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Où va l’Arménie ?

Arménie. La chute du premier ministre prépare-t-elle les futures révoltes ouvrières et de la jeunesse ?

Bien que Serge Sargsyan ait démissionné du poste de Premier ministre, lors du vote du 1er mai au parlement le seul candidat au poste, Nikol Pashinyan n’a pas obtenu la majorité. Après plusieurs manifestations et même une grève générale, le parti dominant, le Parti Républicain d’Arménie (PRA), a finalement décidé de soutenir Pashinyan lors de la prochaine votation le 8 mai.

Après neuf heures de questions et réponses, le parlement arménien a voté ce 1er mai contre (55 contre 45) le seul candidat, celui de la coalition libérale Yelk, Nikol Pashinyan. Les 55 voix contre sont toutes venues du partir de l’ancien président Serge Sargsyan, le PRA. Lors du débat les députés de ce parti ont essayé de discréditer le candidat de l’opposition unifiée. Non seulement ils avaient des questions sans fin, ils ont posé des questions qui ouvertement n’avaient pas de sens comme par exemple combien de balles on peut mettre dans une Kalachnikov.

Mais tout cela faisait partie d’une tactique que le PRA a dû mettre en place face à la chute de sa popularité en ce moment. Même avant la grève générale appelée par Nikol Pashinyan dans la soirée du 1er Mai, les commerces et les supermarchés comme City Supermarket ou Sas Supermarket étaient boycottés et bloqués par des activistes car leurs propriétaires sont proches du PRA. Ce n’est pas une surprise que le mécontentement grandissant du mouvement de masse débouche sur une étonnante grève générale le lendemain. Une grève générale que le pays avait vue pour la dernière fois il y a trente ans lors de l’indépendance.

La signification de la grève générale

« L’importance fondamentale de la grève générale, indépendamment des succès partiels qu’elle peut donner, mais aussi ne pas donner, est dans le fait qu’elle pose d’une façon révolutionnaire la question du pouvoir. Arrêtant les usines, les transports, en général tous les moyens de liaison, les stations électriques, etc., le prolétariat paralyse par cela même non seulement la production, mais aussi le gouvernement. Le pouvoir étatique reste suspendu en l’air. Il doit soit dompter le prolétariat par la faim et par la force, en le contraignant à remettre de nouveau en mouvement la machine de l’Etat bourgeois, soit céder la place devant le prolétariat », disait Léon Trotsky dans un texte de 1935.

La grève générale en Arménie ce 2 mai a été une grève générale digne de ce nom. Tout le pays a été paralysé, toutes les routes vers et depuis Erevan (la capitale du pays) étaient bloquées. Dans la ville elle-même on ne pouvait pas bouger avec la voiture. Prendre le bus ou le métro ? Impossible, les travailleurs étaient également en grève. Les salariés de tous les secteurs ont rejoint la grève dont des étudiants, des lycéens, des professeurs et même des comédiens et des chanteurs y ont participé.

Peut-être la grève la plus paradigmatique a eu lieu à l’aéroport Zvartnots où les travailleurs ont fait une déclaration unitaire pour rejoindre le mouvement de masse. Etant donné que les routes menant à l’aéroport étaient toutes bloquées, pratiquement tout était à l’arrêt.

C’est également très important de mentionner que la classe ouvrière non seulement n’est pas allé travailler mais elle a aussi participé à plusieurs actions de désobéissance civile. Les locaux du PRA étaient entourés. L’arrêt a été si large que même les ministères étaient bloqués par les manifestants.

Les routes ont été ouvertes uniquement et partiellement vers le soir pour que les gens puissent prendre part à la manifestation à la Place de la République. Et en effet, des centaines de milliers y ont pris part.

Après tout cela, le PRA a annoncé qu’il voterait finalement pour Pashinyan, « le candidat du peuple », le 8 mai prochain. C’était clair que le mouvement avait encore une fois fait plier le parti dominant après la chute du premier ministre le 23 avril dernier. Les manifestants n’ont pas posé la question du pouvoir dans une lutte entre classes comme déclarait Trotsky mais ils ont imposé que le prochain premier ministre n’allait pas être membre du PRA.

Cependant, après que les manifestants aient commencé à quitter la manifestation, il devenait clair que probablement on avait atteint le climax et en même temps le début de la fin du mouvement. Pashinyan a déclaré que toutes les actions et mobilisations devaient s’arrêter le lendemain matin après que ce soit devenu clair qu’il allait obtenir les voix suffisantes pour devenir le nouveau Premier ministre, le 8 mai prochain. Il a ainsi déclaré sans aucune crainte : « malgré leur déclaration, nous devons rester vigilants. Mais demain, vous irez en cours, et quoi que vous auriez raté aujourd’hui, vous allez le lire ce soir ».

L’importance de la direction

Cela ne veut pas nécessairement dire que le mouvement va s’éteindre doucement maintenant. Les derniers jours ont montré que Pashinyan en quelque sorte est vraiment le « candidat du peuple » étant donné qu’actuellement il est de loin la figure politique la plus populaire en Arménie. Bien sûr, il ne serait rien sans le mouvement de masse. Depuis le 13 avril quand le mouvement a commencé, Pashinyan a pris partie à toutes les actions, il a même été blessé à la main en essayant de passer à travers un cordon de police.

Pendant le mouvement il a réussi à imposer son leadership, à tel point qu’il est presque vu comme une figure messianique qui va libérer l’Arménie de la corruption et de la pauvreté. Cela veut dire aussi que les actions, dont la grève générale, ont été essentiellement pacifiques et n’ont pas pu prendre un caractère plus militant. Bien qu’il ait appelé à la formation de « comités révolutionnaires » qui devraient occuper les institutions lors de sa fameuse « révolution de velours », il a toujours rappelé aux masses qu’elles devaient respecter la Constitution et les lois bourgeoises de l’Arménie.

Dans sa tête il s’est toujours agit d’un mouvement démocratique alors que les masses y ont pris part non seulement pour avoir des élections libres et justes mais aussi pour de meilleures conditions de vie – une caractéristique typique des pays semi coloniaux.

Mais les revendications démocratiques vont très rapidement perdre leur effet si elles n’apportent pas des améliorations économiques. En plus, le programme social et économique de Pashinyan est tout sauf très clair. Pashinyan évite expressément de s’engager sur un quelconque programme économique.

Le futur proche

Pendant le mouvement Pashinyan n’a pas seulement réussi à se présenter comme un activiste mais aussi comme un Homme d’Etat sérieux qui a obtenu le soutien de grandes entreprises comme le Grand Holding Company, Grand Candy ou Grand Tobacco. Il a également négocié avec l’opposition cooptée comme le Parti Tsarukyan de l’oligarque Gagik Tsarukyan : ils ont voté pour lui et vont le faire encore une fois au parlement mardi prochain.

Alors que le mouvement s’élargissait et devenait de plus en plus grand et puissant, des questions sur la rôle de la Russie ont commencé à surgir, compte tenu qu’il y a 4 000 soldats russes dans le pays et qu’ils protègent également la frontière turco-arménienne. Que fera la Russie ? Va-t-elle intervenir comme lors des manifestations du 1er mars 2008 où plusieurs personnes sont mortes ? Ou comme lors de la guerre de 2008 en Géorgie ?

Pashinyan n’a jamais été vu comme un « pro-russe » comme l’ex-président Sargsyan et son parti qui sont vus comme ayant des liens étroits avec l’Etat russe et les capitalistes russes. Mais il n’a jamais été « anti-russe » non plus. Quand un journaliste lui a demandé s’il était « pro-occidental » ou « pro-russe », il a simplement répondu « je suis pro-arménien ».

Pashinyan a été très habile non seulement concernant le mouvement, où il se trouve entre des étudiants radicalisés et des oligarques haïs, mais aussi concernant la politique étrangère. Il savait qu’il n’arriverait jamais au pouvoir dans l’Arménie capitaliste contre la volonté du Kremlin. En ce sens, ce n’est pas surprenant qu’il ait établi des liens étroits avec l’ambassade russe et même qu’il ait déclaré qu’il va approfondir les relations avec la Russie.

Même s’il a déclaré sa solidarité avec la République d’Artsakh [Nogorno-Karabakh] (artificiellement « indépendante » mais de fait une partie importante de l’Arménie) il est très probable qu’il n’y aura pas de changements dans la politique étrangère dans une région avec des conflits en stand by comme à Artsakh, en Ossétie du Sud et en Abkhazie. En Arménie même il a promis qu’après une période de transition il dissoudra le parlement et appellera à de nouvelles élections qui seront libres et justes, sous un nouveau code électoral.

Du fait que les masses ont gagné face à Sargsyan il est clair qu’elles vont rester vigilantes et regarder de près ce que Pashinyan va faire. Elles ont fait l’expérience de leur pouvoir à travers la grève générale et ont montré la force non seulement de la classe ouvrière mais aussi leur force en tant que travailleurs dans un pays où les patrons se comportent comme des seigneurs qui peuvent faire ce qu’ils veulent avec les ouvriers qui craignent en permanence de perdre leur emploi. Et cela dans un pays où la classe ouvrière est frappée par un taux chômage très important et où ils risquent en permanence de tomber dans la pauvreté.

Les mobilisations de masse et les actions de désobéissance civile, mais surtout la grève générale, ont préparé la voie pour le futur. Un futur où entre les masses radicalisées et les oligarques corrompus il ne pourra pas y avoir de compromis. C’est pour cette raison que les travailleurs, les classes populaires et la jeunesse ne doivent pas avoir d’illusions avec Pashinyan et les forces libérales. Pour la classe ouvrière et les masses, c’est central de forger une alternative politique indépendante et de classe, capable de répondre aux problèmes structuraux des travailleurs d’Arménie, qui puisse être un exemple pour le reste de la région et même au-delà.




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