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Politique

Bientôt des médecins-flics dans les entreprises

Arrêt maladie pris en charge par les entreprises : une nouvelle étape dans la démolition de la Sécurité Sociale

Selon le journal les Echos, on apprend que le gouvernement entend faire passer une mesure qui déplacera la prise en charge de l’arrêt maladie par la Sécurité Sociale directement aux entreprises. Si les principales organisations patronales se sont insurgées d'une telle mesure qui leur « couterait » 900 millions d'euros, en réalité ce sont toujours bien les salariés qui paieront en dernière instance, car nul doute que les entreprises poursuivront leur chasse aux arrêts maladies pour réduire les coûts.

Loin d’être anodine, cette mesure est la première entaille dans le corps de la Sécurité Sociale, prélude à un renforcement continuel du pouvoir du patronat. Prendre la mesure réelle de l’ampleur de l’attaque est fondamental pour comprendre ce qui se joue dans cette mesure et dans la transformation des rapports de force entre les classes qui est en train de se produire.

Les entreprises pour remplacer la sécurité sociale ? Vers une traque aux arrêts maladies

En effet, jusque là, au-delà de 3 jours de délai de carence, le salarié est entièrement pris en charge par la Sécurité sociale à hauteur de 50 % de son salaire. Ce qui se profile, c’est le remplacement de la Sécurité Sociale, acquis social de haute lutte, et son remplacement progressif par les entreprises. Comme le précise les Echos, journal du patronat : « Demain, selon ce qui se dessine, les employeurs devraient payer à place de la Sécurité sociale les indemnités maladie pour une certaine durée, au-delà du délai de carence, mais pas forcément sur 100 % du salaire ».

C’est ce qui fait que les principales organisations patronales, et même certains syndicats, dont la CFDT, s’opposent à cette mesure : pour les premiers il s’agirait de faire payer aux entreprises un cout dont "elle ne sont pas responsables", tandis que pour la CFDT, selon des propos rapportés par Les Echos : « Marylise Léon, une de ses secrétaires nationales, dénonce une mesure qui va stigmatiser les salariés les plus fragiles et qui risque d’être contre-productive en matière de prévention. »

Ce que ne précise toutefois pas les Echos, c’est que ce « coût pris en charge par les entreprises », comme tous les coûts, sera pourchassé pour être réduit le plus possible. La prochaine étape sera donc la traque aux arrêts maladies, et le flicage généralisé et renforcé des salariés, qui se fera sous le prétexte de la réduction des coûts et de la chasse "aux abus". Ainsi, ce que les salariés auront perdu avec la destruction de la Sécurité Sociale leur sera doublement repris par cette traque au sein de l’entreprise, effectuée sous le pouvoir patronal. C’est bel et bien le salariat, et non la bourgeoisie dans son ensemble, qui perd dans cette mesure.

Ainsi, sous couvert de la rhétorique de « responsabilisation » et de « décentralisation », il s’agit en fait de renforcer l’autorité patronale en déplaçant le pouvoir de décision là où le rapport de force est le plus défavorable aux employés : au sein même de l’entreprise. Pour Macron, cette mesure s’inscrit dans sa volonté de transformer le modèle social français en détruisant les acquis sociaux et renforcer le pouvoir du capital, cooptant au passage les corps intermédiaires à son projet hégémonique après les avoir malmenés au cours de la première année de son quinquennat.

Des mesures à remettre dans le contexte de la « Révolution passive » du macronisme

Selon un porte-parole du Gouvernement, «  Le système actuel, "illisible et déresponsabilisant, [...] encourage l’arrêt de travail de complaisance ». Ce même argument de « responsabilisation » est avancée encore par Sophie de Menthon, haute représentante de la haute bourgeoisie patronale : « Ce n’est quand même pas de leur faute si les minima sociaux sont plus motivants que métro boulot dodo, au fond on les comprendrait presque avec tout ce qu’ils perdent comme avantages en travaillant. »
L’idée d’individualiser les rapports salariaux pour mieux les soumettre à l’autorité du patron n’est pas neuve, et ne sort pas de nulle part. Elle s’inscrit dans la continuité de la philosophie macronienne qui consiste à transformer durablement l’équilibre capital-travail, en faveur du premier, au sein de la société civile, sous couvert d’une rhétorique de « décentralisation » et de « responsabilisation ». 

Ce discours idéologique doit être replacé plus largement dans le cadre de la « Révolution Passive » opérée par Macron et qui consiste à détruire de façon définitive les acquis du mouvement ouvrier en s’attaquant à la Sécurité Sociale. Comme la définit Gramsci : « On peut appliquer au concept de révolution passive... le critère interprétatif des modifications moléculaires qui en fait modifient progressivement la composition antérieure des forces et deviennent donc la matrice de nouvelles modifications. ». Gramsci, Cahiers de Prison.

Ces « modifications moléculaires » s’appliquent tout à fait à cette mesure, qui déplace progressivement le rapport de force antérieur, où les acquis de la Sécurité Sociale sont démolis, pour avancer vers un nouveau rapport de force qui place le salarié entièrement sous l’autorité du patron, et ainsi pousser plus avant la destruction du modèle social français.

On ne doit toutefois pas comprendre le terme « Révolution Passive » au sens d’une révolution « pacifique », qui se ferait sans recourir à l’usage de la force, ou encore « qui se ferait tout seule » et sans heurts ni conflits. La Révolution Passive doit être ramenée à la transformation de l’équilibre des forces entre les classes sociales, et au rôle central de l’Etat comme « arbitre » - arbitre en faveur de la bourgeoise - des conflits de classe sous couvert de neutralité. On voit dans cette mesure combien le rôle de l’Etat est de plus en plus évident et sa façade de neutralité explose : prétextant la « décentralisation », cette mesure sur l’arrêt maladie vise en fait à transférer directement aux patrons eux-mêmes un acquis essentiel du mouvement ouvrier qu’est la Sécurité Sociale. La « transformation du modèle social » prônée par Macron consiste à détruire les instances collectives de négociation – certes réformistes, mais qui permettent de « limiter » l’exploitation – pour avancer vers un modèle « contractuel » où le salarié est de plus en plus isolé et à la merci du patron – et ce dans la droite lignée de l’inversion de la hiérarchie des normes instaurée par la loi El Khomri et qui fait primer les accords d’entreprise sur la Loi.

Sauter par-dessus les corps intermédiaires ou les coopter ? Macron en recherche d’alliés pour le « volet social » de son quinquennat

Cependant, pour mener à bien sa Révolution Passive, Macron a tenté jusque là de sauter par-dessus les corps intermédiaires, et notamment les syndicats, voire de leur marcher explicitement dessus par moments. Or cela n’est pas sans contradictions pour Macron. Les prochaines réformes qui s’ouvrent s’annoncent en effet à haut risque pour le gouvernement, avec notamment celle des retraites et de l’assurance chômage, nécessitant ainsi d’agréger des alliés à son projet de transformation du modèle social français. Le tournant tactique opéré par Macron après un an de quinquennat prend ainsi le visage d’une cooptation générale des corps intermédiaires – et plus seulement de négociations individuelles avec chaque organisme – sur la base d’un projet idéologique de « co-gestion », doublement décliné dans la thématique de la « décentralisation » et de la « responsabilisation ». 

Ce sont les réactions tant des corps intermédiaires que de la majorité même du gouvernement qui sont à l’origine de ce tournant tactique de Macron, qui est en recherche d’alliés pour la second partie de son quinquennat – le « volet social » – alors que la macronisme connait un épuisement prématuré. " On ne peut ouvrir trop de fronts, se faire trop d’ennemis susceptibles d’unir leurs forces d’opposition et de blocage", écrit un éditorialiste des Echos, conscient de l’enjeu de Macron de trouver des relais dans la société civile. «  Après une première année de mandat déjà riche, une deuxième s’ouvre et toute la difficulté sera de continuer à réformer et à exiger des efforts alors que les sacrifices demandés en début de quinquennat seront loin d’avoir porté leurs fruits. » 

En effet, d’une part les corps intermédiaires eux-mêmes ont réagi à la tentative du macronisme de se passer d’eux : «  Laurent Berger n’a ainsi pas du tout apprécié de s’être fait "empapaouter" sur les ordonnances sur le Code du travail, avec la suppression de l’instance de dialogue social chez les franchisés. Et il ne s’est pas privé de le dire à Macron. » précise ainsi le Journal du Dimanche. D’autre part, le risque est important pour Macron de se passer durablement d’un relais stratégique du pouvoir de la bourgeoisie en se coupant des corps intermédiaires, affaiblissant ainsi sa capacité de réformes, d’autant que l’image du président des riches lui colle à la peau et que sa côte de popularité a continué de faiblir ces dernières semaines.

Une mesure qui révèle des contradictions au sein de la bourgeoisie

D’un certain point de vue, la réaction des patrons contre cette mesure pourrait laisser croire que Macron « fait enfin payer les entreprises », et que c’est au tour des entreprises et de la bourgeoisie elle-même de mettre la main à la poche, suggérant que Macron ne serait pas tant le Président des riches. Or rien n’est plus faux. Les apparences sont trompeuses : «  de même que dans la vie privée on distingue entre ce qu’un homme pense et dit de lui-même de ce qu’il est et fait en réalité, de même, et à plus forte raison, convient-il, dans les luttes historiques, de distinguer la rhétorique et les chimères d’une part, de leur véritable nature et leurs véritables intérêts d’autres part, et ce qu’ils s’imaginent être et ce qu’ils sont réellement.  » Karl Marx, le 18 Brumaire de Louis-Napoléon Bonaparte.

En effet, derrière les conflits tactiques qui peuvent surgir au sein de différentes fractions de la bourgeoisie, conflits arbitrés par l’Etat bourgeois lui-même, ce sont les intérêts de la classe bourgeoise qui sont défendus, et dont l’intérêt essentiel repose sur l’exploitation des salariés qui paieront la facture. 

Car la bourgeoisie n’est pas un groupe monolithique. Comme toute classe, elle est hétérogène dans ses intérêts et sa conscience, et si en dernière instance son intérêt essentiel repose sur l’exploitation du travail d’autrui, ses intérêts à court-terme peuvent parfois diverger et entrer en conflits : " le président de la République n’est en effet pas à l’abri de certaines contradictions", écrit un édito du journal les Echos. « Il pousse pour les baisses de charges qui frappent le travail, mais son gouvernement envisage de mettre davantage à contribution les entreprises pour assumer le coût des arrêts maladie. »

Ainsi, pour la bourgeoise d’affaires, représentée par le MEDEF et autres organisations patronales, c’est une hausse intolérable de coûts qui grève leur compétitivité – c’est-à-dire leur capacité à s’imposer contre la concurrence d’autre capitalistes – à l’heure où les entreprises réclament une baisse accrue des charges. 

Pour le gouvernement, en revanche, il s’agit tout d’abord de minimiser ses dépenses et réduire le budget public. Mais plus fondamentalement, l’Etat bourgeois, dont Macron est le représentant, est « l’arbitre » des intérêts de la bourgeoise dans son ensemble ; c’est l’Etat qui est le garant des intérêts stratégiques de long-terme de toute la classe bourgeoise et arbitre entre les différentes fractions. Il arrive parfois en effet que les intérêts tactiques et stratégiques de la bourgeoisie puissent se court-circuiter, d’où l’apparence de désaccords entre différentes franges en son sein. Cela signifie simplement que la bourgeoisie, tout en étant en accord sur les fondements de sa domination – exploiter les salariés –, ne forme pour autant pas un tout homogène et figé ; des intérêts doivent être arbitrés, des conflits au sujet de la meilleure méthode pour assurer leur pouvoir peuvent survenir. Et c’est justement au rôle de l’Etat bourgeois qu’incombe de servir d’arbitre entre ces conflits au sein de la bourgeoisie lorsqu’ils surviennent.

Pour que la concurrence au sein de la bourgeoisie ne vire pas au pugilat, se fasse de manière "harmonieuse" et dans l’intérêt de toute leur classe contre toutes les autres, il leur faut un pouvoir supérieur capable de décider et faire en sorte que les intérêts privés de chaque fraction de la bourgeoisie deviennent l’intérêt collectif de leur classe dans son ensemble, comme les parents d’une grande famille assurent la survie de chacun de ses enfants en les ramenant à l’intérêt général et de long-terme de la famille. L’Etat est ainsi le « capitaliste collectif idéal  », selon la formule d’Engels. Que l’Etat lui-même démolisse la Sécurité Sociale devient ainsi compréhensible : l’Etat n’est tout simplement pas "neutre".

Comme l’écrit Ernest Mandel « L’autonomie du pouvoir d’Etat dans la société bourgeoise, elle-même conséquence de la prédominance de la propriété privée et de la concurrence capitaliste, doit cependant rester seulement relative, précisément à cause de cette prédominance. Les décision du « capitaliste collectif idéal » transcendant ne sont pas neutres vis-à-vis des intérêts concurrentiels opposés des « nombreux capitaux ». Toute décision douanière, fiscale, ferroviaire, budgétaire de l’Etat réagit sur la concurrence, modifie la redistribution de la plus-value sociale, favorise tel ou tel groupe capitaliste et contraint, de ce fait, tous les groupe qui exercent une activité politique, non seulement au sens de l’articulation de leurs vues spécifiques sur les intérêts d’ensemble de la classe, mais aussi au sens de la défense conséquente de leurs intérêts particuliers... « la juxtaposition d’une articulation privée des intérêts de classe bourgeois, et de la centralisation croissante des décisions politiques dans les sommets de l’appareil d’Etat proprement dit, conduit à une « synthèse », par l’union personnelle entre les grands trusts et les hauts fonctionnaires du gouvernement, qui devient la règle dans de nombreux pays. »  Mandel, Le Troisième Age du Capitalisme, Tome 3, p. 201.

Aussi, loin d’être banale ou de « profiter aux salariés », cette mesure est la première tentative de la bourgeoisie pour détruire la Sécurité Sociale et le modèle social français, en vue d’imposer durablement un nouveau rapport de forces général entre le capital et le travail. Prendre la mesure réelle de l’ampleur de l’attaque que constitue cette mesure est donc nécessaire pour comprendre ce qui se joue en profondeur et être capable de contre-attaquer.




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