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Argentine : Mauricio Macri, un grand patron à la tête du gouvernement

Publié le 28 janvier 2016

Légende photo : De gauche à droite : Cristina Fernández, l’ancienne présidente, Daniel Scioli (à l’arrière-plan), le candidat péroniste battu, Mauricio Macri, le nouveau président de droite. DR.

Martín Noda et Daniela Cobet

Après 12 ans de kirchnérisme, le gouvernement vient de changer en Argentine. C’est la droite traditionnelle qui s’est imposée lors du deuxième tour de la présidentielle, en novembre 2015. Cette victoire a pour conséquence le début d’une politique d’austérité brutale (il y aurait eu de toute façon de l’austérité en cas de victoire du candidat kirchnériste, Daniel Scioli) et un gouvernement constitué sur mesure au service des intérêts du grand patronat.

La victoire au second tour, avec un peu plus de 51 % des voix, du candidat de la droite Mauricio Macri n’a pas été une totale surprise. Cela fait un certain temps que la dynamique dont le kirchnérisme avait bénéficié, montrait des signes clairs d’épuisement. « Explosion de l’inflation qui atteint les 40 % annuels, comme du chômage qui frôle les 20 %, crise de l’industrie automobile et fermetures d’usines, dévaluation de la monnaie et risque de faillite financière… L’Argentine est à nouveau en crise  », écrivions-nous il y a un peu plus d’un an. Depuis, l’effondrement des prix mondiaux des matières premières -qui avaient largement nourri la croissance argentine- et sur un autre plan, le scandale provoquée par la mort très suspecte du procureur Nisman, avaient contribué à enfoncer davantage le kirchnérisme. 

Le président-patron

Pour les Argentins, Macri est tout sauf un inconnu. C’est un peu comme si en France Arnaud Lagardère devenait président de la République. On saurait tout de suite au service de qui se trouverait le quinquennat. Mauricio Macri est le fils de Franco Macri, l’un des plus grands patrons argentins, qui a fait fortune pendant la dictature avec des entreprises du secteur de la construction, principalement actives dans les travaux publics. Il a aussi été le patron de Sevel, une joint-venture de PSA et Fiat en Argentine. Pour faire carrière en politique, Mauricio Macri s’est servi de l’argent et des positions de pouvoir acquises par son père.
Il a commencé par devenir en 1995 président de Boca Juniors, une des principales équipes de football du pays. Puis, après avoir été battu à deux reprises, il a été élu en 2007 maire de la ville de Buenos Aires. Ses politiques sécuritaires et austéritaires lui ont gagné le soutien des classes moyennes supérieures. Il a utilisé son poste de maire de la capitale pour construire peu à peu un espace d’opposition au kirchnérisme. Lors des présidentielles de 2011, quand le kirchnérisme était encore fort, Macri a décidé de ne pas se présenter et de se préserver pour le scrutin suivant. Cette année, à la tête d’une coalition d’opposition de droite au kirchnérisme, il a fini par remporter les élections dans le cadre de l’épuisement du cycle des gouvernements post-libéraux en Amérique latine.

La droite face à la droite

On pourrait être tenté de voir dans l’élection de Macri un tournant à droite. Un tel tournant est cependant survenu bien avant sa victoire du 22 novembre 2015. Depuis plusieurs mois, le gouvernement de Cristina Kirchner prenait des mesures d’austérité, avec des dévaluations accompagnées d’une hausse de l’inflation et d’un quasi gel des salaires. De plus, Daniel Scioli, le candidat soutenu par les kirchnéristes (bien qu’étant partiellement en opposition à ces derniers), représentait l’aile droite de la mouvance péroniste et se préparait à mener lui aussi une politique d’austérité. Les différences portaient essentiellement sur les rythmes.
La particularité du gouvernement Macri réside dans sa proximité avec les grandes entreprises, dans une idéologie de droite plus traditionnelle, très opposée au « populisme » kirchnériste et dans la défense d’un renforcement des mesures autoritaires. En quelques jours, Macri a d’ores et déjà donné un certain nombre d’illustrations de ce projet.

De la « révolution joyeuse » à la « révolution austéritaire »

Avant le deuxième tour, Macri parlait d’une « révolution joyeuse ». Ce discours vague faisait référence à l’idée d’un changement radical par rapport au régime du kirchnérisme. Il surfait sur le ras-le-bol des classes moyennes et d’une partie des classes populaires envers la politique et les méthodes de corruption du gouvernement sortant.
Macri proposait de lever des restrictions subies par divers secteurs de la société. Pour les patrons et les classes moyennes, il annonçait son intention de libéraliser l’achat de dollars. Les restrictions imposées sur ce terrain par Cristina Fernández signifiaient une sorte de contrôle des capitaux, restreignant la capacité des patrons et des couches privilégiées à importer et à transférer leurs profits à l’étranger, à épargner en dollars et même à voyager à l’étranger, en les obligeant à acheter des dollars sur le marché parallèle. Aux secteurs exportateurs de l’agro-business, il promettait d’en finir avec les impôts à l’exportation, notamment sur le soja. Pour les couches supérieures du salariat, il proposait de relever le plafond de non-imposition sur le revenu, qui était très décalé par rapport à l’inflation et aux augmentations nominales des salaires. 
Mais de telles mesures impliquent une aggravation de la misère pour une grande partie de la population. La libération du cours du dollar signifie une hausse de l’inflation et une réduction très importante du pouvoir d’achat. L’élimination de l’impôt sur les exportations va entraîner une augmentation des prix internes, car les producteurs voudront gagner autant sur le marché intérieur qu’à l’exportation. La hausse du plafond de non-imposition est une mesure minimale, mais qui ne touche qu’une partie des travailleurs et a pour seul objectif de gagner le soutien des directions syndicales bureaucratiques à un projet qui est globalement anti-ouvrier et anti-populaire. 

Une semaine à droite toute

Macri a pris son poste à la tête de l’exécutif le 10 décembre. Quelques jours plus tard, il a déjà montré la direction dans laquelle il veut aller. Il a annoncé que le dollar allait être libéré, son prix officiel rejoignant celui du marché parallèle. Cela veut dire une dévaluation de 50 %. Avant même cette mesure, appliquée le 17 décembre, les prix avaient commencé à s’envoler. Cette dynamique ne fera que s’aggraver avec la mise en œuvre effective de la dévaluation et l’élimination de l’impôt sur les exportations.
Au plan politique, le choix de ses ministres en dit long : chefs d’entreprises, cadres très proches des responsables de la dictature sanglante des années 1970, idéologues conservateurs et de droite. Il a dû cependant faire marche arrière sur certaines propositions de noms pour des postes de secrétaire d’Etat, car leur lien avec la dictature était beaucoup trop flagrant. 

Démagogie et autoritarisme

Macri veut se présenter comme un président « différent », qui dialogue et fait des gestes d’ouverture en direction de l’ensemble du monde politique. Avant son élection, il avait tenu un discours de « bon sens », de rassemblement. Une de ses premières mesures a été l’appel à une réunion avec tous les gouverneurs provinciaux, kirchnéristes ou non. Celle-ci s’est conclue par une belle photo de l’exécutif national rassemblé avec les gouverneurs. Pour se montrer ouvert, il a même gardé un ministre de l’ancien gouvernement, celui de l’enseignement supérieur et de la recherche. Lors de la cérémonie de prise de fonctions il s’est montré détendu, saluant ses soutiens, dansant, chantant…
Cependant sa première semaine au pouvoir a été concrètement marquée par l’autoritarisme. Il est président, mais ne contrôle pas le parlement. Dès lors, il gouverne avec des « décrets de nécessité et d’urgence », sorte de 49-3 à l’argentine, mais dans une version sans limites. Confronté à une justice considérée trop liée au kirchnérisme, Macri essaye de la réformer en installant des proches aux responsabilités. Très critique pendant sa campagne des méthodes de « copinage » du kirchnérisme dans ses désignations à des postes de responsabilité, il utilise désormais les mêmes instruments en nommant par décret les juges de la Cour Suprême.

Austérité et licenciements

Comme dans d’autres pays d’Amérique latine, l’austérité prend souvent en Argentine la forme de la dévaluation et d’une inflation croissante, avec la baisse de pouvoir d’achat qui s’ensuit. A quoi s’ajoute le projet d’une augmentation brutale des prix des services publics essentiels tels que l’eau et l’électricité. Cette inflation, qui sera sans doute très forte, sera accompagnée, dans la continuité du kirchnérisme, d’un plafonnement des augmentations de salaire. Pour cela, Macri et ses associés comptent sur le soutien de la bureaucratie syndicale ainsi que sur leur contrôle des instituts statistiques, qui permet de falsifier les chiffres officiels. Sur ce point, ils ne se différencient guère des pratiques des gouvernements kirchnéristes. 
Avec la libéralisation des tarifs des services publics, la très probable réduction des subventions aux transports en commun, l’élimination des impôt à l’exportation, Macri s’achemine vers la suppression des quelques petites mesures utilisées par le kirchnérisme pour contrôler un tant soit peu l’inflation. Le nouveau gouvernement a également montré son véritable visage en ce qui concerne les plans de licenciements, en faisant lui-même sa part du travail, comme on le voit à travers son projet de licencier 2000 salariés administratifs du parlement. Ce cocktail de mesures réactionnaires s’accompagnera certainement d’une politique très répressive, qui a caractérisé le mandat de Macri à la mairie de Buenos Aires et a été ouvertement annoncée dans son discours sécuritaire.

Combien de temps ?

Reste à savoir combien de temps pourront durer les illusions dans le « changement » qui existent dans des secteurs de la société. Avec un tel paquet d’attaques contre le monde du travail et les couches populaires, avec l’aggravation de la situation économique dans le pays, les illusions propres à la logique de l’alternance devraient se dissiper assez vite. Le puissant mouvement ouvrier argentin pourrait alors revenir sur le devant de la scène, sans que le nouveau gouvernement ne dispose des mêmes mécanismes de contention que ceux dont disposait le précédent gouvernement péroniste du fait de ses liens historiques avec les directions syndicales bureaucratiques et une partie de la classe ouvrière.
L’émergence – limitée mais réelle – de la gauche révolutionnaire organisée autour du FIT, sur le plan électoral et surtout celui de son implantation croissante dans les principales concentrations ouvrières du pays, pourrait dans ces conditions devenir un atout pour l’organisation de la riposte contre le nouveau gouvernement de la droite et des patrons.