^

Monde

Chronologie

Argentine. Zanon, usine sans patron : 15 ans d’une lutte historique

Ce 1er octobre, nous fêtions les 15 ans de l’occupation et le début de l’expérience de contrôle ouvrier à Zanon. L’usine, située dans la province de Neuquén, est devenue un emblème international de la gestion ouvrière comme alternative pour les travailleurs face à la crise capitaliste. Voici un bref résumé des principaux mouvements et rebonds de l’histoire de Zanon et du Syndicat des ouvriers et employés céramistes de Neuquen (SOECN), dans lequel le Parti des travailleurs socialistes (PTS) argentin – organisation à l’origine du réseau international de quotidiens en ligne La Izquierda Diario duquel Révolution permanente fait partie – est fier d’avoir joué un rôle très important.

1979

Dictature militaire. Inauguration de l’usine de carrelage Zanon, dans la province de Neuquen, en Patagonie, en raison d’une politique de développement industriel du gouvernement militaire.

1983

Création du syndicat d’ouvriers et employés du carrelage et de la céramique (SOECN)

1996

Au mois d’octobre, une grève totale a lieu dans l’usine pour exiger la réintégration d’un ouvrier licencié. La grève oblige la direction à reculer et l’ouvrier licencié est réintégré. Il s’agit d’une première victoire.

1998

La « lista Marron », liste aux élections professionnelles organisée par les travailleurs de base, gagne les élections à la Commission interne (syndicat d’usine) de Zanon contre la liste de la bureaucratie syndicale, qui avait été à la tête du syndicat d’usine depuis des nombreuses années.

2000

L’entreprise présente un « recours préventif de crise ». En juin, le jeune ouvrier de 22 ans, Daniel Ferras, meurt dans un vestiaire au sein de l’usine, suite au fait qu’il n’y avait pas de médecin ni d’ambulance pour l’amener à l’hôpital. La « grève des 9 jours » arrive à obtenir l’installation d’une ambulance et une commission ouvrière de sécurité et d’hygiène. Première déroute du patronat. En décembre, les quatre usines céramistes de la province votent massivement pour la « lista Marron » et les travailleurs reprennent le SOECN des mains de la bureaucratie syndicale. Raul Godoy, principal porte-parole du syndicat et dirigeant du PTS, en devient le secrétaire général.

2001

Entre avril et mai, les patrons tentent de suspendre le personnel pour « manque de matières premières ». Grève historique de 34 jours, avec blocage à l’entrée de l’usine. Les patrons reviennent sur leur décision et le rapport de forces les oblige à payer tous les jours de grève. On vote alors une nouvelle Commission interne (syndicat d’usine). En septembre commence le « lockout patronal ». Le 1er octobre commence la lutte des ouvriers de Zanon avec blocage des axes autoroutiers. Les ouvriers auto-organisés mettent en place la "garde ouvrière" pour contrôler les entrées et les sorties de l’usine. L’entreprise licencie les 380 ouvriers, mais les travailleurs de Zanon décident de brûler les lettres de licenciement et manifestent jusqu’à la maison du gouvernement provincial. Le gouvernement met en place une répression féroce, et 6 ouvriers sont incarcérés. La Centrale de Travailleurs d’Argentine (CTA, deuxième centrale syndicale au niveau nationale) appelle à une journée de grève nationale le 3 décembre 2001.

2002

Surgissement de la Coordinadora del Alto Valle (Coordination régionale regroupant différents secteurs en lutte), intégrée par le SOECN, les ouvriers de Zanon, les organisations de chômeurs, des commissions internes et des secteurs combatifs et anti-bureaucratiques de l’éducation nationale, de la santé et de la construction. S’y ajoutent les organisations étudiantes et les partis de d’extrême-gauche. La Coordinadora prend un poids régional en regroupant les organisations combatives et commence à construire une alternative à la bureaucratie syndicale. En mars, les ouvriers de Zanon remettent en fonctionnement les quatre fours. L’usine est remise en activité sous contrôle ouvrier. Le 13 avril, on organise la première rencontre des usines occupées, dans l’usine textile Brukman de Buenos Aires.

2003

Le 8 avril a lieu une nouvelle tentative de déloger les travailleurs de l’usine. Les ouvriers se barricadent pendant que les habitants des quartiers aux alentour de l’usine, les travailleurs d’autres secteurs, et les étudiants répondent avec une énorme mobilisation qui entoure l’usine. Cela oblige la Centrale des travailleurs d’Argentine (CTA) à appeler à une journée de grève provinciale en soutien aux ouvriers de Zanon. La police refuse de réprimer. Le gouvernement recule. Grande victoire ouvrière et populaire. Le 25 novembre a lieu une répression brutale du Movimiento de trabajadores desocupados (MTD, organisation de chômeurs) dans le quartier de San Lorenzo. Les ouvriers de Zanon vont alors les aider. Il y aura des blessés par balles et Pepe Alveal, du MTD et ouvrier de Zanon, perd un œil.

2004

L’autogestion ouvrière construit un centre de santé dans le quartier Nouvelle-Espagne et donne des céramiques à des hôpitaux, des écoles et à d’autres secteurs. Surgit alors la coopérative Fabrica sin patrones (FaSinPat - Usine Sans Patrons), qui réclame l’expropriation et la nationalisation de l’usine sous gestion ouvrière, pour la mettre au service de la communauté à travers d’un plan de travaux publics. L’année se termine avec un grand festival, comprenant des artistes tels que Leon Gieco, Raly Barrionuevo et Ciro Pertusi du groupe Attaque 77. Zanon devient alors un symbole international, des journalistes étrangers viennent visiter l’usine, les Mères de la Place de mai (symbole de la lutte contre la dictature militaire dans les années 70) viennent en aide et signent un accord d’assistance technique à l’université de la Comahue. Plusieurs documentaires sont produits pour raconter l’histoire de la lutte de Zanon sous contrôle ouvrier.

2005

Des porte-paroles des ouvriers de Zanon, ainsi que leurs familles, sont menacés de mort. Une énorme mobilisation se met en place pour dénoncer la répression et le harcèlement des familles céramistes.

Suite à un riche débat en juillet, une assemblée générale du SOECN adopte les nouveaux statuts du syndicat, qui récupère les meilleures traditions du mouvement ouvrier, où les assemblées sont souveraines, où la rotation de mandats et la révocabilité de tous les dirigeants est un acquis. La composition de la direction du syndicat est proportionnelle aux votes obtenus par chaque liste et revendique l’indépendance des syndicats vis-à-vis de l’État et des partis politiques patronaux. Le syndicat s’inscrit dans la lutte des classes.

2006

En mai, avec 20 000 signatures et une grande mobilisation, le projet de loi sur l’expropriation est présenté à nouveau au parlement. Attaque 77 joue à Zanon, qui devient un lieu d’expression de la solidarité envers la jeunesse sous le slogan « Un concert sans police dans l’usine sans patrons ».

2007

Le SOECN organise des grèves et manifestations exigeant l’apparition de Julio Lopez, militant socialiste ayant été détenu et torturé pendant la dictature qui gouverna l’Argentine de 1976 à 1983, puis « disparu » à nouveau en 2007, lorsqu’il devait déclarer dans le procès qui allait juger les tortionnaires de la dictature. Les ouvriers manifestent contre l’impunité. Ils manifestent également contre l’assassinat de l’enseignant Carlos Fuentealba lors d’une manifestation enseignante, par la police de la province de Neuquen. Ils exigent la démission du gouverneur de Neuquen, Jorge Sobisch.

La production est désormais de 4000000 m2 par mois, avec 470 emplois. En septembre, les ouvriers produisent le premier lot de céramique pour exportation.

2008

Les ouvriers organisent de nouvelles manifestations pour exiger l’expropriation de l’usine. Dans le cadre de la 23ème Rencontre Nationale des femmes, qui s’est tenue à Neuquen en 2008, un rassemblement à l’usine renouvelle le soutien populaire aux travailleurs.

2009

Les ouvriers décident de démarrer la production de l’usine Ceramica del Sur, sous gestion ouvrière, avec le soutien du SOECN.
La rotation de mandats est inscrite dans les statuts du syndicat. Une nouvelle élection a lieu et les dirigeants retournent au travail.
Au Parlement provincial, l’expropriation de Zanon est finalement votée. La lutte paie ! C’est un grand pas en avant, mais le combat n’est pas fini.

2010

Les ouvriers construisent et ouvrent une école pour adultes au sein de l’usine. L’école s’appelle Boquita Esparza, en hommage à un ouvrier de Zanon décédé.
Les ouvriers votent l’occupation de l’usine Ceramica Stefani de Cutral Co.
En décembre, les travailleurs de Zanon en lien avec des travailleurs d’autres secteurs et des syndicalistes combatifs se mobilisent en soutien aux migrants, qui sont sauvagement réprimés par le gouvernement nationale à Buenos Aires.

2011

Beaucoup de dirigeants céramistes poussent la lutte syndicale et sociale sur le terrain politique. Dans une assemblée de l’Agrupacion Marron du syndicat céramiste (SOECN) est votée l’appartenance au Front d’extrême-gauche et des travailleurs de Neuquen (le FIT, constitué par le PTS, le Parti ouvrier et la Gauche socialiste, trois formations trotskistes). Les ouvriers décident consciemment de faire de la politique et de ne pas rester que sur le terrain de la lutte syndicale. Le 12 juin, le FIT obtient la première victoire électorale ouvrière de l’histoire de la région, le premier député ouvrier de Neuquen, Raul Godoy, est élu. Cette victoire est mise au service des travailleurs et leurs luttes.

2016

Zanon fête ses 15 ans de contrôle ouvrier. Une campagne nationale et internationale de soutien à leur lutte et pour récolter de l’argent pour le renouvellement des machines est lancée.

La lutte continue, et la revendication historique de la nationalisation sous gestion ouvrière étant toujours l’objectif stratégique, les ouvriers luttent pour la rénovation technologique pour que Zanon/FaSinPat continue d’être un exemple de réponse face à la crise capitaliste qui est responsable de la fermeture d’usines et des licenciements massifs. Zanon, avec l’aide des ouvriers de Madygraf (imprimerie sous contrôle ouvrier au nord de Buenos Aires), réclame l’indemnisation des travailleurs et obtient l’approbation du droit d’expropriation, sous le slogan « Familias en la calle nunca más » (« Plus jamais de familles à la rue »).

« Révolutionner les syndicats »

« A Zanon, nous nous fixons comme objectif de révolutionner le syndicalisme. Beaucoup de camarades combatifs reprennent leurs organisations syndicales des mains de la bureaucratie mais ne s’engagent pas dans une lutte anti-bureaucratique. Beaucoup gagnent la direction d’un syndicat, ensuite la perdent et puis tout continue comme avant. C’est pour cela qu’après de longues discussions, nous avons décidé d’adopter de nouveaux statuts du syndicat : que l’assemblée soit souveraine et que les dirigeants soient révocables. La question de la rotation est fondamentale, pour que les dirigeants syndicaux continuent de travailler en tant qu’ouvriers. Il est aussi important que les minorités soient représentées au sein de la direction du syndicat, donc la direction du syndicat est élue à la proportionnelle. Le syndicat réclame explicitement son indépendance vis-à-vis de l’État et des organisations patronales, et se met au service de la lutte de classes au-delà des frontières. Ceci est une partie du programme des révolutionnaires : la lutte contre la cooptation des syndicats par l’Etat et pour une démocratie ouvrière. Et nous continuerons de nous battre jusqu’au bout. Nous travaillons sur des revendications profondes, notamment celle d’abolir l’exploitation de l’homme par l’homme » (Raul Godoy)

Défendre Zanon et le contrôle ouvrier

Durant ces quinze ans, les ouvriers ont dû faire face à la répression, les menaces d’expulsion, les tentatives de coupure de gaz, le boycott des matières premières et tant d’autres tentatives de les déloger. Mais la fermeté des ouvriers et des directions combatives du syndicat a réussi à mettre en échec toutes ces tentatives.

À Zanon, comme aux usines Ceramica Stefani de Cutral Co et Ceramica Neuquén, on y démontre que face aux attaques du patronat, les licenciements massifs et les fermetures d’usines, l’occupation et la gestion ouvrière de la production montrent une issue possible et une réponse face à la crise capitaliste. Les camarades de Madygraf démontrent la même chose à Buenos Aires. Malgré l’absence de subventions, que l’État donne volontiers au patronat, la gestion ouvrière maintient la production.

Mais la situation est critique, car il est impossible de rénover les machines sans subventions, et la même situation se produit dans une dizaine d’usines récupérées dans tout le pays. C’est pour cela que la lutte n’est pas finie, qu’elle doit exiger une réponse des gouvernements. Cette réponse il faut l’imposer avec un rapport de forces.

Grâce à la mobilisation, le gouvernement national accorde un Plan de travail autogéré, qui n’est qu’une petite aide financière de six mois. Mais cela n’efface pas l’objectif fixé qu’est la rénovation de l’usine, et la lutte continue.

Zanon appelle alors à la solidarité de l’ensemble de la population, resserrant les liens avec les autres secteurs de travailleurs et de la jeunesse, à l’échelle nationale et internationale.

Trad. Arapo et Laure Varlet




Mots-clés

Zanon   /    Argentine   /    Amérique latine   /    Monde