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Monde

Disparition forcée

Argentine. Affaire Maldonado : « On a monté une scène de crime et on y a mis un corps »

Le corps de Santiago Maldonado, jeune militant disparu le 1er aout dernier lors d’une intervention de la police argentine contre la communauté Mapuche, aurait été retrouvé. Voilà près de 80 jours que sa disparition, qui rappelle celles des opposants politiques sous la dictature, provoque des mobilisations en Argentine et déstabilise le gouvernement de droite de Macri. Mais pour la famille de la victime qui ne reconnait pas encore l’identité de ce corps, retrouvé dans le fleuve Chubut, au Sud de l’Argentine, cette zone avait été ratissée, par trois fois déjà, sans que rien n’y soit jamais trouvé.

Foto APDH Esquel

Voilà près de trois mois, que Santiago Maldonado, militant argentin de 28 ans, a disparu. Engagé auprès des peuples autochtones, il s’était joint à la manifestation de la Pu Lof (communauté Mapuche) de Cushamen le 1er aout dernier et à sa lutte contre l’appropriation de leur territoire, vendu au riche industriel italien Luciano Benetton. Il disparait au cours de l’intervention des forces de polices venus réprimer la mobilisation. Depuis 80 jours déjà, sa disparition a mis en émoi l’opinion publique argentine, déclenché des mobilisations pour exiger « la réapparition de Santiago Maldonado », et refait surgir le spectre de la dictature et de ses pratiques de « disparition » des opposants politiques. L’affaire Santiago Maldonado, véritable scandale d’Etat, a tout du premier disparu politique de la présidence de Mauricio Macri, qui a, dans l’affaire, dédouané la responsabilité de l’Etat et soutenu les forces de gendarmeries. C’est dans ce contexte qu’un corps vient d’être retrouvé dans une rivière proche de la zone où Santiago a été vu pour la dernière fois.
Ce mercredi au petit matin, au lendemain d’une journée exténuante durant laquelle la famille Maldonado s’est rendue sur le territoire Mapuche puis auprès du médecin légiste à la morgue de Esquel, le père de Santiago Maldonado s’est exprimée par voie de presse. « Un corps a été retrouvé dans une partie du fleuve qui avait déjà été inspectée à trois reprises. Pour le moment, en l’absence d’autopsie réalisée par les autorités compétentes, il nous est impossible d’établir l’identité de la dépouille, ni les causes de sa mort. Nous demandons, s’il vous plait, de respecter ce qui est pour nous, un moment très difficile à vivre ».
Sergio Maldonado et sa compagne Andrea Antico sont sortis du centre de médecine légale au cours de la nuit. A peine quelques minutes avant que la justice argentine s’exprime, par la voix du juge Gustavo Lleral, à la presse. Ce dernier s’est félicité que les recherches se soient déroulées « dans un dialogue continu entre les autorités et la communauté qui occupe le territoire », une formule peu en phase avec la réalité des opérations musclées lancées par les autorités. Interrogé sur l’identité de la dépouille retrouvée, Lleral a répondu qu’il ne pouvait « donner aucun détail supplémentaire, en respect des proches. Quand nous serons en mesure de transmettre des informations précises, nous le ferons. Pour l’instant nous travaillons encore, et il faut prendre des mesures d’urgence ». Par conséquent, et en dépit des différentes versions qui le prétendent, il n’y a pas encore d’information officielle confirmant qu’il s’agit bien du corps de Santiago Maldonado.
Les autorités compétentes devront donc déterminer s’il s’agit bien du corps de Santiago. Si ce n’est pas le cas, ils devront alors identifier la dépouille. Dans les deux cas, la date et les causes du décès devront être recherchées et l’autopsie devra permettre de savoir si le lieu du décès correspond à celui où le corps a été retrouvé. Enfin, on connaitra la nature des blessures, de nature mortelle ou non, et s’il est possible que la personne se soit noyée. Autant d’éléments qui ne pourront être cachés indéfiniment.

Des recherches annoncées mais avec des réserves

Lors des recherches d’hier sur les rives du fleuve Chubut, il y avait beaucoup de monde : outre le juge Gustavo Lleral et Sergio Maldonado, le père de Santiago, étaient présents les référents régionaux de l’Association de défense des Droits de l’Homme, Julio Saquero et Mabel Sanchez ainsi que des membres du mouvement Mapuche (Pu Lof en Résistance) de Cushamen.
La procureure Silvana Avila explique être à l’origine de cette nouvelle demande de recherche. En vérité, comme le confirme le juge Guido Otranto, elle émane des forces de police en la personne du chef de la Préfecture Navale. Avec l’argument que les recherches organisées sous le juge précédent n’avaient pas été menées convenablement, les autorités préfectorales ont donc demandé l’autorisation pour reprendre l’inspection du fleuve, sur une zone précise parcourant 60 kilomètre, allant de l’ancienne guérite en direction du Sud. Selon une source tenue anonyme, cette décision aurait provoqué l’étonnement des plongeurs de la Préfecture, surpris de devoir inspecter une zone, déjà « passée au peigne fin » lors des recherches précédentes.
Pourtant, vendredi dernier, le juge Lleral, avec la procureure Silvana Avila, avait bien annoncé son intention de lancer rapidement une nouvelle recherche. Une manière d’anticiper celles que la communauté Mapuche et la famille de Santiago s’apprêtaient à organiser de leur côté. Sans pour autant leur donner de date provisoire, il leur avait demandé de garder une réserve absolue sur la question. « C’est pour éviter d’être accompagné par les forces de l’ordre » a-t-il expliqué. Le lendemain, au cours du samedi après-midi, c’est au tour du secrétaire du Juge fédéral de prendre les devant pour appeler à l’organisation d’une nouvelle recherche le mardi.

A première vu, ni abattu ni noyé

Juste après 10 heures du matin, les équipes chargées des recherches, accompagnées des plaignants, se sont divisées en groupes pour ratisser les deux rives de la rivière. Entre 13h et 13h30, après avoir parcouru quelques kilomètres, un des plongeurs de la Préfecture a trouvé un corps. En raison du lieu et de la façon dont il a été trouvé, la plupart des participants ont convenu que le corps n’était pas là depuis longtemps. Et certainement pas depuis les 79 jours que compte la disparition de Santiago. Le site, situé à environ 300 mètres du poste de contrôle et à environ 50 mètres de l’endroit où Santiago a été vu la dernière fois, avait déjà été ratissé, comme l’a fait remarqué le juge Otranto, « au moins trois fois dans le cadre de l’enquête, sans que rien n’y soit trouvé ». Lors de la dernière recherche qui s’est tenue lundi 18 septembre, ce sont 400 hommes armés jusqu’aux dents qui ont parcouru le site et qui s’en sont pris au passage à la communauté Mapuche installée sur ce territoire.
Le corps a été retrouvé dans une zone de la rivière où il y a peu de courant, flottant sur le ventre, ni noyé, ni prisonnier des branches ou des racines, visible à la surface. Plusieurs personnes présentes ont assuré qu’il était possible de le voir sous différents angles à distance. Rapidement, Alejandro Incháurregui, anthropologue et expert pour la famille Maldonado a rejoint le personnel de criminologie de la Police fédérale. Avant la tombée de la nuit, il voulait voir la scène avant qu’elle ne soit modifiée. Seulement avant qu’il puisse faire l’analyse de la situation, autour de 21 heures, le corps a été enlevé et transféré à la morgue d’Esquel pour faire une autopsie.

« Ce que nous avons vécu est lamentable »

"Ils ont déposé le corps ici et ça se voit", a déclaré un membre de la communauté Mapuche qui était là aussi toute la journée. En effet, comment se fait-il qu’un corps ait été retrouvé à 300 mètres de l’endroit où Santiago a été vu pour la dernière fois, à contre-courant du fleuve. Mabel Sanchez de l’Assemblée Permanente des droits de l’homme ( APDH) va dans le même sens. « Ce qui nous avons vécu hier était lamentable. Terrible. C’est comme une mauvaise scène. Peu de jours avant les élections, on se demande bien à qui cela bénéficie ». Pour les défenseurs de la cause de la communauté Mapuche de Cushamen, "le gouvernement va certainement lancer une nouvelle campagne contre les Mapuches, en les accusant d’être coupables et d’avoir caché le corps ". Le montage est grossier. La réaction du gouvernement Macri tout autant.
Ce dernier n’a pas tardé a envoyé ses émissaires. D’abord, le secrétaire des droits de l’homme de la nation, Claudio Avruj, qui a du prendre l’avion le plus vite possible pour se rendre à Esquel, en Patagonie, juste après avoir lâché sur tweeter sa joie d’être « avec @mauriciomacri et #VamosJuntos candidats dans sa campagne de clôture à Ferro ! ». Quelques heures plus tard, Avruj arrive sur la zone du Pu Lof. Sortis « d’un camion, il arbore une attitude provocante, un ricanement » témoigne une source locale. "Il s’est arrêté seulement parce que la jeunesse de la communauté a protesté contre sa présence".

Dans quel but Avruj est-il venu à l’endroit même où 79 jours auparavant son gouvernement avait déchargé toute sa fureur répressive ? Que savent exactement les occupants de la Casa Rosada, le palais présidentiel argentin ?
« Nous demandons de respecter ce moment difficile que nous sommes en train de vivre » déclarent les membres de la famille Maldonado. Et ils ont raison. C’est pourquoi en attendant les résultats des tests, nous continuons à demander : où est Santiago ?

Trad : N.K , E.D.




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