Monde

Hors de contrôle

Attentat d’Istanbul. La fin sanglante de l’entente entre Erdogan et Daech

Publié le 7 juillet 2016

L’attentat de l’aéroport Atatürk d’Istanbul le 28 juin dernier est révélateur du tournant qui s’opère du point de vue de la politique étrangère turque. Depuis plusieurs mois, la Turquie fait l’objet d’une vague d’attentats qui portent les marques de l’organisation de l’Etat Islamique. Jamais revendiqués jusque-là, le gouvernement turc vient pour la première de désigner Daech comme responsable de l’attentat commis à l’aéroport d’Atatürk. Alors que la Turquie vient d’opérer un tournant dans sa politique étrangère, renforçant les alliances de circonstances avec Israël et la Russie contre ses ennemis régionaux que sont l’Iran et les kurdes, l’EI serait –il en train de se retourner contre son ancien bienfaiteur ?

Nina Kirmizi

Le revers d’un double-jeu

« Les indices pointent vers Daech ». Alors que la Turquie est depuis près d’un an secouée par une vague d’attentats, le régime despotique d’Erdogan incrimine pour la première fois l’État Islamique. Jusqu’alors, c’était plutôt le mouvement kurde, et en particulier l’organisation du PKK contre laquelle Ankara mène une guerre ouverte depuis un an, qui était dans le viseur ; y compris quand ces attentats visaient directement la gauche pro-kurde turque comme à Diyarbakir, à Suruç et à Ankara durant l’été-automne 2015.

Les liaisons dangereuses entre le gouvernement turc et Daech ont été à plusieurs reprises pointées dans la presse internationale comme nationale : en couvrant les activités de l’EI sur son territoire, en y laissant passer les candidats au Djihad, mais aussi, selon les révélations de Can Dündar et Erdem Gül, journalistes pour le quotidien Cumhuriyet, condamnés en janvier à la prison à perpétuité pour « espionnage », en faisant transiter, par les services secrets turcs des armes à destination de l’EI dans des camions d’aides humanitaires.

Erdogan, seul aux manettes, a largement profité de ses liens occultes et de la présence de l’organisation État islamique sur son sol pour liquider physiquement la gauche pro-kurde, instaurant dans le même temps un climat de censure et de terreur politique pour contrer la vague progressiste qui commençait à se dessiner en Turquie, sur la base du mouvement de la jeunesse de Gezi de 2013, du mouvement de grève très important dans le secteur de l’automobile au printemps 2015 et de la percée électorale du HDP aux élections de juin 2015.

Ces liaisons dangereuses avec l’EI ont été utilisées à des fins internes – mettre au pas la gauche et le mouvement kurde – mais aussi externes,pour contrer le renforcement d’un Kurdistan autonome au nord de la Syrie et de l’Irak. Tout en apportant clandestinement un support matériel aux combattants de l’EI en Syrie, Erdogan s’est engagé modestement aux côtés de la coalition internationale avant tout pour pouvoir bombarder les zones contrôlées par les forces kurdes du PYD, véritable base arrière du PKK.

Avec la dernière vague d’attentats visant des civils et des zones de tourisme des six derniers mois, et les déclarations des autorités turques, assiste-on à un retournement dans les relations entre la Turquie et les réseaux de l’EI ? Les amis d’hier sont-ils en train de devenir les ennemis de demain ?

Une chose est sûre, alors que la Turquie est en train de se repositionner à l’échelle régionale mettant fin à son isolement, Erdogan semble bien être rattrapé par ses liaisons occultes entretenues avec les forces de Daech.

Face aux replis de l’État Islamique en Syrie, la Turquie cherche-t-elle à se repositionner ?

Pour beaucoup d’analystes, Daech verrait d’un mauvais œil le tournant que prend actuellement la politique étrangère de la Turquie et serait en passe, au travers de ces attentats non revendiqués, de faire pression sur les autorités turques. En jeu, la rupture d’une politique de l’isolement et un rapprochement avec la Russie et Israël.

Avec Israël, l’accord tient surtout d’« un choix de raison, au nom d’intérêts partagés » écrivait le Monde (27/06/2016), sur la base d’une opposition à la montée en puissance de l’Iran. Après six mois de négociation et six ans de brouille diplomatique depuis l’affaire du navire Marmara, la Turquie en renonçant à poursuivre les militaires israéliens a pu livrer de l’aide humanitaire sur les territoires de la bande de Gaza.

Concernant la Russie, ce dégel des relations s’exprime avant tout par les excuses des autorités turques pour avoir abattu un l’avion militaire russe en novembre dernier, la reprise des discussions entre Erdogan et Poutine, ainsi que la levée de l’interdiction des importations sur les marchandises turques en Russie.

Mais comment expliquer ce soudain regain d’attention pour Poutine, meilleur soutien des forces pro-Assad en Syrie ? Face au recul et aux défaites de l’EI en Irak et en Syrie, à l’isolement de la Turquie dans la politique régionale, les autorités turques pourraient bien chercher à se repositionner en vue de conserver voire d’étendre leur influence sur le territoire syrien et irakien. Surtout, pour Erdogan, il s’agit de trouver au sein des forces coalisées les meilleurs alliés pour entraver et combattre l’influence des kurdes et du PYD sur la zone. Du côté des occidentaux, et notamment des États-Unis qui ont d’ors et déjà condamné, certes timidement, les bombardements sur les zones kurdes, les kurdes du nord de l’Irak et de la Syrie constituent un allié au sol sur lequel s’appuyer – mais pour combien de temps. Ils ne peuvent à ce titre souscrire aux intérêts les plus directs du gouvernement turc.

Cependant, dans cette logique Poutine pourrait être un allié de force pour circonscrire voire éliminer les kurdes -et Israël dans une moindre mesure- pour contrer l’influence de l’Iran avec lequel les États-Unis ont également entamé une politique de dégel depuis un an et la signature des accords sur le nucléaire.

Rapprochement avec Israël, avec la Russie de Poutine, voilà de quoi donner des sueurs froides à l’État Islamique et les pousser à porter la guerre asymétrique sur le sol turc, conséquence du fait qu’ils aient été lâchés par Erdogan à qui ils veulent faire payer le prix fort. Car en effet, Daech n’a été qu’un allié de circonstance pour la Turquie. Entretenir ces liens occultes n’a d’intérêt que dans la mesure où ils servent à la politique anti-kurde de la Turquie, en interne comme en externe. Alors que Daech accuse des défaites, l’État turc pourrait tout aussi bien faire de cet allié de circonstance un nouvel ennemi.