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Monde

La plus grave crise depuis 80 ans

Arabie Saoudite. Purge géante et concentration du pouvoir inouïe

Il ne s’agit pas d’une simple « querelle » de palais. 11 princes, 4 ministres, plusieurs ex-ministres et des hommes d’affaires arrêtés lors d’une « opération anti-corruption ». En réalité, la tentative la plus importante de concentration du pouvoir dans le régime saoudien des derniers 80 ans.

On pourrait être en train d’assister à la fin du régime de l’Arabie Saoudite tel qu’il a existé depuis la fondation de l’État moderne saoudien en 1932. Ce week-end en effet le prince héritier, Mohammed bin Salman (MbS), et son père, le roi Salman, ont lancé une opération anti-corruption touchant à d’importantes figures politiques et économiques de la famille royale.

Bien que le président des États-Unis, Donald Trump, ait exprimé son soutien à l’action des Salman et que certains pensent que la Maison-Blanche était au courant du coup qui se préparait, l’inquiétude est grande d’un point de vue géopolitique comme financier.

En effet, parmi les princes arrêtés (dans un hôtel de luxe de la capitale saoudienne, il faut le dire), on retrouve Al-Walid bin Talal, homme d’affaires connu dans le monde entier et qui détient des parts importantes dans des multinationales occidentales comme Twitter, Appel ou encore le Citigroup. Bin Talal est à la tête d’un fonds d’investissement très puissant, le Kingdom Holding Company.

D’un point de vue politique, la figure la plus emblématique tombée dans le raid anti-corruption, est le prince Mutaib bin Abdullah, fils de l’ancien roi Abdullah décédé en 2015, qui était à la tête de la puissante Garde Nationale, l’une des trois forces armées les plus importantes du pays avec les services secrets et l’armée.

Les raisons de la purge

Avant le coup de filet de ce week-end, le roi Salman et son fils Mohammed avaient déjà procédé à écarter du pouvoir le prince héritier et demi-frère de Salman, Moukrine ben Abdelaziz, remplacé par son neveu Mohammed ben Nayef, qui sera à son tour replacé par Mohammed bin Salman en juin 2017. Plus tard en septembre, le roi et son fils procèdent aussi à l’arrestation de plusieurs intellectuels et chefs religieux réputés opposés à l’ascension du jeune prince héritier.

Cependant, les arrestations du week-end dernier marquent un saut dans la consolidation du « clan » Salman et surtout dans la concentration du pouvoir dans les mains du prince héritier bin Salman. En effet, depuis 2015, Mohammed (33 ans) a été nommé ministre de la Défense, se trouve à la tête d’un conseil économique stratégique qui contrôle l’entreprise nationale de pétrole Aramco, et depuis le 4 novembre dernier il est aussi chef d’un bureau anti-corruption, qui a ordonné les arrestations.

Mohammed bin Salman semble chercher à éliminer toute opposition à son ascension et à son arrivée au trône. Mais en éliminant de cette façon relativement brutale ses potentiels compétiteurs et les opposants au sein de la famille royale, bin Salman et son père sont en train de briser le régime de consensus qui régnait dans la péninsule depuis 80 ans.

Il faut dire qu’avec la destitution et l’arrestation du prince Mutaib bin Abdullah, Mohammed se retrouve à contrôler les trois corps armés les plus importants du pays, alors que le partage entre les différentes factions de la famille royale du contrôle de ces forces faisait aussi partie des « habitudes » du régime. Ainsi, Salman et Mohammed deviennent le roi et le prince les plus puissants de l’histoire de l’Arabie Saoudite.

Réformes libérales

La baisse du prix du pétrole inquiète la monarchie saoudienne et les milieux d’affaires qui en dépendent énormément. En ce sens, l’un des objectifs du prince héritier Mohammed est de mettre en forme des réformes économiques qui permettent de rompre avec la dépendance du pays avec l’exportation des hydrocarbures, de diversifier l’économie saoudienne en attirant des investisseurs étrangers.

Cela implique effectivement de privatiser certaines entreprises d’État, dont Aramco partiellement, et de mettre fin à certaines subventions à des entreprises saoudiennes. En outre, cela impliquera et implique déjà des plans d’austérité pour réduire les dépenses publiques et la part de l’État dans l’économie.

Dans une économie où la plupart des travailleurs saoudiens sont fonctionnaires ou dépendent de l’État (2/3 de la main d’œuvre saoudienne est étrangère et embauchée principalement dans le secteur privé), ces politiques comportent un risque non seulement de frictions par en haut mais également par en bas. Au point que le prince Mohammed a dû ralentir le rythme des réformes austéritaires face à une petite grogne populaire qui montait discrètement et s’exprimait notamment à travers les réseaux sociaux.

Les brèches par en haut, permettront une poussée par en bas ?

Face aux menaces par en haut et aux potentielles menaces par en bas, le prince Mohammed essaye de gagner une base sociale favorable à son projet économique et politique. C’est pour cela que dans son plan de « modernisation » il intègre, de façon limitée, certaines revendications sociales qui touchent la jeunesse, les classes moyennes et les femmes. C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre la fin de l’interdiction de conduire pour les femmes. Cependant, au moment où sur le plan social certaines concessions seront faites, le régime politique sera de plus en plus centralisé et sans partage, verrouillé par les Salman.

Cette transformation de l’Arabie Saoudite (économiquement libérale avec un peu plus de libertés sociales mais avec un régime politique encore plus fermé) opposera le roi et son fils à des pouvoirs religieux et à des fractions dans la famille royale et dans les milieux d’affaires hostiles.

Cela représente effectivement un danger pour les Salman. Car les fractions écartées du pouvoir pourraient de plus en plus présenter une opposition en dehors des cercles de pouvoir habituels, en utilisant par exemple les « valeurs traditionnelles » de l’islam contre une « modernisation » néolibérale et pro-capitaliste. Autrement dit, utiliser le mécontentement des masses touchées par les réformes néolibérales et créer un mouvement populaire conservateur, appuyé sur une interprétation particulière de l’islam, contre les différentes mesures de « modernisation » économique mais aussi sociale (plus d’égalité entre les hommes et les femmes).

Ce scénario serait profondément réactionnaire, mais on ne peut surtout pas l’écarter si les tendances à la concentration du pouvoir et l’exclusion de certaines factions de la famille royale se maintiennent. Le souvenir du surgissement de Daesh après l’exclusion des sunnites du pouvoir en Irak est encore très frais.

On ne peut pas exclure un autre scénario qui est celui d’une augmentation des tensions avec l’Iran et l’avancée vers un conflit de plus en plus ouvert et direct avec Téhéran. Cependant, avec une « guerre interne » il est difficile d’imaginer, à court terme, un conflit ouvert entre l’Arabie Saoudite et l’Iran.

Cependant, bien que pour le moment il soit difficile de l’affirmer comme l’option la plus certaine, entre ces brèches d’en haut, il pourrait s’engouffrer un certain nombre de revendications populaires progressistes. Et cela notamment parmi la jeunesse, les femmes et les travailleurs saoudiens. Dans un contexte social plus agité on ne peut pas exclure une réaction de la main d’œuvre étrangère, qui représente 2/3 de la classe ouvrière totale en Arabie Saoudite et qui vit dans des conditions parfois proches de l’esclavage, sous un régime de ségrégation avec tous leurs droits bafoués.

Le paradoxe actuel du roi Salman et son fils Mohammed est résumé de façon très pertinente dans un article récent de Geopolitical Futures : « entre […] leurs appels pour une vision plus modérée de l’islam, le roi et son fils sont en train de s’éloigner des sources traditionnelles de soutien (clercs et les élites tribales) et en train d’aller vers de nouvelles sources de soutien : des appels populaires parmi la jeunesse du pays, qui représente autour de deux tiers de la population. La vieille garde est un obstacle pour les réformes nécessaires pour faire sortir le royaume de son impasse actuelle […] et ainsi une menace pour le leadership. […] Dans le processus, cependant, ils posent par inadvertance les bases de la prochaine crise. S’appuyer sur le soutien populaire signifie qu’ils seront forcés de mettre en œuvre plus de réformes qu’ils ne le souhaitent réellement – ou qu’ils ne sont même pas capables de mettre en place. Les despotes qui essaient d’être populistes finissent généralement par n’être ni l’un ni l’autre et, dans leur échec, perdent le pouvoir ».

Crédits photo : AFP




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