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Politique

Jonction entre Gilets jaunes et mouvement syndical

Attitude gravement divisionniste de la direction de la CGT : les structures locales et la base doivent corriger le tir

En seulement quelques jours, l’énorme soulèvement des gilets jaunes est devenu le problème numéro 1 du gouvernement. Pour unique réponse, la direction confédérale de la CGT appelle, sans même les nommer, les « gilets jaunes », à rejoindre la manifestation annuelle du samedi 1er décembre, élargie pour l’occasion au pouvoir d’achat. Une réponse qui sonne comme criminelle et méprisante pour le mouvement tant il aurait besoin de soutien pour construire le rapport de force. Pour les structures locales et régionales ou encore à la base, il s’agirait de corriger le tir en lançant, ou en rejoignant s’ils existent, des comités d’action locaux, pour réunir gilets jaunes, syndicalistes, étudiants et tous ceux qui veulent se battre en vue d’élargir et de structurer la mobilisation en cours pour vaincre Macron et sa politique anti-ouvrière et antipopulaire.

Ce mercredi matin, Philippe Martinez était bien obligé de prendre acte de la réalité de la situation sociale et politique. En visite à Rouen, à la papeterie UPM Chapelle d’Arblay, le secrétaire général de la CGT finissait par affirmer que le « mouvement » des gilets jaunes est « légitime ». En effet, la mobilisation qui a rassemblé plus de 300 000 manifestants ce 17 novembre n’est pas ce mouvement d’extrême-droite et de patrons tant dépeint par le secrétaire confédéral de la CGT. « La CGT ne manifeste pas avec l’extrême droite », rabâchait-t-il, à longueur de journée, sur les médias à heure de grandes écoutes. Il y a donc un changement de ton au sein de la direction de la CGT qui, pourtant, ne se traduit en rien sur le terrain concret de la politique.

Le 20 novembre, les dirigeants de la CGT ont pris acte de la « colère légitime ». Dans un communiqué officiel, la direction confédérale appelle les « citoyens » à « se joindre aux manifestations des privés d’emploi pour exiger des réponses immédiates et précises de la part du gouvernement et du patronat » : la direction de la CGT n’y prend même pas la peine de nommer les « gilets jaunes » ! Non seulement du mépris mais aussi une façon de se refuser à nommer, dans un communiqué officiel, ceux qui, en définitive, sans autre forme d’organisation que les réseaux sociaux, ont mobilisé la colère bien plus que les directions de la CGT et FO réunis. Une manière aussi de se refuser à considérer les « gilets jaunes » autrement que comme un sujet éphémère à jeter dans les poubelles de l’histoire.

Après le mépris, c’est sur le terrain de la politique que cela se corse ; ou plutôt celui de la non-politique. Avec cet appel à manifester le 1er décembre, un samedi, la direction de la CGT opte pour l’invisibilisation de la manifestation du samedi 24 novembre appelée par les gilets jaunes avec montée nationale à Paris et journées locales de blocage. Si un ralliement de Martinez à cette date des gilets jaunes n’était pas envisageable, l’entreprise visant à occulter cette montée nationale, ou plus encore à ne pas prolonger la colère dite « légitime » en appelant à des jonctions avec les gilets jaunes, partout où cela est possible, approfondissant les méthodes du mouvement ouvrier, la grève et les manifestations, sont particulièrement criminelles, d’autant que Macron est à la défensive.

Si Martinez affirme être dérangé par « quelques individus dans ce mouvement », il explique avoir déjà fait des propositions aux gilets jaunes, comme l’ « action du 1er décembre contre la précarité et le chômage », que la CGT élargit « autour des questions des salaires, de fiscalité… ». Avant de finir par affirmer que « la CGT elle est dans l’action ! ». Une action qui pour l’heure est totalement déconnectée de la mobilisation des gilets jaunes, alors même que cette dernière place Macron dans une crise politique et sociale d’une ampleur inédite et telle qu’il pourrait être obligé de reculer, quand bien même il affiche pour le moment une détermination sans faille. Pour cela, la jonction entre gilets jaunes et gilets rouges serait un apport décisif dans une lutte qui pourrait être à même d’obtenir bien plus que la fin des hausses de taxes : la réalité, c’est que le macronisme et toutes ses réformes anti-ouvrières et antipopulaires sont le fond de la question. Mais la direction de la CGT n’est pas disposée à cela, craignant plus la mobilisation révolutionnaire de la base que le maintien de Macron au pouvoir.

Et cela se vérifie dans ses véritables objectifs : s’il y a une chose que les dirigeants de la CGT comptent gagner de ce mouvement des « gilets jaunes », c’est que le gouvernement en tire ses propres enseignements et arrête de « jouer avec le feu » en « ignorant les organisations syndicales ». Cela sonne comme une interpellation pour un retour au « dialogue social », à savoir la négociation de la régression sociale pour obtenir quelques miettes que le gouvernement refuse de donner depuis le début du quinquennat. Pourtant, c’est bien l’inverse qu’il s’agirait de faire, car ce « dialogue social » transforme nos organisations en syndicats domestiqués et non en instruments de lutte. Rejetant toute lutte politique pour défaire Macron, ce qui intéresse la direction de la CGT c’est de négocier avec le gouvernement les régressions sociales quelles qu’en soit les modalités : ce qui ne peut être une issue à la question du pouvoir d’achat notamment.

C’est bien le chemin des mobilisations de masses et de rue, et la préparation de la généralisation de la grève générale qu’il s’agit de retrouver. Ce mouvement des gilets jaunes, dont les revendications recoupent la question du pouvoir d’achat et celle des politiques anti-sociales du gouvernement, ouvre la brèche la plus importante contre Macron et sa politique depuis le début de son mandat. Etant donné le caractère hétérogène et protéiforme du mouvement, et la volonté de l’extrême droite à capitaliser dessus politiquement, la capacité du mouvement ouvrier à peser dans la bataille en jonction avec les gilets jaunes sera centrale pour une sortie révolutionnaire de la mobilisation. S’y refusant, il permet que l’énorme colère des gilets jaunes puisse s’éteindre, cela pouvant aboutir, in fine, à la possibilité pour l’extrême-droite de capitaliser politiquement une fois que les actions dans la rue s’effilocheront : ce qui constitue par ailleurs le plan de Marine Le Pen. Ainsi, c’est en premier lieu au monde du travail de soutenir la lutte des gilets jaunes, c’est par ailleurs la condition sine qua non pour que le 1er décembre puisse aussi être une nouvelle étape dans la mobilisation.

C’est pour cela qu’il est déjà très positif que certaines structures syndicales locales aient déjà commencé à tisser des liens en entrant en action, par la grève et des démonstrations, comme en témoigne notamment l’entrée dans un mouvement de grève de la CGT Total pour donner un « bol d’air aux gilets jaunes ». Ainsi, depuis mercredi midi, il n’y a plus aucune sortie de produit, tandis que près de 150 travailleurs de l’UD CGT 13 ont rejoint les gilets jaunes, avec leurs gilets rouges. Le mouvement pourrait être reconduit après jeudi, et pourrait tendre à s’étendre nationalement. En ce sens, la grève actuellement en cours dans six des sept raffineries de pétrole que compte la France, ainsi que dans deux dépôts pétroliers, pourrait permettre, si les travailleurs se donnent l’objectif de se joindre consciemment en appui au mouvement des gilets jaunes, de donner une autre ampleur à la mobilisation en bloquant ainsi l’économie. Des initiatives de réunions publiques visant à discuter « Contre la vie chère, pour l’augmentation des salaires » sont organisées par la CGT locale de Port-de-Bouc, permettant d’échanger et de faire participer les populations locales à la lutte.

Pour autant, bien que ces initiatives soient progressistes et aillent dans le bon sens, il s’agirait, pour passer à des méthodes de lutte plus décidées, de constituer des comités d’actions locaux joignant gilets jaunes, gilets rouges, étudiants, lycéens et tous ceux qui souhaitent lutter pour construire la mobilisation, le tous ensemble contre Macron et ses politiques. Si des assemblées générales locales de gilets jaunes sont déjà constituées, ces comités d’actions permettront d’amplifier le mouvement en visant à élargir la participation à tous ceux qui souhaitent lutter, tout en refusant tous ceux qui font partie du camp ennemi, notamment la droite et l’extrême-droite.

C’est la seule manière pour construire nos moyens de défense face à la répression, que le gouvernement compte bien intensifier : en témoignent les impressionnants dispositifs policiers prévus le 24 novembre. C’est aussi le seul moyen pour faire franchir un saut à la mobilisation en l’amenant vers la préparation d’une grève générale, seule manière de construire le rapport de force pour défaire à Macron et ses politiques.




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