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Notre classe

Témoignage, intérimaire Aéronautique

Aujourd’hui je travaille... demain qui sait ! Intérimaire ? Oui mais avant tout travailleuse !

Carmen Rodríguez Traduction : Léo Valadim

Le travail aéronautique est divisé. Il y a un gros monstre appelé AIRBUS, qui est l’entreprise mère et ensuite il y a des centaines de petites boites qui fabriquent des pièces pour celle-ci. Ce sont les sous-traitants.

Je suis peintre aéronautique. Mon travail concerne les pièces de l’A350. Je travaille dans un sous-traitant qui lui-même sous-traite un autre sous-traitant. Et qui sait combien il existe de niveaux de sous-traitants de sous-traitants ? Ce que je sais, c’est que dans l’entreprise où je travaille on en peut pas dire que les conditions soient optimales pour pouvoir bosser dignement. Cependant, le patron exige quant à lui une certaine rapidité et qualité.

Qu’est-ce que j’entends par conditions de travail non-optimales ? Pour que vous vous fassiez une idée, en ce qui concerne la sécurité, on travaille avec de la peinture et des produits toxiques, alors que l’atelier en dispose pas d’un système d’évacuation des vapeurs adéquat. Pour ce qui est de la production, très fréquemment, il y a pénurie de matériel, ce qui nous force à improviser, recycler et à le remplacer par un autre matériel qui allonge le temps de production ; y compris qui n’étant pas indiqué pour l’usage que l’on doit lui donner tout en nécessitant plus de temps de séchage. Cependant, on nous met la pression et on exige de nous vitesse et augmentation de la cadence de production.

Et le tout sous les engueulades du directeur qui cherche à montrer qu’on est les responsables et qu’on ne travaille pas assez. Ou encore qui n’hésite pas à nous réunir deux à trois fois par semaine pour faire des observations de type personnelle qui n’ont rien à voir avec la qualité de la pièce ou le travail produit. Par exemple, ils en sont arrivés à nous dire qu’il était interdit de prendre la pause dans notre voiture. Ou encore, récemment, ils nous ont interdit la pause, tout court.

C’est à dire que, pour pouvoir prendre les deux pauses de quinze minutes ils veulent qu’on sorte trente minutes plus tard que les heures payées. C’est à dire que, si tu veux prendre un moment pour te reposer, il est pas payé et est à ton compte.

Dans cette entreprise où je travaille, 60% des travailleurs sont intérimaires, et tous les 20 jours ils nous renouvellent le contrat, ou non. Ça nous met dans une situation dans laquelle quand tu arrives au travail, tu ne sais jamais quand ils vont te dire que la mission est finie et que tu te retrouves sans boulot.

Ils nous font croire qu’être intérimaire c’est une catégorie, une identité et ils installent la différence. Par exemple dans les petites choses du quotidien : l’uniforme de travail des intérimaires on doit le laver chez nous, tandis que les CDI c’est l’entreprise qui le leur lave avec des produits spéciaux. Tu n’as pas accès aux crédits immobiliers ou aux mêmes avantages et réductions sur les activités de loisirs que peuvent avoir les CDI. Nous n’avons pas non plus accès aux augmentations que pourraient toucher les CDI, et les mutuelles auxquelles nous pouvons accéder n’offrent pas une bonne couverture. Et ne soyez jamais malades, de risque qu’on ne vous renouvelle pas la mission, et si tu tombes malade ils ne te payent pas les trois premiers jours d’arrêt de travail. Pour ne nommer que quelques exemples.

Mais cette étiquette que nous portons et qui nous forge une identité est là pour nous empêcher de voir que nous tous, chômeurs, fixés, précaires,... sommes des travailleurs. Et ce qu’ils font c’est nous diviser en nous faisant nous sentir peu sûrs et instables professionnellement et nous mettre la pression pour accepter n’importe quelles conditions.

Ça nous fait nous sentir perdus parce qu’on ne sait pas vers qui nous tourner pour exiger des améliorations dans nos conditions de travail, on ne se sent pas capables d’élever la voix quand le directeur nous fait des remarques ou nous provoque. Et dans le cas où on ose, on encourt le risque de ne pas être renouvelés, ce qui nous laisse dans une position très délicate et nous contraint à nous résigner et à accepter. Accepter de travailler dans des mauvaises conditions, accepter la précarité, accepter, accepter...

Pour moi, le contrat intérimaire idéal, ou plutôt pour un contrat de travail juste pour les travailleurs, serait qu’il prenne véritablement en compte le travailleur, et que quand celui-ci sent le désir de se surpasser, se reconvertir, d’apprendre de nouvelles choses, il puisse avoir le choix de la durée de sa mission, de ses vacances, de l’horaire et le lieu de son travail. Travailler moins d’heures, mais que travaillent plus de gens. Mais cela n’est pas comme ça. Ils utilisent les contrats pour nous diviser et nous faire sentir instables. Et nous faire oublier que bien qu’étant intérimaires, ce que nous sommes avant tout c’est des travailleurs et nous avons le droit de nous organiser et revendiquer des bonnes conditions de travail et ce qui nous appartient de droit.




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