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Monde

La pire crise politique depuis 2001 ?

Argentine. La réforme des retraites, une « victoire à la Pyrrhus » pour le gouvernement

Nous reproduisons l’édito de Fernando Rosso de La Izquierda Diario après le vote au parlement argentin de la contre-réforme des retraites qui va réduire considérablement le montant de celles-ci. Une victoire pour le gouvernement mais qui a un coût politique très élevé. Une nouvelle étape de crise s’est ouverte pour le gouvernement de Mauricio Macri.

Contre vents et marées, le vol a été consommé, avec un très élevé prix politique pour le gouvernement de Cambiemos, parti du président Macri. Celui-ci a réussi à faire voter par la chambre des députés la coupe des retraites, mais aussi la réduction des allocations familiales et autres allocations non imposables. En tout, 17 millions de personnes verront une réduction de leurs revenus dans les prochaines années. Cela a été rendu possible grâce à un vote très serré : 127 voix pour, 117 contre et 2 abstentions. Les députés qui ont soutenu l’attaque du gouvernement se sont subordonnés aux gouverneurs provinciaux péronistes ou alliés de Macri qui avaient fait le déplacement pour s’assurer que « leurs » députés permettent d’atteindre le quorum nécessaire et votent le projet du gouvernement.

Avec des méthodes « démocratiques » particulières, le régime politique a pris la forme d’un groupe de maître-chanteurs professionnels : le gouvernement national a fait du chantage aux gouverneurs provinciaux en les menaçant de ne pas leur envoyer des fonds pour payer les salaires et par conséquent provoquer des révoltes dans leurs provinces ; les gouverneurs s’y sont pliés docilement et ont fait pression sur ceux qu’ils considèrent leurs députés pour qu’ils votent la loi.

Après l’échec de jeudi dernier où la session du parlement a dû être suspendue à cause du scandale et de la répression de la part de la gendarmerie, cette fois la coalition au pouvoir et ses alliés ont décidé d’avancer à tout prix, dans le contexte d’une mobilisation populaire massive, d’affrontements qui ont duré des heures autour du parlement et une grève de 24h très timorée décrétée par une CGT en crise. Le soir, malgré la campagne hostile des médias nationaux pendant toute la journée, on a assisté à des « cacerolazos » (des concerts de casseroles) dans plusieurs quartiers de Buenos Aires, dans sa banlieue et dans plusieurs villes de l’intérieur du pays. Un grand nombre de manifestants est arrivé au parlement et y est resté jusqu’à tard dans la nuit, quand une nouvelle répression a eu lieu.

Comme la semaine dernière, durant l’après-midi, il y a eu 50 arrestations, des dizaines de blessés et de gazés – même à l’intérieur des stations de métro –, au moins quatre personnes qui ont perdu un œil et malgré les demandes de suspension de la séance parlementaire, le gouvernement a forcé le vote comme s’il s’agissait d’une question d’État.

Et il s’agissait d’une question d’État : cette économie de près de 5 milliards d’euros, arrachés brutalement des poches des retraités et des personnes bénéficiaires des allocations familiales, a été la première mesure que Cambiemos a voulu adopter à tout prix. Et en effet l’enjeu en vaut la chandelle si on considère que cette « économie » a pour objectif de redistribuer cet argent parmi les gouverneurs afin de financer la campagne pour la réélection de Maria Eugenia Vidal, l’actuelle gouverneure de Buenos Aires.

Mais le coût a été trop élevé.

Plusieurs études récentes ont diffusé des résultats qui avaient démontré que l’immense majorité de la population s’opposait à l’attaque, une sensation que l’on ressent dans les rues : selon une enquête réalisée à Buenos Aires les 15 et 16 décembre, 68% des personnes interrogées rejettent le plan de Macri et ce chiffre monte à 80% quand on leur demande s’il est correct de vouloir combler les déficits en coupant le budget des retraites.

Cette commotion sociale générée par cette violente et soudaine proposition du gouvernement est à la base des mobilisations massives, que la plupart des médias nationaux ont essayé d’occulter en mettant l’accent sur les affrontements autour du parlement. Cela a été aussi à la base de la haine que beaucoup ont manifesté contre les forces répressives qui sous le gouvernement de Cambiemos sont déjà responsables deux morts et ont mené toute une série de répressions ces derniers jours, instaurant une atmosphère policière répressive dans la société, notamment contre la jeunesse.

Ce changement vertigineux dans le climat social a poussé la CGT à convoquer une grève qu’elle n’a pas préparé ni rien fait pour qu’elle soit un succès. Cependant, cela n’était pas moins une expression du large mécontentement parmi les travailleurs. Dans plusieurs lieux de travail et malgré une mesure improvisée, des travailleurs et travailleuses ont participé de la grève et se sont mobilisés au parlement. Les chantiers navals de Río Santiago ont pris part à la manifestation avec 15 bus affrétés et près de 700 ouvriers, les usines du secteur de l’alimentation ou encore les métallos, sont parmi les exemples d’usines mobilisées.

En quelques jours le gouvernement a dévoilé devant les yeux de millions de personnes sa vraie orientation et son programme. Jusqu’à présent ils avaient réussi à canaliser le mécontentement et à responsabiliser le gouvernement précédent pour les mesures qu’ils avaient prises depuis qu’ils sont arrivés au pouvoir et qui ont eu comme conséquence la détérioration des conditions de vie de la majorité de la population. L’illusion selon laquelle la situation pouvait s’améliorer s’est renforcée avec la « période de grâce » économico-électorale, stimulée par les dépenses publiques. Avec une campagne de propagande médiatique et certain « gradualisme » financé par l’endettement sauvage, le gouvernement avait mis en place les conditions qui ont permis sa victoire électorale du 22 octobre dernier, que le gouvernement a confondu avec un chèque en blanc pour appliquer son programme.

Mais, comme beaucoup de députés l’ont dénoncé, parmi eux ceux du PTS dans le Front de Gauche et des Travailleurs (FIT), ni cette « proposition » de coupe budgétaire dans les retraites ni la contre-réforme du code du travail, n’apparaissaient sur leurs programmes électoraux. Ces mesures sont donc une vraie arnaque à la volonté populaire.

La crise ne se révèle pas seulement entre ceux qui s’opposent au Gouvernement et sont passés à des formes d’action diverses, mais aussi elle est en train de toucher de larges secteurs de la base électorale de Cambiemos qui l’ont soutenu avec l’illusion d’une amélioration de leur situation détériorée.

Le tournant brusque de la situation ne surgit pas du néant. Avec sa proposition de s’attaquer aux poches des retraités le gouvernement révèle que ce qu’il offre pour le futur est d’empirer ce qu’il a déjà fait pendant deux ans. Il s’est attaqué à ceux qui constituent le noyau dur de son électorat, les personnes âgées, un secteur social qui a ému une grande partie de la société.

Le gouvernement kirchneriste a une responsabilité indiscutable dans la situation des secteurs populaires en général et des retraités en particulier, avec les pensions de misère. Même une de ses gouverneures (Alicia Kirchner) a signé le pacte fiscal et ses députés qui se montrent très belliqueux au parlement, sont bien moins véhéments face aux gouverneurs péronistes avec lesquels ils aspirent à constituer une « nouvelle majorité ».

Mais avec sa proposition de réforme, le gouvernement démontre que cet argument sur « l’héritage » de l’ancien gouvernement, est caduque pour justifier l’austérité. Parler d’un problème de communication revient à nier un problème politique : il n’y a pas de mesure d’austérité qui puisse « bien être communiquée ».

Malgré les « doutes » et les entraves qu’imposent les directions syndicales, surtout la CGT et ceux qui ont une rhétorique plus combative mais qui ne font rien pour préparer une lutte sérieuse, les travailleurs et les différents secteurs populaires ont démontré une disposition à l’affrontement avec Macri et son attaque. Le rôle de l’extrême gauche en général et du PTS en particulier, ainsi que celui du syndicalisme combatif, a été central pour lancer et soutenir la mobilisation contre un projet rejeté massivement.

L’exigence pour que les syndicats appellent une fois pour toutes à construire un vrai plan de bataille, discuté dans toutes les usines, entreprises et lieux de travail, avec la préparation d’une grève réelle avec mobilisation pour vaincre toutes les réformes de Macri, est à l’ordre du jour.

Le « roi » Macri est nu. Indiscutablement, une nouvelle étape est ouverte avec de grandes possibilités que les travailleurs et les secteurs populaires parviennent à vaincre le plan du gouvernement qui, en voulant appliquer le plan que le grand capital lui exige, a ouvert une crise politique dont la fin reste incertaine.




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