Politique

pas de justice, pas de paix

Assa Traoré : « Aujourd’hui, la mort d’Adama est devenue une affaire d’Etat »

Publié le 1er novembre 2016

Ce samedi 5 novembre à 13h une manifestation aura lieu au départ de la place du Châtelet pour demander justice et vérité pour les responsables du meurtre d’Adama Traoré. Assa Traoré, la sœur d’Adama Traoré, interviewée pour l’occasion revient sur les circonstances de la mort de son frère, décédé le 19 juillet 2016 dans les locaux de la gendarmerie de Beaumont. Elle appelle le plus grand nombre à se joindre à la marche de samedi prochain pour exiger la vérité et la justice pour son frère et la mise en examen des gendarmes. Retour sur un parcours du combattant qu’elle mène, avec sa famille, depuis ce jour du 19 juillet, faisant face aux mensonges des gendarmes, aux interdictions de manifester de la préfecture, aux roublardises de la justice pour exiger la vérité et la justice pour son frère.

Propos recueillis par Thabitha Kotravaï

Révolution Permanente - Que s’est-il passé le 19 juillet ?

Assa Traoré, sœur d’Adama Traoré  : Le 19 juillet, le jour de l’anniversaire de mon petit frère, Adama Traoré est retrouvé mort dans les locaux de la gendarmerie. Donc ce jour où Adama va au centre ville en vélo, par tout hasard, les gendarmes sont sur place et font un contrôle d’identité. Malheureusement ce jour là, Adama n’avait pas sa pièce d’identité sur lui. La mairie de Champagne l’avait appelé le jour même pour qu’il vienne la récupérer. N’ayant pas sa pièce d’identité, je pense que le premier réflexe qu’il a pu avoir, est de partir, partir le plus vite possible loin de ces gendarmes qui utilisent la violence au quotidien sur les jeunes du quartier. Et malheureusement cette poursuite finie par la mort.

Les violences sur Adama se font en plusieurs étapes : une première interpellation, une deuxième arrestation et une troisième étape qui fini au sein de la gendarmerie où il meurt. Ce jour là, je n’étais pas à Beaumont, j’étais en déplacement professionnel en Croatie. On appelle mon frère, et on lui dit que son frère a fait un malaise, une crise à la gendarmerie. Mon frère et ma mère vont de suite à l’hôpital de Beaumont et ils apprennent que Adama n’est pas là bas. Ils appelaient tous les hôpitaux aux alentours, toujours pas de nouvelles d’Adama. Puis ils appellent les pompiers qui les ont mis tout de suite en lien avec la gendarmerie. Ils appellent mon autre mère, la maman d’Adama qui rentrait du travail et qui était en route vers l’hôpital, pour lui dire d’aller directement à la gendarmerie.

Arrivée à la gendarmerie ma mère dit qu’elle veut voir son fils, le gendarme lui répond "Madame votre fils va très bien, ne vous inquiétez pas". Elle demande s’ils ont appelé un avocat et le gendarme lui répond que s’il y a besoin d’un avocat, ils lui en feront part.

A ce moment là il est 21h10 et Adama était déjà mort depuis plusieurs heures.

Le tout premier mensonge dans l’affaire d’Adama commence là, vis-à-vis de la famille. Mon frère et ma mère sont donc arrivés, la tension était palpable, on sentait que quelque chose n’allait pas, les portes s’ouvraient, se fermaient, les gendarment entraient, sortaient. Mon petit frère bloque la porte avec son pied et dit au gendarme, "on veut savoir où est mon frère". Ils font rentrer mon frère et ma mère et les gendarmes leur disent "Si on vous dit quelque chose est-ce que vous n’allez pas mal le prendre ?", ils disent que non, évidemment parce qu’ils ne pensent pas à la mort, et c’est comme ça les gendarmes disent que Adama est mort. Depuis ce moment tout a basculé dans nos vies et dans notre famille dans l’horreur et c’est-ce qui fait aujourd’hui qu’on est là pour en parler et pour mener le combat.

Et là mon frère, énervé, saute sur l’un des gendarmes, plusieurs gendarmes arrivent sur lui, le frappent et le gazent, ils gazent ma mère et ils les font sortir. Ma mère sort et leur dit "vous avez tué un de mes fils et vous n’allez pas tuer le deuxième !". Les jeunes veulent rentrer dans la gendarmerie, et les gendarmes sortent et commencent à gazer tout le monde.

RP- Maintenant tu es mobilisée avec ta famille et des nombreux soutiens depuis à peu près trois mois. Comment tout cela a commencé ?

A.T : Tout commence tout de suite après la mort d’Adama. Nous avons eu un énorme soutien local, des habitants de Beaumont, de Champagne, Bruyères, Persan, de toutes les villes aux alentours de Beaumont mais aussi de toute notre famille, des amis d’Adama et des voisins. Ils sont venus nous donner beaucoup de force.

Ils essayaient de noyer l’affaire Adama, donc tout de suite, on décide de mettre en place une marche pour Adama. Pour dire qu’il n’est pas mort de cause cardiaque mais qu’il a été tué dans les locaux de la gendarmerie. On savait qu’ils avaient fait quelque chose de grave et qu’ils ne savaient pas comment faire et qu’il fallait noyer tout ça, cacher et enfermer cette affaire.

La première marche a été organisée à Beaumont sur Oise le 22 juillet, qui a réuni plus de 5 000 personnes. C’était une marche vraiment magnifique avec beaucoup de force dans les slogans, une expression de beaucoup d’émotion et de peine. Puis une deuxième marche a été organisée à Gare du Nord, le 30 juillet qui a rassemblé des milliers de personnes. Et comme certaines associations militantes ont pu le dire, on faisait partie de l’une des premières familles de victimes à sortir dans les rues de Paris et manifester.

Lors du rassemblement à Gare du Nord, ils ont trouvé le prétexte que la manifestation n’était pas déclarée dans les temps. Un CRS est venu me dire "Ecoutez, ce n’est pas nous, c’est là haut qu’ils ne veulent pas, donc on ne peut pas vous laisser passer". Çamontre que les politiques ne veulent pas s’en mêler. Mais là ça devient une affaire politique. Les médias étaient là. La France montre encore une fois qu’ils bafouent les droits des citoyens, le droit de manifester. Cette marche a terminé avec un sitting qui a duré jusqu’à 21h.

RP- Aujourd’hui comment vous êtes organisés et quels sont les soutiens ?

A.T : Plus on avance, plus on a de soutiens. Tout d’abord nous avons eu très rapidement et fortement les soutiens des locaux, toutes les associations maliennes, le président de Mali, des militants en France qui sont là depuis plusieurs années, des étudiants à la fac comme toi. Vraiment c’est une belle rencontre avec toi, on a pu faire ce meeting à Paris 1 et on a pu rencontrer d’autres étudiants, ce qui les a amenés à faire d’autres meetings sur d’autres facs. Tout ça c’est un énorme soutien pour nous, on a des soutiens de partout, des collectifs, des artistes...

Et puis effectivement aujourd’hui il y a des politiciens qui veulent nous rencontrer et rentrer en contact avec nous, je ne sais pas si c’est pour de la récupération, je ne sais pas si c’est pour nous aider ou pour les présidentielles qui approchent. Donc on reste très sceptiques par rapport à cette approche là et on regarde de loin encore. Mais c’est un soutien qui est énorme et qui dépasse toutes les frontières.

RP- Tu pourrais dire quelques mots sur l’association Justice pour Adama ?

A.T  : En fait l’association s’appelle "Adama", elle a pour but de faire accéder les personnes à leurs droits et à la justice. A travers l’affaire de Adama on s’est rendu compte que même en connaissant ses droits, on ne sait pas les utiliser correctement. On n’a pas de justice, on n’a pas nos droits parce qu’on est dans un pays qui cache et qui bafoue les droits des citoyens. On ne veut pas que ça arrive à d’autres familles. Si on pouvait les accompagner dans ce sens là on le fera.

Et encore une fois Adama est parti, il avait 24 ans, il était jeune avec un bel avenir devant lui et il y a plein de choses qu’il n’a pas pu faire. Si on peut aider les jeunes en France, pour qu’ils ne deviennent pas victimes ou mourir dans les bras des gendarmes ou des policiers, si à travers Adama on peut le faire, ça sera volontiers. On pourra continuer à faire vivre mon frère à travers les expériences de luttes des autres personnes.

RP : Comment s’est passée la confrontation avec la justice ? Quelles étaient les réactions des autorités à travers cette affaire et le combat que vous meniez ?

A.T : Je pense qu’ils n’avaient pas l’intention de déclarer sa mort. Je ne sais pas ce qu’ils mijotaient mais en tout cas c’était louche. Parce que tout de suite après, des mensonges énormes commencent à apparaitre, des pièces à conviction qui manquent au dossier, la préfecture qui nous propose de rapatrier le corps le jour de l’autopsie, le procureur qui ment et qui dit qu’Adama est un délinquant, un voyou, ce qui est totalement faux. Il disait qu’Adama était sous l’emprise de l’alcool et du cannabis, ce qui était faux aussi.

Et nous on se mobilise tout de suite parce qu’on connait les gendarmes de Beaumont, leur acharnement sur les jeunes et on sait de quoi ils sont capables, la violence qu’ils utilisent. On répond face aux accusations du procureur. On sait qu’Adama a été tué à ce moment là, et qu’il n’est pas mort d’infection grave ou de cause cardiaque comme ils l’ont inventé.

Le jour de la première autopsie on nous dit qu’on nous rapatrie le corps et qu’on nous donne les passeports, et encore une fois c’est gros comme une montagne. Ils nous prennent pour des billes, pour des personnes qui vont gober leurs histoires parce que je pense que ce n’est pas la première fois que ces mensonges se tissent. Nous on leur dit non tout de suite, parce qu’on a l’intention de faire une deuxième autopsie avec un expert indépendant qui va révéler qu’Adama est mort d’une asphyxie, qu’il n’y aucune trace d’alcool dans son sang et ni aucun signe d’infection. La première autopsie dit qu’il est mort d’une cause cardiaque, et qu’il n’avait aucune trace d’alcool ou de drogue. Pourtant, ce dernier élément, le procureur ne le dit pas.

RP : A ton avis, qu’est-ce que la mort d’Adama témoigne plus globalement dans ce contexte ?

A.T  : Aujourd’hui la mort d’Adama est devenue une affaire d’Etat, parce qu’il est mort dans les locaux de la gendarmerie, un endroit qui appartient et qui est dirigé par l’Etat français. C’était déjà, dès le début, une affaire d’Etat mais l’Etat a choisi de mentir pour que l’affaire soit étouffée. Parce que le procureur ment, quand la préfecture se rajoute dessus et que le gouvernement reste muet…. Je pense qu’aujourd’hui le gouvernement devrait prendre ses responsabilités sur la mort de mon frère.

C’est quelque chose qu’ils nous doivent en tant que famille, c’est le moindre des respects qu’ils peuvent nous apporter. C’est un manque de considération qui révèle comment certains citoyens, certaines personnes issues des quartiers sont considérées de seconde ou troisième zone par cet Etat français actuel.

RP : Aujourd’hui vous apportez également votre soutien à d’autres causes : ton frère a intervenu à Amiens, au rassemblement contre le procès des Goodyear, tu es venue témoigner dans les facs, lors de rassemblements…. Selon toi, pourquoi est-ce important de se lier aux autres qui luttent contre la répression ?

A.T : Pour moi c’est important parce que les répressions dont vous parlez, c’est ce que vivent depuis plusieurs années, au quotidien ces citoyens dans les quartiers qui sont encore aujourd’hui considérés par l’Etat comme de seconde ou de troisième zone. Aujourd’hui on doit faire des meetings sur les violences policières et on ne peut pas le faire sans que les concernés soient là. Parce que ces violences ont commencé dans les quartiers populaires. Aller à Amiens, à Tolbiac pour moi c’est important, pour que ces personnes présentes écoutent nos histoires, pour les ramener face à cette réalité que vivent au quotidien les personnes dans les quartiers. S’ils entendent ces histoires là, qu’on tisse des liens avec eux, c’est positif. Parce que ce combat là, on ne peut le faire qu’ensemble. La révolution on l’a fait ensemble. Cette révolution, on l’aura de toute façon. Il faut qu’on l’ait. Ça prendra du temps mais il faut la faire ensemble.

RP : A l’heure actuelle, où en êtes-vous juridiquement et quelle est la prochaine étape dans votre combat ?

A.T : Aujourd’hui nous sommes à la quatrième plainte déposée dans le dossier d’Adama. Nous avons demandé le dépaysement de l’affaire qui sort de la juridiction de Val d’Oise. Parce que depuis de début l’affaire d’Adama est mal jugée, mal traitée et avec un manque de respect envers la famille. Donc on a demandé ce dépaysement avec le soutien du procureur de Versailles, c’est une chose très rare. On a eu le dépaysement sur Paris, ce qui est donc une très bonne nouvelle pour nos avocats.

Aujourd’hui ce qu’on veut c’est la mise en examen de ces gendarmes. On prépare une manifestation le samedi 5 novembre pour l’exiger et on appelle à tous le monde de venir. Si on l’obtient, ça sera quelque chose de symboliquement très fort contre cette impunité policière. Aujourd’hui ils sont permis de violenter, humilier, victimiser, tuer des humains sans avoir aucune sanction. Ils doivent avoir une sanction à la hauteur de ce qu’ils ont fait à Adama. Ce serait le symbole de la victoire d’une lutte contre toutes les violences policières. Nous faisons cette manifestation sous les mots d’ordres contre la clé d’étranglement, la technique qui a amené la mort d’Adama, la mise en examen des gendarmes et nous revendiquons la justice pour Adama.