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Politique

Edito

Benalla : après le coup de poker de Macron, le mouvement ouvrier doit abattre ses cartes

Hier soir, Emmanuel Macron avait tenté un coup de poker en se plaçant comme le seul responsable de « l’affaire Benalla ». En lançant cette contre-offensive après une semaine de silence, Macron a tenté de ressouder sa majorité parlementaire pour éteindre l’incendie. Premier résultat, la majorité parlementaire a repris du poil de la bête comme l’ont par ailleurs illustré le déroulé des auditions parlementaires du jour. En réaction, les forces politiques qui tentent de capitaliser sur la crise politique ont décidé de couper court en se retirant de la commission d’enquête.

Crédit photo : Charly Triballeau / AFP

La main d’Emmanuel Macron était-elle suffisamment bonne pour tenter son coup de poker de mardi soir ?. Le déroulement de la journée de jeudi de la commission d’enquête parlementaire semble en tout cas montrer que l’opposition, notamment les Républicains et la France Insoumise, ne savent pas pour l’instant comment faire face aux tentatives du président d’éteindre l’incendie en ramenant les responsabilités sur sa seule personne, même si serait presque une sortie de crise trop facile pour le gouvernement et pour Macron lui-même, qui essaie de mettre l’accent sur l’aspect moral de la « trahison » d’Alexandre Benalla. En ramenant toute la faute sur lui, et en ressoudant le groupe LREM, qui, malgré son imposante majorité numérique, reste faible et inexpérimenté, le « coup poker » de Macron semble ainsi avoir désarmé les Républicains et la France Insoumise, qui ont prétexté l’unilatéralisme de Yaël Braun-Pivet, présidente de la commission des lois, pour faire exploser la commission d’enquête.

Le co-rapporteur Guillaume Larrivé a ainsi dénoncé «  que la co-rapporteure, avec le soutien des seuls députés LREM, rejette ces demandes [entendre Alexis Kohler], et je pose la question : est ce que l’Elysée souhaite torpiller les travaux de notre commission ? Je le crois, le crains, je pense que l’instruction a été donnée aux députés LREM de bâcler la préparation d’un vrai-faux rapport. […] Tant que la commission d’enquête n’aura pas retrouvé un mode de fonctionnement permettant la manifestation de la vérité, je suis contraint de suspendre ma participation à ce qui n’est devenu hélas qu’une parodie.  » Une suspension précédée, quelques minutes plus tôt, par celle d’Eric Coquerel, député France Insoumise, qui a lui aussi dénoncé le « sabotage et l’obstruction de la commission », avant d’annoncer la suspension de la participation du groupe des Insoumis à la commission d’enquête. 

De fait, la tentative de Macron d’empêcher que toute tête tombe au sein du groupe En Marche !, en faisant retomber la responsabilité sur les fonctionnaires de police est loin d’avoir réussi et le président tente de faire taire une commission d’enquête qui interroge au grand jour les hauts fonctionnaires d’État. Si pour l’instant, la suite du travail de la commission semble compromis, seule l’opinion publique et la réception des déclarations de Macron pourrait changer la donne. Si, les Républicains et la France Insoumise, balayés politiquement depuis un an par le « bulldozer Macron » espèrent se refaire une santé en essayant, comme l’a dénoncé sur Europe 1 Benjamin Griveaux (porte-parole du gouvernement) de «  se faire l’équipe du président de la République  », on ne que peut remarquer, que l’exercice est plus qu’ardu. En effet, les opposants à Jupiter sont face à un problème : comment délégitimer le plus possible Emmanuel Macron sans délégitimer le régime de la Vème République ? 

Si l’équation semble insoluble, c’est surtout parce qu’aucune formation politique n’a envie de faire de cette crise, qui est pour l’instant circonscrite à l’Elysée et au gouvernement, une crise de régime mettant à nu l’entièreté de ce qu’est, véritablement, la cinquième République. Une République où la violences des CRS et de la BAC en manifestation est banalisée et même revendiquée par les politiques de tous bords, et où le « problème Benalla » ne serait qu’un problème d’usurpation d’identité. Mais qu’en est-il de la violence d’État qui s’abat sur les manifestants à chaque mouvement social, de l’arbitraire présidentiel qui attaque les droits des salariés à coups de 49-3 et d’ordonnances ? Autant de questions évacuées du débat public, même par la France Insoumise, qui n’a pas parlé une seule fois de son projet de VIème République, préférant ne pas aggraver la crise de légitimité que subit le régime, se gardant bien de chercher à développer une quelconque mobilisation extra-parlementaire des premiers concernés par cette crise, à savoir, non pas les politiciens professionnels de l’opposition patronale à Macron qui siègent au sein de cette obscure Assemblée Nationale, mais bien l’ensemble de travailleurs et de jeunes qui, dans les universités, les lycées, les lieux de travail et les quartiers populaires sont les victimes d’une politique anti-sociale et de magouilles qui ont trop duré.

Si l’affaire Benalla a montré toute la violence du régime présidentiel, il manque aujourd’hui une alternative à cette République des privilèges et des privilégiés, qui, en même temps de rogner sur les droits des travailleurs en leur demandant « l’exemplarité », ne respecte même pas les lois qu’elle feint de défendre. Ce qu’il faudrait c’est un régime radicalement différent, avec une chambre unique, législative et exécutive à la fois, avec des élus responsables devant des assemblées locales et révocables à tout moment : comment peut-on faire confiance à Marine Le Pen, Eric Ciotti, Manuel Valls, Gilbert Collard ou encore Richard Ferrand (pour ne citer qu’eux) pour juger d’une affaire de corruption ? De même, face à l’arbitraire de cette justice de classe qui défend toujours les hommes politiques comme Cahuzac qui a réussi à échapper à la prison, il faudrait un régime où les juges soient eux aussi élus et où les corps spéciaux de police (CRS, BAC) qui ne servent qu’à museler la contestation sociale et à terroriser les couches les plus exploitées de la population, ainsi que tout l’appareil policier, soient dissous.

Cette mobilisation extra-parlementaire, avec les méthodes qui sont les nôtres, la grève et les manifestations, est la seule à même de pouvoir remettre en question cette République de magouilles, de copinages et de vrais privilégiés. Mais malheureusement, depuis le début de cette crise politique qui frappe de plein fouet le gouvernement Macron mais aussi son monde, les organisations du mouvement ouvrier n’ont pas ou peu osé revendiquer pareille chose. Les directions des principales centrales syndicales n’ont pour l’instant même pas pris position publiquement sur l’affaire et la crise politique ouverte dans le pays, à commencer par Martinez et la CGT, même si cela est valable aussi pour l’ensemble des organisations syndicales au niveau national. Alors même qu’une entrée en scène des travailleurs et du mouvement ouvrier sur ce terrain serait un véritable point d’appui pour affaiblir le gouvernement Macron qui se croyait jusqu’ici tout-puissant, capable de sortir des réformes à tout va. Mais même au-delà du gouvernement Macron, si les travailleurs s’invitaient dans les débats qui traversent le pays actuellement, pour apporter leurs propres solutions, cela pourrait être un coup important contre l’ensemble de la Cinquième République et ses institutions pourries, et changer enfin la donne, non pas pour remplacer la cinquième par une sixième République, où il y aurait toujours un gouvernement des patrons malgré les changements de façade qui pourraient être proposés, mais pour que cela soit véritablement les travailleurs et l’ensemble des opprimés qui prennent leurs affaires en main une bonne fois pour toutes.

Dans ce sens, il devient maintenant urgent que les travailleurs cessent d’être des spectateurs. Si l’initiative du Front Social, rejoint par d’autres organisations syndicales et politiques (NPA, Sud Poste 92, Sud Commerce …), de se rassembler devant le siège de LREM ce samedi est pour l’instant minoritaire et qu’elle peut avoir des limites, elle a le mérite d’exister. Il s’agira par la suite de chercher à construire une véritable mobilisation d’ampleur qui soit en capacité d’exiger et imposer à ceux qui nous ont trop longtemps gouverné la fin d’un régime de privilèges et de privilégiés.




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