Société

Révélations de Reporterre

Assassinat de Rémi Fraisse : les responsables sont à Matignon et Place Beauvau

Publié le 8 juillet 2016

Du 4 au 6 juillet, le quotidien Reporterre a publié une enquête sur les circonstances de la mort de Rémi Fraisse. Celle-ci souligne toutes les contradictions de la version officielle concernant la mort du manifestant le 25 octobre 2014, allant des missions officielles des forces de l’ordre ce soir-là aux responsabilités de la chaîne de commandement en passant sur le déroulé de l’enquête qui a suivi. Il ne s’agit pas ici de rappeler les caractéristiques du tournant autoritaire de la « République » mais de montrer comment celle-ci a déployé tout un dispositif pour cacher les contradictions qui sont les siennes.

George Waters

Tout d’abord, les premières contradictions sont au sujet de la présence même des policiers sur place. Officiellement, il s’agit d’occuper une « zone de vie » pour empêcher qu’une nouvelle ZAD se forme au bord du Tescou. Cependant, le dispositif policier mis en place suggère une toute autre réalité. D’un côté, l’objectif de faire le maximum d’interpellations semble de plus en plus probable, de l’autre côté, une « équipe fantôme » en roue libre semble avoir une responsabilité particulière dans la mort de Fraisse. Tout cela est totalement nié dans le dossier de l’enquête, dossier sur lequel s’appuieront les juges toulousaines Anissa Oumohand et Elodie Billot.

L’existence d’une telle équipe est particulièrement importante : le week-end durant lequel Rémi est mort était juste avant la reprise des travaux le lundi, et il s’agissait bien d’empêcher un nouvel afflux d’opposants au barrage. Une équipe non défensive, hors de la zone de vie, était donc essentielle pour interpeller des manifestants. Cependant, de telles arrestations sont bien difficiles étant donné le contexte topographique de la zone. D’où l’utilisation massive de grenades, dont 23 offensives ce soir-là, et dont une ou plusieurs tue le jeune militant et manquent de faire une seconde victime, qui, comme Rémi, levait les mains en l’air pour demander l’arrêt des violences avant d’être jetée à terre par le souffle d’une grenade. La mort du militant entraine la levée rapide du dispositif, et deux heures après, les gendarmes décampent et annoncent avoir « découvert le corps d’un homme ».

Les mensonges d’Etat ne s’arrêtent pas là : dès le lendemain, la gendarmerie, bien consciente d’avoir tué un jeune écologiste –une autopsie le 26 met en cause une grenade– tente le tout pour le tout en essaimant le plus de mensonges possible afin de dédouaner les meurtriers de leur responsabilité. Tout d’abord, bien conscient que c’est une grenade offensive qui a été utilisée, le groupe de l’après-midi, qui a été relevé à minuit, signale opportunément la disparition d’une grenade du même type dans l’après-midi du dimanche. Ou comment tenter de semer le doute sur qui aurait pu tuer Rémi Fraisse, qui était les mains en l’air à cinq mètres d’un groupe de gendarmes.

La façon dont est menée l’enquête est bien pire que ces feintes de communication. L’information judiciaire contre X pour « violences volontaires ayant entrainé la mort sans intention de la donner » est déléguée par les juges à l’IGGN (Inspection Générale de la Gendarmerie Nationale) de Toulouse… Autant dire aux collègues de ceux qui ont tué Rémi Fraisse. Lors des interrogatoires, les intimidations se multiplient, les flics cherchent à faire de Rémi un terroriste drogué, sans réussite. Toutes les auditions qui vont à l’encontre de la version officielle donnent lieu à des PV qui ne mentionnent pas les éléments contrefactuels ; ils ne seront pas signés par de nombreux témoins. De façon plus que prévisible, tous les témoins sont accusés par l’IGGN de « vouloir provoquer un chaos en évoquant une version différente des gardes mobiles ». Par exemple, un enquêteur ajoute au PV d’un témoin qu’il « semble particulièrement perturbé psychologiquement » ; il avait en effet donné une autre version que celle de la gendarmerie.

Un autre élément, peut être plus important que les autres, a attiré l’attention de Grégoire Souchay et Marine Vlahovic, de Reporterre. L’escadron de gendarmerie La Réole, celle qui intervient la nuit du meurtre, est particulièrement active dans la mise en place des stratégies globales de la gendarmerie : il envoie, après chaque mission, un rapport au CNEFG, le Centre d’entraînement des forces de gendarmerie. La vallée du Tescou n’étant pas très exposée médiatiquement c’est aussi l’occasion d’expérimenter de nouvelles techniques de rétablissement de l’ordre, face à des manifestants que l’on considère comme des ennemis, un ennemi intérieur qu’il faut mater. On peut donc s’interroger sur le rôle de La Créole à Sivens : était-ce un escadron d’expérimentation qui serait allé trop loin en tuant Rémi Fraisse ou était-ce un simple escadron de gendarmerie ?

Finalement, le dernier élément dangereux pour l’Etat, caché des médias, est bien la responsabilité de la chaîne de commandement. Il serait facile d’accuser celui qui a lancé la grenade en innocentant ses supérieurs. Nationalement, Manuel Valls, qui a déjà qualifié la ZAD de NDDL de « kyste », veut débloquer aussi la situation sur le barrage de Sivens. Son ministre Cazeneuve veut présenter des interpellations, ce que le général à la tête de la gendarmerie transmet au terrain : « on est attendu sur les interpellations » dit il au lieutenant-colonel Rénier, commandant du groupement de gendarmerie du Tarn. D’où le dispositif dont nous avons parlé plus haut. Au niveau civil, outre les incompétences notoires du préfet et son incompréhension du phénomène, on remarquera surtout qu’Yves Mathis, le directeur de cabinet de la préfecture, responsable en charge du dossier à l’époque, n’a jamais été entendu et a été muté en Nouvelle-Calédonie, très loin de Sivens. Il s’agit évidemment dans tout cela de nier la responsabilité éventuelle du gouvernement dans cette affaire, qui a bien évidemment donné le feu vert pour qu’un assassinat soit rendu possible, en toute connaissance de cause.

On ne peut maintenant qu’attendre les conclusions de l’enquête et de la justice pénale alors que le barrage a été déclaré illégal ; il est cependant peu probable que la justice, qui a bien obéit aux ordres du gouvernement concernant l’emprisonnement des opposants divers et variés aux grands projets inutiles ou aux lois antisociales, juge les faits. Les intérêts de chacun seront bien protégés, que les conservateurs se rassurent.