Paris-Est Créteil, à l’issue d’un vote sans surprise le 23 septembre. On peut déjà déplorer qu’il n’y ait pas pu avoir de candidat en opposition, notamment sur la gauche du syndicat : beaucoup de militants des diverses minorités ont été beaucoup plus investis que leur centrale et cette voix à gauche ne s’exprime pas aujourd’hui.

Alors que de nombreux étudiants sont prêts à reprendre la lutte contre « la loi travail et son monde », comme en témoigne par exemple l’organisation de comités de mobilisation dans les facs et de coordinations régionales en Île-de-France, l’Unef ferme les yeux sur cette réalité, se faisant ainsi l’agent du gouvernement. Dans une interview à France 3, la future présidente du syndicat liste en quatre points ses priorités pour la rentrée :

-  « répondre à l’urgence de la rentrée universitaire pour les étudiants, alors qu’on voit que la précarité augmente et qu’il y a des centaines d’étudiants sans inscriptions »(1)
- « que par l’action syndicale, les 6 derniers mois du quinquennat soient utiles pour les étudiants… il y a la question du master, où l’on pense qu’une réforme est nécessaire pour arriver à un compromis qui garantisse le droit à la poursuite des études entre la licence et le master » (2)
- « la date du 15 septembre, où on fera entendre les revendications et les aspirations des jeunes, à la fois pour leur insertion professionnelle et contre la précarité qu’ils connaissent au quotidien » (3)
- « imposer les jeunes dans le débat présidentiel, alors qu’on nous propose le service civique ou militaire obligatoire, les préoccupations c’est d’avancer vers un nouveau cycle de démocratisation, vers une véritable protection sociale des jeunes qui garantit l’autonomie, l’universalité » (
4)

Si le syndicat ne se trompe pas en effet sur la précarisation toujours plus importante des étudiants, ce n’est pas que d’un programme d’urgence dont la jeunesse a besoin : c’est de sortir réellement d’un système où ils ne constituent qu’une masse employable à très bas coût, souvent beaucoup moins que le SMIC : au lieu de se considérer comme des supplétifs de l’administration (bureaucratique et austéritaire) des universités, la tâche d’une organisation étudiante défendant vraiment les intérêts de ces derniers serait de tout faire pour construire un rapport de force contre les directions syndicales et le gouvernement, contre la précarité, la misère, et contre la loi travail.

Alors que le mouvement contre la loi travail reprend, la direction de l’Unef ne renonce pas à tenter de museler la révolte étudiante

Si l’Unef a signé avec l’intersyndicale un appel à manifester le 15 septembre, les déclarations de Lilâ Le Bas montrent à quel point la direction du syndicat est déterminée à poursuivre sa politique de contention de la colère étudiante, en n’avançant que des revendications sectorielles (« l’insertion professionnelle des étudiants et la précarité qu’ils connaissent »), et se refusant à dynamiser un mouvement réellement politique comme l’avait été celui du printemps, qui avait su réclamer l’abrogation de la « loi travail et son monde », c’est-à-dire de la loi travail, mais aussi des attaques du gouvernement contre d’autres secteurs de la société : les cheminots et le décret-socle, l’APHP et le plan Hirsch, l’état d’urgence… Les étudiants qui veulent se remobiliser à la rentrée devront sûrement faire face à ces pressions et ne doivent pas y céder, continuant un mouvement réellement politique, qui s’allierait avec la jeunesse des quartiers, racisée et sujette elle aussi à l’offensive réactionnaire du gouvernement, et ceci sans se satisfaire de mesures de contention, de miettes abandonnées par le gouvernement pour défendre les intérêts du Medef.

Cette politique de la direction du syndicat, loin d’être une « erreur » est une politique consciente qui prend tout son sens dans les liens que cette direction entretient avec le PS, comme nous l’expliquions plus haut. Ce printemps, ce qui a le plus inquiété le gouvernement, c’est bien la révolte étudiante, un mouvement subversif qui est sorti du cadre corporatiste imposé par l’université, par exemple en allant s’adresser aux travailleurs en lutte, qu’ils soient cheminots, éboueurs ou postiers. À moins de 9 mois de l’élection présidentielle, le gouvernement compte s’appuyer sur son principal outil de contention pour brimer la jeunesse, et surtout éviter la reprise d’un mouvement en cette fin de quinquennat difficile pour Hollande. Si le mouvement étudiant reprend et qu’il veut durer, il doit donc être indépendant de ces médiations entre le pouvoir et les étudiants, indépendant de l’Unef comme de la Fage.